Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid…

Patrice de la Tour du Pin – Prélude


Badinage

Cher éditeur
Je viens vers vous carillonner
Pour qu’à vos oreilles
Ma poésie vienne résonner
Approchez-vous et écoutez !
Mon heure aurait-elle enfin sonné ?

Et vous ami lecteur
Qu’attendez-vous pour sortir de la torpeur
De vos lectures ensommeillées ?
Tournez la page
Et laissez-vous emporter…


Monologue du matin

L’histoire avance
Ô mon lecteur quotidien
Voilà pour toi de nouvelles réjouissances
Une suite a été ajoutée ce matin

Je suis bien content de ce nouveau développement
Avec impatience j’attendais la fin
De ce roman si bouleversant
Mon lecteur et moi, on ne fait qu’un


Prise de conscience

Je suis
Enfermé
Depuis une heure dans mon bureau
Ou plutôt…
Je ne suis pas
Je ne suis plus
Je n’ai jamais été
Et là n’est plus la question

Derrière des vitres opaques et sales
Je regarde passer des nuages affolés
Des nuages remplis d’une sueur qui dégouline sur le pavé

Effarés ils voient de leur hauteur
S’élever à perte de vue
Immeubles et cités cimentées
Nulle part un petit coin de nature
Où le vent de l’automne pourrait
Petit tas petit
Rassembler les feuilles tombées

Dans ma tour de verre et gris
L’air commence à manquer
Artificiel
Superficiel
Respiration à l’étouffée

Une dernière réunion derrière des vitres fumées
À regarder le temps s’envoler et les passants lui courir après
Au mur la triste histoire d’une horloge estropiée
Qui au fil du temps et de ses aiguilles disparues
Tourne en rond de désespoir d’avoir laissé les heures filer


La fuite

Je fais mes adieux à l’horloge
Et descends dans le gris de la terre
Rouge incandescent du noyau terrestre
Où es-tu chaleur étouffante des entrailles de l’enfer ?
Je ne trouve ici que le contact froid du ciment
Sous-sol
Plafond bas
Places étroites
Et la porte du garage qui ferraille en claquant

Une clef dans le contact
Le bruit du moteur
Je remonte à la surface
Espérant rencontrer un peu de verdure

Hélas la nature a depuis longtemps disparu
Il n’y a plus que l’homme
Le béton
Le flot gris des voitures
Spectacle ininterrompu s’exhibant sur une scène de goudron

Le ciel est noir

Épuisée
La pauvre fée électricité
Tente à la pâleur du jour
De redonner quelques couleurs

Sans succès


La traversée

La route a ses codes
J’allume les miens
J’accélère je freine
Je m’arrête

J’ai froid

Un vieil homme une enfant
Leurs deux mains emmêlées
Un passage protégé
Il me suffirait de…
Et deux corps enlacés
Et deux mains desserrées
Et deux corps écrasés

J’ai si froid

Je reprends ma route
Sur la gauche et à droite
Des enseignes lumineuses
Criardes prostituées de non-chaire
Clignotent et montrent leurs jambes

J’ai tellement froid

Dans ces zones industrieuses
Je ne suis qu’un passant anonyme
Angoissé
Par le triomphe de cette triste modernité


La trouée

À travers un bout de forêt
La route a creusé une saignée
La forêt se tord de douleur
Hurle et agonise
L’horizon défile
Des immeubles
Des immeubles
Des immeubles
Et une déchetterie qui accueille leurs ordures en se pinçant le nez

Grisaille d’une fin de matinée
Les néons de la ville sont en deuil
Une multitude de papiers gras
Quelques maigres feuilles
Tourbillonnent en silence

Banlieue de nulle part
Petite ville d’une campagne qui se meurt
La voiture au hangar
Je m’assieds sur des marches et je pleure

Je pleure sur l’automne des poètes
Ô vous mes tendres amis qui louiez la nature
Me parliez de l’enfance
De ce temps où les ponts de la ville
Avaient la mélancolie sereine
Où la mort allongée au soleil
Respirait tranquillement dans un vallon verdoyant

Venez à mon secours
J’ai tant besoin de vos vers
J’ai tant besoin de les lire, de les écrire et de vous les offrir


Quelques vers du passé

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Sous les huées des enfants prodiges
Avec les craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur


