Luc Bérimont (1915 – 1983)

La nuit d’aube

Une rose a percé la pierre de la neige
Une rose a percé la pierre de l’hiver
Galopez dans le ciel, chevaux blancs des cortèges
Une rose a percé la pierre de la neige.
Une rose a tremblé sur la paille, à l’auberge
L’ange au gantelet noir roule sous les sapins
Une rose a tremblé, plus frileuse qu’un cierge
La neige lacérait le ciel ultramontain
.Édifice du temps un enfant vous renverse
Une rose, une lampe, une larme au matin.
Il suffit d’un baiser qui réchauffe la neige
Et notre rose à nous brûle déjà ta main.

Je ne suis pas d’ici, je partirai demain

Je ne suis pas d’ici, je partirai demain
Je laisserai les bois éblouis par l’aurore
La Loire, qui mangeait dans le creux de ma main
Le sang blessé des fruits sur les bols de faïence.

Je ne suis pas d’ici. Je laisserai la terre
Charbonner comme un cœur usé par son trésor ;
Je n’écouterai plus le cri des taureaux vers
Le vent d’aube, éveillé par les voix des fermières. 

Je ne suis pas d’ici, je suis déjà parti
Je sommeille à pleins yeux le pays des prairies,
Les perdreaux dépliés dans la chaleur de Juin
Les chevaux de l’été, le foin sucré de pluie
Le goût du feu de bois qui me gante les mains,
L’étoile du matin au front des bergeries.

Nicolas Boileau (1633 – 1711)

Il est certains esprits

Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. 

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain. 

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
[…]

(Chant I)

William Butler Yeats ( 1865 – 1939 )

la forêt broussailleuse

Ô hâte-toi au bord de l’eau parmi les arbres,
Là où soupirent le cerf au pas délicat et sa mie,
Quand ils n’ont fait que regarder le reflet –
Puisse personne n’avoir jamais aimé, que toi et moi !  

Ou bien as-tu entendu cette pâle reine du ciel
Aux souliers et à l’orgueil d’argent,
Quand le soleil regardait par-dessous son capuchon doré ?
Ô que personne n’ait jamais aimé, que toi et moi !  

Ô hâte-toi de gagner la forêt broussailleuse, car
J’en chasserai tous ces amants et crierai :
Ô ma part du monde, ô blonde chevelure !
Personne n’a jamais aimé, que toi et moi.

Quand vous serez vieille

Quand vous serez vieille, grise et assoupie,
Dodelinant près du feu, prenez ce livre,
Lisez lentement et rêvez du doux regard
Qu’avaient vos yeux jadis et de leurs ombres insondables. 

Tant d’hommes aimèrent vos moments de grâce joyeuse
Et votre beauté d’un amour faux ou sincère,
Mais un seul aima en vous l’Âme pérégrine en vous,
Ainsi que les chagrins de votre visage changeant ; 

Et en vous penchant près de la grille rougeoyante,
Murmurez, avec une pointe de tristesse, comment l’Amour
A fui, gravi les montagnes là-haut
Et enfoui son visage dans une myriade d’étoiles.