Cher Arthur,
J’étais bien trop sérieux quand j’avais dix-sept ans.

Monsieur Rimbaud,
L’humanité devrait prendre ses poètes plus souvent au sérieux.

La genèse du cancre

Il aimait feuilleter les poèmes de tout ceux
Dont les mots si légers et si irrévérencieux
L’envoyaient voyager tout là-haut dans les cieux
C’est là qu’il vit passer sous ses yeux malicieux

Une idée un peu folle
Qui avait fui l’école
Une idée saugrenue
Qui voltigeait vers les nues

Il suivit un moment cette folie passagère
Avant de bien vite revenir en arrière
Le maître d’un air austère
Venait de lui demander de redescendre sur terre

Verres à pied

Tous les matins en se levant
On devrait lire un verre ou deux
Et ainsi partir du bon pied

Tous les matins en se levant
On devrait dire une courte prière
Pour nos peurs laisser de côté

Tous les matins en se levant
On devrait laisser sa colère
Se rendormir sur l’oreiller

Tous les matins en se levant
On devrait regarder par terre
Le pied est nu il peut glisser

Tous les matins en se levant
On voudrait mettre le nez en l’air
Pour profiter du temps passé

Tous les matins en se levant
On a hélas mille choses à faire
Longue journée qui nous attend

Tous les matins en me levant
Rêveur flâneur nonchalamment
Je n’ai pas l’âme du prolétaire
Qui se croit damné de la terre
Qu’il aille au Diable
Lui et ses frères
Je me rendors paisiblement

Dérapage

Alors que je marchais tranquillement au milieu de l’étang
Une porte venue du Ciel assurément
Vint se planter par-devant moi, et vlan !

J’aurais pu glisser sur le côté
Faire une pirouette une marche arrière
La contourner en sifflotant
Mais préférant me confronter à la réalité
Je choisis courageusement de ne pas ignorer cette subite apparition
Était-elle là pour me montrer l’envers du décor ?
Était-elle là pour m’indiquer que je marchais à contre courant ?
Que de questions que de questions !

Souvent je me perds en suivant les traces de ma destinée
Je me perds d’autant plus facilement
Que je n’ai rien d’un prophète sur l’eau marchant
Je ne suis qu’un promeneur solitaire
Qui aime simplement braver les dangers de l’hiver
En zigzaguant sur les méandres d’un ruisseau par le froid congelé

Alors que ce matin j’avais évité de rompre la glace
En croisant les nombreux habitants
De ces lieux et des environs
Et dans ces bois en particulier
Un ou deux andouillers
Voilà que j’avais filé tout droit sans dérailler sans sourciller
Pour venir à une porte me heurter
Une drôle de porte que l’on m’avait inélégamment claquée au nez

Vexé mais patient
J’attendrai le retour du printemps
Pour le moment venu trouver la sortie de ce satané étang

Que reste-t-il ?

Que reste-t-il de cette chanson
Que nous chantions à l’unisson ?
Une vielle rengaine ?
Quelques « je t’aime » ?

Que reste-t-il des gens célèbres
Une fois qu’ils ont quitté la scène ?
Sont-ils heureux ?
Ou infidèles ?

Que reste-t-il des souvenirs
Qui s’accumulent bien avant l’heure ?
Sont-ce les meilleurs ?
Ou bien les pires ?

Que reste-t-il de ces questions
De leurs points d’interrogation ?
Une parenthèse
En suspension

Que reste-t-il (…)

Joyeux Noël et bonne année !

Noël est à peine terminé
Que déjà les cadavres des sapins abandonnés envahissent la chaussée
Sera-t-il encor là à Pâques ou à la Trinité
Nordmann le sapin de Crimée
La tête au pied décapité ?

Au moment de l’orgie du réveillon
Alors que tes pauvres branches enguirlandées
Ployaient au point même de céder dans le salon
D’une maison jusqu’au toit illuminée
Ta dernière action désespérée fut de laisser choir
Tes douces épines dans des chaussons gorgés de cadeaux
Non désirés ou bien en double à échanger

Mon beau sapin
Roi des forêts
N’écoute donc pas toutes ces chansons
Qui masquent la réalité

Ô mon petit sapin synthétique
Toi qui n’es fait que de plastique
Sois rassuré je vais doucement te démonter
Pour te ranger dans ton carton
Et dans la cave ou le grenier t’entreposer
Je ne te sortirai de ton cercueil que dans un an
Après avoir patiemment dépoussiéré la boîte
De ses myriades d’étoiles d’araignée
D’ici là repose-toi bien
Et bonne année !