Rien de nouveau sous le pâle soleil de l’automne

Qu’il me soit pardonné d’avoir évoqué des poèmes du passé
Mais si la solitude souvent m’accompagne
Parfois ai-je besoin d’une belle et éphémère compagne

Les critiques en société
Confortablement installés
Dans leurs salons aseptisés
Trouveront navrant le spectacle
De ce poète débutant dénué de toute originalité
Se servant impunément de la prose de ses aînés

Peut-être est-ce là la vérité véritable
Moi qui n’avais comme seule ambition
Que de me souvenir d’un précieux et fragile passé
Je voulais simplement rappeler aux hommes
L’existence des poètes
Morts depuis longtemps
Mais si vivants à travers leurs vers


L’éclaircie

Il me semble apercevoir
Crevant l’atmosphère
Un rayon une lueur
Une éclaircie qui affleure

Au milieu des souffleurs de feuilles
Et de leurs moteurs tonitruants
Que reste-t-il du balai des cantonniers d’antan ?

Le ciel se déchire
Le noir et le gris curieusement se mélangent
Blanc cotonneux de milliers de nuages
Bleu très pâle qui se révèle à mon regard

Au sol
Des feuilles encor vertes
Des feuilles déjà brunes
Recouvrent le chemin
Je foule en douceur ce tapis végétal
Oublié des souffleurs

La couche est épaisse
Elle craque sous mes pieds

L’enfant n’a pas oublié
Les sons de la nature qui apaisait son cœur
Quand il filait se cacher
Sous le chêne de la cour de l’école
Loin des écoliers moqueurs
De le voir si souvent solitaire
Dans un coin reculé du préau


Poètes d’hier, poète aujourd’hui

Je suis triste mes fidèles compagnons
Je dois vous quitter
Pour enfin creuser mon propre sillon

Je n’oublierai pas de repasser vous voir
Et au détour d’une page
De lire vos lettres qui me suivront pendant mon voyage

J’irai seul à présent
Avec mes propres phrases maladroites
Conscient de ma fragilité
J’irai seul et fou
J’irai seul et heureux
Te chercher mon amour
Avec mes mots
À demi-mot
Je serai ton amant
Un amant solitaire
Qui rêve d’être deux

Je supporterai les sarcasmes
De l’intelligence bien ordonnée
Celle qui raille aisément
La modeste et naïve simplicité

Je supporterai les crachats
Des rationnels qui se rassurent
De savoir un jour la veille
De quel lendemain ils augurent


Frémissements

Une petite bruine
Elle est légère
Deux parapluies s’envoient en l’air


Un éternel recommencement

Le froissement du papier
C’est une nouvelle que l’on lit
C’est une page qui se tourne

Bien calé dans son fauteuil
Pantoufles au pied et journal dans les mains
Il apprend la disparition d’une vieille personnalité
Que tout le monde et lui-même avaient oublié

Depuis plus de vingt ans
Elle s’était retirée
Loin du grand échiquier
De ses pions
De ses fous
Un dernier échec et elle avait quitté la partie en jouant une mauvaise tour

La personnalité oubliée
Depuis plus de vingt ans
Achetait son journal au marchand du quartier
Ne suivant plus que d’un œil le grand échiquier

Le froissement du papier
C’est une nouvelle que l’on lit
C’est une page qui se tourne

C’est un journal qui tombe des mains
Un regard fixé vers l’éternité
Et peut-être demain
Une petite dépêche
Qui sera vite oubliée
Une fois la page tournée


Rime de jour

Toute la vie on apprend à mourir
Toute la mort on apprend à pourrir
Toutes les nuits on apprend à dormir
Tous les jours rien ne sert de courir

Mais demain ?
Demain ?
Oui demain !
Sans rire ?
Oui, demain sans rire !
Hé bien demain au pire
On trouvera une rime en temps et en heure
Toute la vie on cherche le bonheur
Toute la mort on trouve le malheur
Un enfant qui soupire
Une vieille femme qui expire

Mais hier ?
Hier ?
Oui hier !
Ah ! hier…

Hier est déjà loin
Si loin
Un très vieux souvenir


Au-dessus de la cheminée

Sur une large poutre en bois
Qui brave les flammes issues de l’âtre
Deux enfants en équilibre me regardent dans les yeux

