Les derniers touristes sont rentrés chez eux ; au pied de montagnes enneigées dont le sommet est teint en rose par le soleil levant, un village de montagne se réveille tranquillement, certain de pouvoir enfin profiter du calme retrouvé. Il doit pourtant vite déchanter, car déjà les ouvriers s’affairent à l’intérieur du terrain de camping pour préparer la saison estivale : à grand renfort de marteaux et de perceuses, ils remettent en état les bungalows qui ont souffert d’avoir dû supporter la neige sur leur toit pendant quatre longs mois. Depuis quelques années, la petite forêt de tentes multicolores qui repoussait chaque été au bord du torrent a dû progressivement céder sa place à un gros village de vacances ; sur l’emplacement des vieux sanitaires, une piscine a été construite l’an dernier. Comme les glaciers qu’il aime contempler, le vieux montagnard solitaire s’est effacé en faveur de familles pour lesquelles le bord de mer est devenu hors de prix ; au lieu du paisible flux et reflux de la marée, ces nouveaux vacanciers devront s’habituer au grondement du torrent. Ce matin, ce dernier sort à peine de sa torpeur hivernale ; son débit augmente doucement, mais on n’entend pas encore le bruit sourd des rochers entraînés par le courant. Pour l’instant, il n’est rien d’autre qu’une petite rivière qui s’agite légèrement en passant sous le pont permettant d’accéder à une large plaine au milieu de laquelle un grand serpent blanc finit de se dorer au soleil ; plus qu’un jour ou deux et la piste de ski de fond aura complètement disparu. Encore un peu grise, l’herbe tarde à se relever ; elle préfère rester couchée, pour le plus grand bonheur d’un joueur de golf qui trouve là un tapis idéal pour s’entraîner. Inlassablement, il tape des coups d’approche de trente à cinquante mètres en visant le pied du mât qui accueille en été la manche à air servant de repère aux parapentistes. Parfois, il met un peu de temps pour localiser une balle qui a roulé dans une des nombreuses galeries creusées par les rongeurs, et dont on voit nettement les coulées laissées à l’interface du sol et de la neige. En la ramassant, l’homme tombe régulièrement sur des vestiges de la saison hivernale : un gant, un tube de crème solaire, quelques pièces de monnaie ; et plus étonnant : un feutre de couleur rouge, le rond d’un panneau de sens interdit. Un peu plus loin, sous un pommier qui bourgeonne, une jeune femme fait des assouplissements ; une puissante mélodie s’élève vers les montagnes : c’est une chanteuse lyrique qui répète, profitant alors de l’extraordinaire acoustique des lieux. Sur un sentier escarpé, peut‑être le randonneur apprécie‑t‑il ce récital en provenance de la vallée, même s’il doit rester attentif à des sons beaucoup moins mélodieux : la montagne procède à son nettoyage de printemps, et il n’est pas rare qu’elle se sépare d’un morceau de rocher qui, de désespoir, s’écrase en contrebas dans un énorme fracas. Le danger est passé, et si le cœur du randonneur garde un rythme élevé, seule la pente abrupte en est maintenant l’unique responsable. Enfin, une portion plate, l’endroit idéal pour une chapelle et un vieux cimetière qui ont trouvé là un repos qu’ils espèrent éternel. Une dernière montée et il est temps de se hâter en direction du village ; l’après-midi touche à sa fin et les montagnes se drapent progressivement d’un voile gris. Dans la cour de la petite école, quelques enfants profitent des derniers rayons du soleil ; certains jouent au ballon, d’autres préfèrent sauter à cloche-pied sur une marelle peinte à proximité d’une fontaine où l’eau s’écoule de la gueule d’une tête d’ours. Accroché à la grille, on peut également lire cet arrêté : « En raison de la fusion des communes de Fontperdu et de Puy‑Val, l’école sera définitivement fermée à compter de la rentrée prochaine. D’ici deux mois, la nouvelle équipe municipale réalisera une étude préalable ayant pour objet l’extension du village de vacances rendue possible par la libération du bâtiment scolaire, et ce dans le but de renforcer l’attractivité économique de la commune de Fontval. »

Cet été, ce seront toujours les mêmes images qui seront servies aux estivants, ainsi cette photographie en noir et blanc d’un jeune montagnard escaladant fièrement le sérac d’un majestueux glacier immaculé qui s’avance en direction du village. Dans une vingtaine d’années, un campeur découvrira peut-être avec surprise une petite école sur une carte postale, avec cette fontaine dans la cour de récréation qui ressemblera étrangement à celle accolée à son bungalow ; à ce détail près cependant : l’ours ne grondera plus.

Février 2019