Janvier 2016

Quand la justice ferma les yeux

Pour espérer faire pencher la balance en sa faveur
Il faut toujours avoir sur soi et dans ses poches
Quelques arguments de poids
Des poids lourds marqués au fer rouge
Des poids lourds brûlant tout sur leur passage
Laissant ainsi place nette à la manipulation des masses
Car ici-bas la légèreté n’est pas de mise
Pas de pochette en soie dépassant d’un costume
Pas de mouchoir blanc accroché au bras d’une chemise
Rien d’autre que le solide marteau et son enclume

Qu’il est bien loin ce temps où la justice
Épée à la main
Équilibrait les poids et les mesures
Avec un cœur avec une plume

Un jour sûrement par jeu
Elle mit un bandeau devant ses yeux
Et jeta brusquement en prison
Pour je ne sais trop quelle raison
Colin et Maillard
Ces gais lurons
Mes deux plus fidèles compagnons

Depuis ce jour sinistre j’écris
Avec mes mots j’écris j’écris
Demandant la libération
De mes amis mes compagnons
Avec mon cœur avec ma plume
Sans le marteau et sans l’enclume

Inconnu et disparus

Voici que les derniers grands auteurs de la littérature française quittent le monde des vivants, et je pleure…

Je pleure car aujourd’hui il m’est interdit de prendre la relève
J’enrage d’être cet auteur inconnu
Négligé des éditeurs
Pour la simple raison que sa belle-sœur
Pour le monde du spectacle refusa de poser nue

« Mais que vous a-t-il pris aussi de vouloir faire de la littérature ?
Et des poèmes !
Quelle idée farfelue
Quelle fantaisie !
Ayez un peu les pieds sur terre
Faites du vulgaire !
Ayez le sens des affaires !
Et puis…
Écrivain c’est un métier
Des diplômes il vous faudra présenter
Le seul texte que vous ne devez surtout pas négliger
Est avant tout votre curriculum vitae »

Ce matin, quelqu’un est venu me dire que la poésie sauvera le monde. Tout ceci est très bien, mais qui sauvera le poète ?

La saison désastre

Il fut un temps
Même par beau temps
Il pleuvait sur la ville
Et pleurait alors le cœur du poète

Il est un temps
Aujourd’hui maintenant
Un temps aride aux saisons infertiles
Un ciel jaune dépourvu de nuages
Un ciel sombre sans oiseaux ni orages
Un ciel blanc où plus rien n’y est clair
Un ciel noir que plus rien n’éclaire
Un ciel terne sur lequel le soleil lui-même
Ne souhaite plus venir veiller
Comme sa voisine la lune
Il a fini par changer de quartier

Qu’ils sont loin ces souvenirs
Alors que je contemplais tendrement
Leur ballet amoureux et charmant
Lorsque l’astre de feu, rouge de désir
Allait se coucher
Pensant naïvement que la lune dans le lit de la mer
Viendrait l’y retrouver

Mais la lune est espiègle, farouche
Et sans doute un peu fière
Et si derrière une mer
Elle aime y baigner sa frimousse cachée
C’est bien sûr vous l’aurez deviné
Celle de la tranquillité

La pêche aux sons

Quand le moral est au beau fixe
La morale court un très gros risque
Dans une chorale chante un gros cuistre
C’est vrai, c’est juste, il sonne faux

Près du corail dort l’écrevisse
Un gouvernail, un frêle esquif
Le portail couine, il manque une vis
À moi aussi, dans mon cerveau

Le vitrail grince, il geint il crisse
Avec mes mains avec mes griffes
Les paroissiens sont au supplice
Mince une entaille je l’ai cassé

Près de l’étang j’attends longtemps
Que passe un banc de gros poissons
Qu’ils mordent enfin à l’hameçon
J’aime tant la pêche, la pêche aux sons

À bientôt mon amour

Ne pas nommer les choses
N’enlève en rien les malheurs de ce monde
Pire, c’est un cancer qui ronge
Celui qui n’ose pas le dire
Et celle qui a peur de l’entendre