Souvenir d’un cours de gymnastique
Souvenir d’une année sur les bancs de l’école

En dessous le feu crépite
Je suis inquiet

Ils ont grandi
La poutre est maintenant trop petite
Et le monde encor trop grand pour eux

Dussé-je rester devant le feu ?
À regarder les flammes qui montent
Les flammes qui commencent à lécher la petite et fragile poutre en bois

Il me faudra pourtant bien un jour souffler
Pour enfin me reposer
De ma vie qui s’éteint à petit feu


L’apprenti vampire

Qu’il m’est pénible d’attendre que le monde soit couché
Pour enfin voir ma vie s’éveiller

J’exècre la lumière
Je ne suis qu’obscurité
Dans le silence de la nuit
Je me sens apaisé

Les clameurs du matin
L’humanité qui s’éveille
Que d’angoisses à tuer

Les descentes d’escalier
Ces portes qui s’entrebâillent
Puis qui claquent
Toute cette vie qui renaît
Les pas se rapprochent !
On veut me parler !

Ils tournent ils s’éloignent

Soupir…

Pour cette fois je suis sauvé


Ce matin la rosée

Tous les matins
Voyage en train
Petits et grands
Petits écrans
Rangez vos portables
Sortez de vos cartables
Feuilles de papier
Crayons de couleur
Rangez vos mines
Qui font grise rimes

Dessinez le soleil
Les couleurs de l’arc-en-ciel
Les petits nuages
Qui suent goutte à goutte
Vers le sol arrosé
Et ses toiles d’araignée
De rosée entourées
Que j’aimais regarder
Assis sur les marches
D’un jardin de campagne
Un mercredi sans école
Un lundi de vacances

Tous les matins
Voyage en train
J’oublie un instant
Que je ne suis plus un enfant

Vite
Je sors de mon cartable
Une feuille de papier
Un stylo quatre couleurs

Finalement le temps est passé
Et pas grand-chose n’a changé


Choc de civilisations

Derrière le brouillard
Une foule immense
Silencieuse
Tête baissée

Sous un soleil de plomb
Une foule immense
Hurlante
Poing levé

À chacun sa façon d’accompagner ses morts à leur dernière demeure


Le grillon

C’est un café parisien
Tout de jaune habillé
Une petite table en formica
Et deux chaises timides
Qui regardent leurs pieds

Au mur d’antiques publicités
Une dizaine de vieilles boîtes sagement alignées

Au comptoir
Dessus derrière
Le tintement des tasses à café

Et puis il y a toi
Et le son de ta voix
Qui s’échappe d’un vieux transistor

Un café allongé
Un croissant
Ça fait six s’il vous plaît !
Au revoir et bonne journée !

Janvier 2015


Cabrioles nées du futur

Au creux du ventre de sa mère
Il s’amusait à se tourner
La tête en bas le nez en l’air
L’enfant aimait à virevolter

Que reste-t-il de ce mystère
Miracle de la maternité
Femme moderne dans le désert
Aux mille images échographiées

En son lourd sein elle persévère
Elle veut rester bien informée
Qu’elle n’oublie pas le nom du père
De la Nature et ses bienfaits


Variation

Au creux du ventre de sa mère
Il s’amusait à se tourner
La tête en bas le nez en l’air
L’enfant aimait à virevolter

La lune est pleine le temps est clair
Si je sortais pour m’amuser
Les pieds par terre le nez en l’air
Le monde est vaste à explorer

Le poète n’est pas nécessairement triste ou grave dans ses vers
Il a souvent le souci du rire et de la légèreté
Mais il préfère les garder précieusement au chaud de son intimité
Et toi ami lecteur
Si tu es un gardien
Seulement de ses tourments tu connais les secrets


Zone d’ombre

Le soleil couchant
Ce n’est que du sang
Qui tombe dans la mer


Le phare par l’amour fracassé

L’eau
La mer
Liquide improbable
Flaque d’huile

Le phare
Salutaire lampe à pétrole
Évite le pire aux bateaux ivres d’alcool
Éthylique Éthanol
Univers grand-guignol
Soumis aux frasques d’Éole

Une vague audacieuse
Sur les rochers vint se briser
Sa sœur tempétueuse
Autour du phare vient se lover
Puis s’étire
Se retire
Et revient cette fois-ci tumul-tueuse
Contre le fanal se fracasser

