Une rose a percé la pierre de l’hiver
Luc Bérimont (1915 – 1983)


Il n’y a plus de saisons

De l’hiver, du printemps, même de tous ses tourments
L’homme gardera en lui un souvenir ému
Aux confins de l’automne, l’été a disparu
Les saisons sont parties vers des cieux plus cléments

Hélas ma bonne amie
Il n’y a plus de saisons
La pluie
Le vent
Le soleil et la neige
Le brouillard sans rien y voir
La rosée sans la toile d’araignée
Tout arrive brusquement

Oui, ma bonne amie
Tout fout le temps
Il y a beau temps
Que le sale temps
Omniprésent
Et en tout temps
Il y a la pluie
Et en même temps
Il y a la pluie
Et en même temps
Il y a la pluie
Et en même temps
Il y a la pluie
La pluie…

Tiens ! un rayon de soleil !
Oh ! un arc-en-ciel !
Il était temps…

Salaison (sale saison)

Tout autour du petit pont de pierre
Là où un chemin cahoteux remonte la vallée
Voilà que s’installe tranquillement
La neige

Mais le passant est pressé
Alors vite vite vite
On s’empresse de saler
Et que disparaissent les flocons
Dans une eau marron foncé

Quand arrive enfin le jour de la fonte des neiges
La vraie
Celle de cette époque où les crocus printaniers bombent leurs bulbes en plein air
Il n’y a plus rien à la surface de la terre
Que le goût salé de mes larmes versées

Jour J

Avant moi le déluge
Puis vint le jour de ma naissance

À partir de là
Jour après jour
Un jour après l’autre
À chaque journée suffisait sa peine

Sans doute un beau jour
Connaîtrai-je un jour sans
Un jour sans soucis du lendemain
Un jour sans après
Qui sera loin d’être un jour sans attrait
Car que nous réserve l’éternité
Sinon la vie sous un autre jour ?

Sans réponse

Le téléphone a sonné
Je ne l’ai pas entendu
J’avais déjà décroché

Sur les bords de l’Yvette

Parler des autres sans les connaître
Voir le soleil de sa fenêtre
Fermer les yeux sans rien promettre
Puis s’en aller compter fleurette

Elle est jolie et loin d’être bête
Elle aime le monde même sans paillettes

Elle me regarde
Ne bouge la tête
Je la regarde
Elle reste muette

J’irai danser au bal musette
Si elle me suit ce serait chouette
Main dans la main tous en goguette
Retrouvons-nous près de l’Yvette

Pas l’temps d’aimer

Un temps c’est court
deux temps plus long
Mon cœur est lourd
Ses cheveux blonds

Je lui dis oui
Elle me dit non

Amour transi
Adieu violons

Mise au vert

Après la neige
Après le blanc
Vient le crocus
Le vert des champs

L’amour et la guerre

Pendant soixante-huit années on m’a foutu la paix
Mais aujourd’hui je rêve d’une sale guerre
Oui je rêve du retour du sang et de la haine
Pour qu’enfin les hommes se souviennent du verbe…
Aimer

La boîte aux souvenirs

Je passe mon temps à chercher au fond de mes souvenirs
Un petit rien qui me permettrait de recouvrer la mémoire

Si j’avais su un jour qu’elle flancherait
Au point de n’avoir rien retenu de mon passé
Alors j’aurais laissé dans une petite boîte
Une photographie jaunie
La plume d’un oiseau de passage
Les mauvaises notes d’un enfant pas sage
La mélodie d’une berceuse endormie
La douce odeur des gâteaux de grand-mère
Une mèche de cheveux d’un amour de jeunesse
Et puis…
Des propos doux-amers
Une colère noire
Une lettre de rupture
Des larmes asséchées

Que demain je ne me souvienne plus de l’emplacement de ma boîte aux souvenirs

Poésie de comptoir

Le coude monte et puis descend
Le verre se vide lentement
Le coude monte et puis descend
Regard vitreux besoin pressant
Le verre est vide maintenant

Patron !