Mon amour…
Je vais mourir…
Je vais partir…
Même toi ne saurais ma vie retenir…

Je le sais que trop bien mon aimé
Viens dans mes bras
Et quand viendra le moment
Lorsque sera venu le temps de fermer tes beaux yeux bleus
Le long de ton front encor chaud je ferai glisser lentement ma main
Je ne retiendrai pas les larmes qui glisseront le long de mes doigts
Quand ils effleureront tes paupières mi-closes

Va mon aimé
La vie était si douce avec toi
Va mon aimé
Et attends-moi
Un jour viendra
Je serai là

Chant de bataille 2

Je fus un joli champ autrefois
Un tout petit pré amoureusement cultivé

Hélas…

Me voici aujourd’hui sans défense
Quand les corbeaux fondent sur moi
Pour me plumer
Me labourer
Me balafrer
Me déchiqueter
Me lacérer
Me scarifier

Mon sang pourtant fut pur je crois
Il abreuvait hier encor
Mes plaies mes bosses et mes sillons

Hélas…

Mon protecteur
L’agriculteur
Est parti faire dans un salon
Une sorte de révolution
Révolution industrielle
Voilà son nom
Une maladie tellement mortelle
Que sous la terre va étouffer
La graine de cette petite chanson

Le vainqueur de l’hiver

Enfin les beaux jours reviennent

Il y a quelque temps déjà
J’avais bien senti que les pâles rayons du soleil n’étaient plus les mêmes
Qu’aux regards glacés jetés pendant l’hiver
Avait succédé une douceur timide à des yeux
Qui n’osaient encor totalement se dévoiler

Certes quelques matinées accueilleront toujours fraîchement la nouvelle
Voire traîneront les pieds devant l’arrivée du printemps
Certes quelques après-midi se rebelleront encor un temps
En envoyant ondées et autres giboulées chargées de grêle sur le promeneur imprudent

Mais alors que ce dernier
Vaincu
Se repliera prestement dans son foyer
La nature
Courageuse
Ne cédera en rien devant le froid et les orages

Un beau matin
C’est un ciel bleu éclatant de lumière
Qui saluera le vainqueur de l’hiver

La saison des astres

Peut-être était-elle à ma portée
La belle étoile que j’ai laissée filer
La nuit où je suis né

La rime en é

Alors que certains peintres connaissent de bleus instants
Alors que d’autres broient un noir épais
Voilà que les couleurs se mettent à passer
Pour finir décolorées

Quand bien même pourrais-je abandonner
Pour une soirée
Ou une année
Ma rime fétiche
Par un postiche
Viendra un soir
Où tôt ou tard
Dans le tréfonds de ma mémoire
De ma pensée
Se réveillera ensommeillé
Le son douillet
De ma petite rime préférée
L’irrésistible rime en é

Combien de temps va-t-elle encor durer
Cette longue période de la rime en é ?
Que j’aimerais pourtant m’en détacher
Tant elle m’est parfois pénible à supporter


Un tableau de maître

Berthelot !
Au tableau !

À un cœur bondissant
À un cerveau bouillonnant
À des tempes en sueur
À des yeux en pleurs
Ne répondait que le pas lent et traînant
Du petit écolier condamné à perpétuité
Au zéro pointé

Alors Berthelot, quelle excuse m’avez-vous aujourd’hui inventé ?

Un jour Monsieur le Maître
Moi aussi j’écrirai des poèmes
Et un jour peut-être, oui un jour peut-être
Alors que je serais devenu vieux, mais vraiment très très vieux Monsieur le Maître
Alors que je me serais assis difficilement au fond de la classe

Un petit écolier du premier rang
Un peu intimidé se lèvera de sa chaise

Berthelot !
Au tableau !