D’amour voilà le phare qui se fissure
Pour cette vague qui au loin lui susurre
« Part avec mes embruns
Quitte la terre
Rejoins la mer
Et son air mutin »

Vers les vagues le falot sémaphore se penche
Étourdi enivré
Il se laisse bêtement choir

La mer par l’éther éméchée
S’embrase au milieu du vieux phare dessoudé
Feu de paille
Feu de courte durée
Les vagues pleurent et éteignent les flammes
Elles se retirent
Tristes comme les vieilles pierres
Pour qui elles ne peuvent plus s’embraser

L’eau
La mer
Liquide improbable
Flasque et folle
En a fini d’aimer et de se consumer
Les ténèbres ont repris leurs quartiers

Un bateau
Ivre d’alcool
À l’inconnu se retrouvât livré
Et la Mort
Gourmande
L’invitât à venir sur les rochers s’y échouer


Le temps de…

Que restera-t-il demain de ce fragile millénaire
De ce monde contemporain
Qui se précipite vers sa fin
Vite
Plus vite
Et plus vite encor
Croyant naïvement de la sorte
Profiter au mieux de ses dernières heures d’existence

Pourtant

En retard
À l’heure
Ou en avance
Il sera toujours temps de jouir de sa souffrance


À moi seul

Je ne crois pas au bonheur
Mais je sais où il se cache
Alors tous les matins je le salue en passant devant sa demeure
Et c’est à moi seul qu’il sourit


Au pacifiste inconnu

Au pacifiste inconnu
Qui vivez dans les nues
Redescendras-tu sur terre
Pour défendre tes frères ?
Ta patrie en danger
A le doux nom de France
Et elle meurt…
Sans défense

Au pacifiste inconnu
Qui vivez dans les nues
Allez-vous beaucoup mieux
Depuis que vous en avez chassé Dieu ?
Car dans le ciel comme sur la terre
Il y a toujours eu un truc à faire
Un opposant à liquider
Un habitant à déloger

Au pacifiste inconnu
Qui vivez dans les nues
Restez la-haut dorénavant
On se débrouille sans vous sur terre
On fait la paix on fait la guerre
Prospérité et puis misère
On fait au mieux au temps présent
Nous sommes des hommes tout simplement


Un jour j’ai vu passer

Un jour j’ai vu passer
Une vache avec un train de retard
La mauvaise herbe qui poussait
Avait retardé leur départ

Un jour j’ai vu passer
Le bonjour d’un passant
Impatient il attendait
D’être poli par le vent

Un jour j’ai vu passer
Un fer et sa vapeur
Avec il repassait
Du très beau linge en son honneur

Un jour j’ai vu passer
Quelle tristesse quelle horreur
Ma vie qui me quittait
Pour un mac migrateur

Le lendemain je vis passer
Errant dans le brouillard
Mon âme qui suivait
Un tout petit corbillard

Et si j’étais tout trépassé ?


Comme elle est

L’augmentation augmentera
La diminution diminuera
Le changement changera
L’évolution évoluera
La réforme réformera
Le progrès progressera
La révolution révolutionnera
La tradition traditionnellera
Ah non…
La tradition reste comme elle est


Si je dois voir un jour

Si je devais m’en aller au milieu de la nuit
M’endormir doucement sans jamais voir le jour
Le lever du soleil et puis toi mon amour
Viens poser un baiser sur cette vie qui s’enfuit

Si je dois voir un jour
Mes espoirs se briser
Une vie qui tourne court
Et qui veut s’en aller

Si je dois voir un jour
Mon amour me quitter
Que ce soit pour toujours
Évitons les regrets

Si je dois voir un jour
Ce poème terminé
Si je dois voir un jour…


Droit vers l’échec

Je suis fou
Je suis fou
Je suis fou

Surtout rester concentrer
Résister
Ne pas oublier que…

Je suis fou
Je suis fou
Je suis fou

Ne pas me prendre pour quelqu’un d’autre
Surtout ne pas me prendre
Pour quelqu’un d’autre
Je dois me souvenir
Qui je suis
Ce que je suis

Je suis fou
Je suis fou
Je suis fou

À délier !
À moi de jouer !
Je pars en diagonale !
Vite fait bien fait !
Bien droit tout droit !

Blanc
Blanc
Blanc

Je m’arrête un instant…
La regarde dans les yeux…
Et vlan lui saute à la gorge !