Le coude monte et puis descend
Le coude monte et puis descend
Le verre se vide rapidement

Patron !

Le liquide monte et puis descend
Le liquide tombe et se répand
Le verre à pied roule lentement
Vers la sortie en titubant

Le bar est vide maintenant

Les vents du voyage

Un doux coteau herbeux balayé par le vent
Qui enjambe en riant les petits murs de pierre
La bise entre en soufflant et éteint les lumières
Elle se cogne aux murs blancs puis ressort en sifflant

Vive le vent vive le vent qui s’en va en voyage
À travers les champs et les maisons de passage
Pour le trajet retour
Sera-t-il aussi sage ?

Que faire ?

On dit souvent que seuls comptent les actes
Que les paroles s’envolent
Pendant que les écrits restent

Mais à l’écoute d’une parole malheureuse
Comme à la lecture d’un écrit malveillant
Que dois-je faire pour en éviter les tourments ?

Poète, vos données !

J’ai un mot de passe pour m’identifier
J’ai deux mots de passe pour me rassurer
J’ai trois mots de passe pour me protéger
Et un quatrième pour me rappeler des trois premiers

Au début j’avais choisi des mots très compliqués
Avec des lettres
Des chiffres
Des majuscules
Des caractères spéciaux
Et parfois même des épigrammes sophistiqués

Un beau jour pourtant
J’ai compris
J’ai compris que je n’avais rien à sécuriser
Alors j’ai supprimé mes mots de passe
Vidé mon coffre-fort
Rendu mes moyens de paiement
Et enfin j’ai abandonné mon joli trousseau de clefs
Au bureau des objets trouvés

Je suis resté là
Avec mon âme et mes idées
Quelques regrets
Deux ou trois remords
Et ce morceau de papier comme ultime réconfort

Urbanisme funéraire

Nombreux sont nos chers disparus
En cendre dans des urnes
Qui prennent la direction d’une fosse peu commune

Si encor on les avait jetées
Au large de l’Océan
Ou au creux d’une vallée
Mais non
Elles sont bien rangées
Les unes sur les autres
Les unes à côté des autres
Dans de sages petits casiers

Dans les cimetières également
On a le choix maintenant
Entre la maison et l’appartement

Le chercheur

Je partis un beau matin
Vers la croisée des chemins
Pour tenter de trouver des réponses à toutes mes questions
Le chemin était long
Et au détour d’un sentier
Mes idées déjà étaient éparpillées
Au fond d’un étang
Dans le grand bec d’un pélican

La présence d’un tel oiseau
À la surface de l’eau
Et me vinrent deux nouvelles interrogations
Échappé d’un zoo ?
En pause pendant sa migration vers des cieux plus cléments ?

Je me rappelais cet être doué de raison
Qui un jour m’avait dit
À moi qui me posais trop de questions
« Mon cher ami, pour un homme de ma prestance
Tout est question de bon sens. »

Je fus dérouté par sa réponse
Moi du bon sens je n’en connaissais point la direction
Par ici ?
Par là ?
Ou encore de l’autre côté ?
Alors l’homme de science
Avec sa raison et son bon sens
J’ai préféré l’envoyer gentiment promener

Petit poème

Cela faisait si longtemps petit poème
Que je n’avais pris le temps de te dire simplement
Je t’aime

Las tu étais parti à la recherche d’un nouveau foyer

Je n’ai rien à te reprocher
Tu as été patient je le sais bien
Attendant parfois jusqu’au milieu de la nuit
Que je vienne me coucher à tes côtés

Hélas tes nuits souvent furent blanches
Les miennes aussi je dois bien l’avouer
Quand je m’entêtais à vouloir écrire un somptueux roman
À la fois épique et tragique
Un de ces textes sublimes qui aurait traversé l’éternité

Maudit soit cet orgueil qui m’a fait oublié que tu étais là petit poème
Pardonne-moi
Même si c’est trop tard
Je le savais pourtant qu’il suffisait de quelques mots
D’une rime ou deux
Pour être heureux

Après tout…

Après la pluie vient le beau temps
Quand les prés verts succèdent au gris des champs