À un cœur bondissant
À un cerveau bouillonnant
À des tempes en sueur
À des yeux en pleurs
Ne répondra que le souffle lent et traînant
D’un vieillard silencieux et souriant
Tirant enfin sa révérence
À de lointains souvenirs d’enfance

Le seau du cerf

Au cœur de la forêt
Au détour d’un petit ru serpentant
Quelques rochers

Au plus majestueux
Il fallut donner un nom
Afin que l’homme n’oubliât pas son existence

Les anciens druides le nommèrent le saut du Cerf
En souvenir du fier animal qui d’un bond
Avait enjambé la falaise pour atteindre un peu plus loin
Un sous-bois touffu de chênes

Les jeunes révoltés l’appelèrent le saut du Serf
En souvenir de celui qui
Pour échapper aux chiens de son Seigneur
S’était précipité vers la mort

Depuis plusieurs heures maintenant
Loin des querelles du passé
Assis sur le caillou le plus élevé
Mes jambes dans le vide balançaient

Une abeille et un papillon vinrent se disputer la fleur qui dépassait de la roche
Un petit vent frais sifflait dans mes cheveux
Le ciel était radieux
J’ouvris un cahier et écrivis en toutes lettres
Le sot du serf…
Ou du cerf…
Quelle importance finalement ?

Terre des hommes

À Antoine de Saint-Exupéry

Longtemps j’ai cru qu’ils m’appartenaient
Tous ces écrits que je voulais jalousement protéger

Mais de qui de quoi aurais-je pu avoir peur ?
Que les mots s’envolent sans mon accord ?
Qu’ils tombent dans les mains d’un copieur ?
Qu’ils errent éternellement au milieu des limbes où sous terre parmi les morts ?

Que j’ai le courage de les laisser se disperser
Qu’ils partent alors à la rencontre de cet homme
Cet homme assis au sommet de la dune près de son avion disloqué
Et qui malgré sa soif et ses terribles brûlures
Encor s’étonne de toujours appartenir à la terre des hommes

Avril 2016

Fragment abandonné

J’aurais bien baptisé ces quelques mots
La montagne aux écritures
Mais par-delà les forêts verdissantes
Loin du petit ru serpentant
Je constatais un peu amer
Qu’une plume déjà traçait
Le nom des dunes
Sur le sable fin du désert

L’homme en noir

Il avait les cheveux gris et la barbe blanche
Accompagné d’une épaisse gabardine noire
Elle protégeait du soleil et des hommes son corps maigrelet

Il cheminait à petits pas
Vers la fin de son existence
Lui restera-t-il encor assez de force
Pour voir la lune du soir se lever ?

Il s’arrêta un bref instant
Et considéra les enfants qui jouaient
Ici l’un pêchait avec un petit bout de bois
Là un autre cueillait les pâquerettes
Que le printemps venait tout juste de réveiller

Se hasardant vers le bord de l’eau
Il s’assit dans l’herbe et les fleurs
Sous le regard étonné des passants

L’herbe était douce
L’eau était tiède
Au milieu de l’insouciance amusée
Qui lui sourit gentiment
Il goûta les bienfaits de l’enfance retrouvée
Il avait tout le temps
L’après-midi était à peine entamée


Une brève histoire de l’Humanité

Alphabêtes
Boréales
Cachée était l’Aurore
D. aussi était caché
En l’homme il s’était perdu
Fabuleuses fabulettes
Grossières histoires
Historiettes
Il était une fois…
Joyeuses fêtes de fin d’année !
Kilomètre
Limité
Mesuré
Noctambule
Où es-tu ?
Parti te coucher ?
Qui est-il ?
Rescapé d’un
Système
Totalitaire
Universel
Versatile
Walkyrie
X inconnu
Y chromosome
Zygomatique – L’Homme est mort, on ne va quand même pas pleurer !

L’arbre de la méconnaissance

Sitôt il pointe le bout du nez
Qu’on lui demande de se presser
À peine un jour sait-il marcher
Qu’il lui faut lire et puis compter
La route est longue
La vie est courte
Hâte-toi donc sans te presser

Et c’est perdu dans ces pensées
Qu’Adam manqua le gros figuier
Il ne put voir Eve qui pleurait
Sur son innocence envolée
Son intimité dévoilée
Par un vilain serpent rusé

Le Mal était fait
Elle allait devoir quitter le beau jardin
Pour le Bien de l’Humanité

Adam de son côté continua innocemment
Sa route au milieu des figuiers
Quand il vit une pomme sur un pommier
Et voulut dedans y croquer