Je suis fou
Je suis fou
Je suis fou

Elle gît sur le carreau dans son sang

Elle est morte
Elle est morte
Elle est morte

Vive la reine !

Tagada
Tagada
Tagada

Je suis fou
Je suis fou
Je…
Suis mort…


De l’autre côté du miroir

Je suis un miroir pour les autres
C’est très troublant
Mes semblables en moi aiment à se regarder
Ils me parlent
Ils se parlent
Ils me questionnent
Ils se répondent
Ils s’écoutent
Mais jamais ne dialoguent avec moi

Je suis un miroir pour les autres
C’est très déroutant
De voir face à soi un reflet
Qui n’est pas le sien
Une image de soi
Qui n’est pas la vôtre
Et qui se regarde sans me voir

Je suis un miroir pour les autres
C’est très inquiétant
De les voir se croire beau
Un matin
Et le soir
De les voir osciller
Entre leur monde et le mien
Et parfois…
De vouloir prendre ma place
De l’autre côté du miroir

Alors je me fige
Et dans une immonde grimace
Je fais le mort
Pensant à tort
Dormir tranquille jusqu’à l’aurore

Hélas mon semblable a eu peur
Et au milieu de la nuit
Le voilà qui regarde dans ma psyché
Le visage hideux de ses insomnies


Toucher terre

La terre n’appartient pas à l’homme
Par elle est venu le souffle de sa vie

La terre n’appartient pas à l’homme
Qui de ses fruits ne peut que se nourrir

La terre n’appartient pas à l’homme
Que déjà il rêve de la conquérir

La terre n’appartient pas à l’homme
Sûr de lui il s’apprête à l’asservir

La terre n’appartient plus à l’homme
Qui dessous n’a pas choisi d’y mourir
Infiniment

Infiniment
Petit
Infiniment
Grand
L’homme prend peur
Et sans cesse repousse ses limites

Infiniment
Je t’aime
Confiant
Insouciant
Naïvement
L’amour ne connaît pas de limites


Le chapardeur


À M. Dupas

C’était une maison blanche
Aux volets verts fermés
Une bâtisse fière et franche
Au fond d’une impasse de graviers

Avec l’aide d’une brindille
Je poussais silencieusement le loquet
Comme un chat dans une aiguille
J’avançais à pas feutrés

Sous les yeux gris d’un enfant crayonné
Je m’engageais rêveur
Dans un roide escalier

À l’étage trônait une bibliothèque antique
Au regard vitreux et vitré
Qui protégeait vaillamment
De vieux ouvrages écornés

Bibliothèque antique
Au contenu éclectique

Une toile d’araignée
Un paroissien romain
Des auteurs oubliés
Huit siècles de poésie
Quelques grains de poussière
Des lettres griffonnées
Qui en marge s’agitaient

Si, tenté du démon
tu dérobes ce livre,
apprends que tout fripon
est indigne de vivre

Au moment de m’enfuir
La rose blanche du bréviaire
Dans ma main se fanait
Quelques grains de poussière
À jamais s’envolaient

C’était une maison blanche
Aux volets verts fermés
Une bâtisse fière et franche
Au fond d’une impasse de graviers

L’Éguille – Août 2015


Au creux de la vallée

Si un jour je devais
Me choisir un été
Un lieu un univers
Où venir reposer
Les plages seraient amères
Mais les montagnes comblées

Dans le creux d’un vallon
Sur le bord d’un torrent
J’écouterais l’eau chanter

Au pied d’un fin mélèze
Je regarderais tomber
Ces épines qui ne blessent
Que la mousse des sentiers

Au soleil palissant
L’automne annoncera
Qu’il lui faut s’en aller
Emportant avec lui le dernier estivant

Il est tard il fait noir
Le moment est passé
Je retourne en hiver
Dans ma vie bétonnée


Le Bal des oiseaux

Une serre s’ouvre et se ferme
Le sang a coulé
Une plume s’envole
La mort a frappé

Bel oiseau
Pauvre oiseau
Noir corbeau
Blanche colombe

Et moi maudit chasseur
Aurais-je dû sur l’un de vous tirer ?

