Luc Decaunes (1913 – 2001)

Parler se fait rare

Je perds le secret de mon propre langage
Je me fais vieux, je me fais peu
J’ai fort à faire avec mes habitudes
Chiens qui m’enseignent à mourir
Je ne sais plus ce que parler veut dire
Et les mots trahis
Les mots épuisés
Font la nuit sur moi
Comme sur la vie  

Je perds le secret et le goût du langage
Je m’ennuie avec moi
Danger de mort
Mon enthousiasme mes lumières font long feu
Je ne sais plus qui regarder
Non je ne sais plus où me mettre  

Les conséquences des désirs
Vieux malheurs vieilles idées
Détritus des jours sans plaisir
Que me reste-t-il pour survivre
Pas même le désir l’envie  

De tout de rien du moindre passe-temps
Passe passe le temps
Je n’ai pas de marraine
Passe passe le temps
Mon cœur à la semaine
Un souvenir d’amour ne fait pas le printemps  

Les mots se dénouent parler se fait rare
Comme un oiseau dans un bois nu
Je suis seul et bête mon miroir m’est fidèle
Je voudrais qu’on me parle d’elle
Et d’elle et d’elle et d’elle
Bons soldats bonne sentinelle
Divorce de la liberté dernier coup d’aile  

O mes amis tous mes amis inconnus.

Georges Drano (1963 – )

Quand j’en serai au bout de mon sillon

Quand j’en serai au bout de mon sillon
Et que j’aurai atteint ces hautes terres
Où tournent les oiseaux
Quand j’aurai mené à bien ma récolte
Et que j’écouterai le soir grandir
Les beaux orages des greniers
Quand je saurai qu’on ne doit pas mesurer
Son champ à l’étendue de son regard
Et son rêve à la largeur de sa main
Alors je serai de ceux qui marchent dans les prés
Avant midi en se taisant
M’arrêtant parfois sous un arbre
Comme un homme qui va crier
Sachant que le tracé de la lame sur le bois
Suffit à blesser tout le cœur des forêts
Je ne serai plus perdu dans les mouvements
D’horlogerie fine de la pluie
Et je n’aurai plus souci de m’endormir avec ma clé
Ou de monter dans le dernier étage
De la maison pour parler fort
Je pourrai enfin faire des rêves à l’année
Et m’éveiller soudain en pensant
Que tu es belle quand tu marches sous la pluie

Joachim Du Bellay (1522 – 1560)

Heureux qui comme Ulysse

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Jean Durat

Sonnet

Qu’est-il besoin de tant la Paix crier
Par les cantons des villes et villettes ?
Qu’est-il besoin d’huissiers ni de trompettes
Pour la paix faite publier ?

Il vaudrait mieux, en criant, Dieu prier
Qu’il la gardât de troubles inquiètes ;
Il vaudrait mieux, en chantant chansonnettes,
Vive le Roy porte-paix, s’écrier.

Sans autre bruit assez est publiée
La paix, de ceux, qui mille et mille fois
La désirant ont fait si grands abois.

Sans autre cri assez jà est criée
La paix, de ceux qui l’ont si haut priée
Que Dieu au ciel en a ouy la voix.