Après l’éclair vient le tonnerre
Qui fait peur aux petits enfants

Après la nuit vient le levant
Café au lit et deux croissants

Après la guerre vient l’apaisement
C’est reposant un bain de sang

Après la vie vient l’enterrement
Trou dans la terre profondément

Après la mort vient…
Rien ne vient
J’attends
J’attends
Depuis longtemps

Du pain, un oiseau, et quelques miettes

J’ai mis de l’eau dans mon encre
Et évité la marée noire

J’ai mis de l’eau dans mon ventre
Et ressassé mes idées noires

J’ai posé du pain sur la planche
Et mis les miettes dans un tiroir

J’ai sifflé l’oiseau sur la branche
Qui chantait dans la douceur du soir

L’encre a séché
L’eau s’est évaporée
Le pain est rassi
L’oiseau est parti
La journée est finie
Place à la nuit
Demain on pourra recommencer

La complainte du ballast

Une forêt de jambes en sortant du RER
Où est passé le vert des feuilles ?
Un ciel bleu au-dessus d’un pont de pierres
S’affiche le long d’un quai en deuil

Un chantier
Des gravats
De la terre
Des tas
Des tas de terre
C’est une nouvelle gare qu’on accueille

Et le maire du coin
Très fier
L’inaugure en dansant sur son petit derrière

Feu rouge et vin jaune

Une bouteille de vin sur une table
Elle attend
Elle attend
Elle attend en vain son propriétaire

Il est pris dans un bouchon

Non mon amour, je n’ai pas le temps

Je n’ai pas encore eu le temps d’écrire une histoire d’amour
Peut-être me faudrait-il d’abord en vivre une avec toi ?

Si jamais nous allons jusqu’au bout du chemin
Toi et moi
Si jamais nous marchons main dans la main
Sereinement
En nous approchant doucement de la fin
Alors en riant je te dirai
« Tant pis, je n’ai pas eu le temps de l’écrire cette fameuse histoire d’amour ! »

Je crois que je préfère une histoire vécue plutôt qu’un livre écrit
Je ne veux pas être écrivain
Encore moins un poète
Je veux simplement être
Ton homme
Ton ami
Ton confident
Ton mari
Ton amant
Le père de tes enfants aussi
Un peu beaucoup passionnément
Mais certainement pas à la folie
L’amour ne cède jamais à la folie
Sauf dans les mauvais bouquins malheureusement

Non je ne rêve pas d’être poète
D’aucuns trouveraient cela bien bête
Voire bien peu ambitieux
Moi ?
Je veux simplement être ton amoureux
Non je ne rêve pas d’être un auteur
Et puis dans le monde d’aujourd’hui
On me jugerait trop romantique
J’en ai bien peur !

Mais quand même…
Peut-être un jour arriverai-je à t’écrire quelques petits mots doux
Sans prétention
Vraiment sans façon
Une rime par ici
Une rime par là
Un peu comme dans une poésie qui…

Non mon amour
Je n’ai pas le temps décidément
Prends-moi la main
Partons sur les chemins
Oui là-bas
Celui qui va très loin

La mort de la reine

L’abeille sortit pesamment
De son trou sous la terre
Le soleil brûlait intensément
Elle se sentit fragile comme du verre

Longtemps elle vola au-dessus des champs
À l’herbe jaune au goût amer
Cherchant frénétiquement
Un beau jardin à ciel ouvert

Longtemps elle vola par-delà les champs
Au-dessus du cimetière
Où fleurs en plastique et d’argent
Gardaient une prison éphémère

Elle volait les ruines traversant
Pas de pollen dans cette atmosphère
Juste un vent chaud étouffant
Qui avalait le moindre souffle d’air

L’abeille épuisée se posa sur la terre
Une terre sèche et craquelée uniformément
Le ruisseau n’était plus qu’un désert
Dur comme du ciment

Ainsi disparut la dernière abeille de la terre
Dans un ultime tremblement

Derrières leurs dômes de verre
Les hommes en oublièrent même son enterrement