Février 2015


Chant de bataille

Un oiseau sur un fil
Tête haute chapeau bas
Le voilà qui défile
Militaire aux abois

Hissez haut les drapeaux
Et de vos dents blanches claquez
Le vent glacé qui tournoie
Rendra fou les étendards bernés

L’oiseau sur son fil
À la terre est retourné
Retourné sur son fil
Le voilà ressuscité

Un vampire qui défile
Tête basse cheveux ras
À la guerre on abat les oiseaux
Et les hommes
Et les rats


Un matin de coton

Un matin de coton au milieu de la nuée
Je voyage solitaire d’un pas lent et pressé
Tant de mots envolés…
Je m’arrête éperdu
Et je sors mon cahier au milieu de la rue

Une rime une pensée une phrase libre atrophiée
Sans un mot silencieuse avance en cahotant
Elle me toise et recule puis s’approche doucement
Elle voudrait me parler…
Par quels mots commencer ?

Au sein d’une charmille je naquis un matin
Un petit aulne un beau charme de grands hêtres
Au milieu de ces bois commençât le chemin
Qui un jour me mena hors des sentiers battus

J’attendis jusqu’au soir ce passant inconnu
S’arrêter devant moi pour l’occasion saisir
Pour me tendre une rose et un timide sourire
À une belle fille en fleur et encor ingénue

J’ai passé des années en ce lieu à divaguer
À scruter dans les cieux à scruter dans les yeux
De tous ceux qui musardent au milieu de la rue
Un matin de coton au milieu de la nuée


Affleure de vie

Que je n’ai eu le temps de te souffler je t’aime
Je regarde près de toi mourir le chrysanthème

Que je n’ai su rejoindre le sentier qui me mène
À mes rêves d’enfants qui souvent me reviennent

Que jamais je n’ai pris mes regrets et mes peines
Pour les laisser errer dans la forêt lointaine

Assis dans un fossé au milieu de la plaine
Je suis si épuisé la vie me semble vaine

Que je n’ai eu le temps de te souffler je t’aime
Tout au-dessus de moi fleurit le chrysanthème


Le petit poème

Goutte à goutte à goutte à goutte

Le poème sous perfusion
Hélas est bien moribond

À son chevet deux médecins imaginaires

« Ce qu’il faudrait mon cher confrère
C’est un sonnet quelques quatrains
Et si j’osais un majestueux alexandrin ! »

« Mais que nenni mon cher ami laissons la prose s’exprimer sans contrainte sans règle déréglée libérée de façon délibérée ne recherchons pas sans cesse la rime plate ou la rime embrassée le ver aux douze pieds à votre santé et la césure qui divisa tant d’hémistiches ! »

Et pendant que nos éminents spécialistes
Devisaient gaiement de leurs sublimes théories
Malgré son grand courage
Notre petit poème en vint à expirer

À l’enterrement du petit poème
Même l’élégie se porta pâle

À l’enterrement du petit poème
Seule l’épitaphe vint à passer

Ci-gît et là un petit poème qui aujourd’hui s’en est allé
Il n’attendait rien qu’un je t’aime
On n’eut de cesse de l’étudier


La saison désamour

J’arpentais solitaire
Un chemin triste et droit
En plein de cœur de l’hiver
Il gelait par endroit

Près du lac loin des hommes
La nature endormie
Fatiguée de l’automne
S’accordait un répit

Viendra-t-il ce printemps ?
Serai-je là pour le voir ?
Car voilà que s’étend
Une vague lueur dans le soir

Belle saison pour une guerre
Qu’un été surchauffé
Un été nucléaire
Et ses morts par milliers

Un cadavre des viscères
Je m’arrête et je vois
Une belle bague et ses pierres
Dans ma poche elle échoit

J’arpentais solitaire
Un chemin triste et droit
Le sac en bandoulière
Je sifflais dans les bois

Novembre 2015


L’homme à la mauvaise à laine

Suis-je un traître un héros
Un salaud malhonnête ?
Une victime un coupable
Ou un homme à abattre ?

Ou encor…

Un imbécile heureux
En marge du troupeau
De tous les malheureux
Qui tondus se lamentent
Mais accourent en bêlant
Au doux son du couteau ?

Novembre 2015


L’inexprimable

Souvent je tourne autour d’un mot
D’une expression
D’une impression
Sans en saisir…
Sans en saisir…


Le trou noir

Une ombre au tableau
Récitait sa leçon
Un poème une chanson
Par cœur

Pas très loin s’agitait
Aux confins de l’univers
Un trou noir

Il regarda vers la Terre
L’enfant qui hésitait
L’enfant qui se perdait
Qui luttait mot à mot

Profitant du silence
Le trou noir s’installa
Au milieu du cerveau
De l’enfant grandissant

Une ombre au tableau
Mélangeait à tue-tête
Un chat noir
Un trou d’air

Aujourd’hui l’enfant est bien vieux
Il a tout mélangé
Il a tout oublié
Les souvenirs et les rires
La mémoire du passé

Un jour ou l’autre demain bientôt
Le trou noir engloutira ses derniers maux


Exercice de géométrie variable

Sur une route parallèle
Je croisais un triangle
Isocèle ! qu’il me dit…

Je prenais opportunément la tangente
Quand deux larrons déboulèrent de leur côté
« Nous sommes nés égaux en droite ! »
Déclamèrent-ils d’une seule voix

La base avait parlé
Elle souhaitait me rallier à sa cause
Sans me demander mon avis
Sans savoir si j’étais de même longueur qu’eux
Quelles manières outrageusement équilatérales !

Un rapide coup d’œil euclidien
À senestre et à dextre
Et je partais dans le sens inverse trigonométrique
Espérant retrouver ma tangente

Malheureusement mon sens de la désorientation
M’envoya sur une autre droite qui partait à l’envers

Voici donc comment je me retrouvai dans un funiculaire perpendiculaire qui s’accrochait à deux routes parallèles

En route vers des sommets infinis !

C’est sans doute un peu plus loin
Mais j’aime bien trop ma liberté…

Adieu Monde absurde adieu !


Ineffable

Que les petites routes carrossables
Restent pour toujours de grands sentiers
Que les quantités négligeables
N’en viennent jamais à déborder

Que tous les hommes irresponsables
Pensent un jour à démissionner
Que tous les fous inaliénables
Se promènent en toute liberté

Que les instants inoubliables
Reviennent le soir me visiter
Que dans les rues infréquentables
La nuit j’aime à m’y promener

Que les histoires inénarrables
Se mettent enfin à me conter
Toutes les pensées inexprimables
Que je n’ose ici formuler


L’apostrophe

Si j’habitais un quartier d’lune
Je log’rais rue d’la tête en l’air

Si j’égarais un point virgule
Une apostrophe je manqu’rais d’air

Si je laissais tomber la plume
J’écrirais une rime de travers

Si de ma pipe cassée il fume
C’est qu’en chutant j’fis d’la poussière


T’en souvient-il

T’en souvient-il de ses moments paisibles
Nous ne vivions que tous les deux
Loin des regards souvent hostiles
Des tristes sires et des envieux

T’en souvient-il quand tu posais sur moi
Tes yeux où je savais y lire
Ce qu’ils voulaient bien dire de toi
Et dont j’ai encor souvenir

T’en souvient-il de l’odeur du matin
Quand le silence nous retrouvait
Corps contre corps main dans la main
Au pied d’un très grand lit défait

T’en souvient-il de ces mots d’autrefois
Du temps où si j’étais poète
C’était pour toi
Rien que pour toi

Je me souviens
C’était hier
Et puis demain si tu veux bien
De nouveau me donner la main
Viens avec moi je t’offre un ver
Une rime ou deux
Ça fera trois


Monologue du soir

Merci lecteur fidèle
D’avoir patiemment attendu la suite et la fin de ce recueil de poèmes
Pardonne-moi les chemins de traverse
Que je t’ai fait emprunter
Parfois le chemin est long pour découvrir ne serait-ce qu’une once de vérité


Épilogue

Ami lecteur, il est temps pour moi de vous quitter
J’espère un jour vous retrouver
Au milieu de ces pages
Ou dans celles d’après
Je dois partir maintenant à la recherche de mon bienfaiteur
Car n’en déplaise à Baudelaire
Je ne puis passer mon temps à regarder les nuages
Il me faut aussi garder les pieds sur terre
Si vous voulez un jour parcourir mes bavardages

Le poète aujourd’hui
Comme le poète d’hier
S’il oublie de vivre
Au milieu de ses frères
Finira par devenir ce sage
Qui observe en silence et de très loin
L’immense et bête troupeau
De tous les êtres humains