Incapable de se décider
Il retourna vers le figuier
Espérant y trouver une présence qui pourrait l’aider à prendre une telle décision
En chemin il oublia de regarder où il mettait les pieds et dans quel ordre
Et c’est là que l’histoire s’accélérât et s’effondrât
Car jamais il n’arriva auprès de celle qui lui était pourtant destinée

Voilà comment l’homme il est vrai
Ne sût jamais qui il était


Parfois il faut savoir faire taire le silence

Le poète aime à écrire sur l’amour en attendant l’arrivée du printemps. Pourtant, il n’en demeure pas moins attentif à l’air de son temps ; il voit au‑dessus de lui les noirs nuages s’accumuler, et il hésite à venir dessus souffler ; il hésite, car il a peur de se tromper ; il a peur de ne pas choisir le bon sens, ce bon sens qui verraient les lourds nuages s’en aller. Il hésite, et parle encor un peu d’amour en attendant l’arrivée du printemps. Et toujours ces nuages qui retardent l’arrivée du beau temps…

C’est bien joli tout ce silence
Alors qu’ici on tue en France
Au nom de quoi ?
Sinon d’une religion dont personne n’ose encor prononcer le nom

On nous appelle pourtant à la compassion
À ne pas crier vengeance
Et encor moins à nous défendre
Il nous faut même rester passif
Compréhensifs
Devant tous les envahisseurs successifs
Oui, accueillons avec déférence et insouciance
Même la plus dangereuse des engeances

Parmi cent cinquante réfugiés
Dont le terme même m’est étranger
Si un seul voulait me nuire voir me tuer
Et si ce n’était moi, un membre de ma propre famille
Devais-je vraiment prendre le risque insensé
Que sur mon propre sol moi et mes proches
Ne fûmes jamais plus en sécurité ?

Août 2016


On demande souvent

On demande souvent au poète rêveur
Un refrain une chanson des barreaux de prison
On demande souvent à l’enfant qui a peur
De faire bonne figure et des songes en béton

On demande souvent à cette femme qui pleure
De sortir un mouchoir et un nez en trompette
On demande souvent à son mari blagueur
De garder sa maîtresse et vives les galipettes

On demande souvent au vieillard qui se meurt
D’éviter de troubler le repos des vivants
On demande souvent aux oiseaux de malheur
D’arrêter de lutter de voler contre le vent

Moi ?
On ne me demande jamais rien…
Jamais…
Jamais rien…

Ma théorie de l’évolution

Et si j’arrêtais de courir
Pour prendre le temps de flâner
Dans ce monde qui soupire
De ne jamais nous voir nous reposer

On dit de mes lointains ancêtres
Qu’un jour ils furent chasseurs
Que dans les plaines gelées
Ils couraient inlassablement après le gibier

Je vois mes contemporains
Se hâter n’importe où
Peu importe
Pourvus qu’ils y soient les premiers

Ni premier ni dernier
Je préfère marcher sur le côté
De l’humaine évolution
Et la regarder se précipiter vers sa probable extinction

La forêt muette

Une phrase à continuer
Continuer oui, mais sur quel chemin l’emmener ?
L’emmener par la main
Comme un enfant et son chagrin
Chagrin de voir l’école ouverte
Fermée aux petits rêveurs entêtés

Au pied des biches brame un vieux cerf
Certain que son heure est passée
Il s’en retourne vers la clairière
Où le chasseur est embusqué

Un coup de feu dans le silence
Une forêt vierge de tout bruissement
Même les oiseaux de l’insouciance
S’étranglent au milieu de leurs chants

Ici et là

La marée monte et puis descend
Un pas en arrière un pas en avant
Et puis attend
Et puis attend
Mouvement perpétuel
Remonté à coup de manivelle
Démonté à coup de mer déchaînée
Sac et ressac
Obstinément
Obstinément

On pourrait la croire apaisée
D’ainsi venir et puis d’aller
Au gré des vagues et du courant
Un peu en arrière un peu en avant

Mais non, la mer rêve de grands voyages
Elle rêve de quitter la plage pour l’Océan
Elle imagine au-delà de l’horizon
Qu’on y vit bien
Différemment
Différemment

Elle se laissa donc emporter
Par le vent et les alizées
Vers l’infini crut voyager

Un peu de sable
Quelques rochers
Elle touche terre et puis attend
La marée monte et puis descend
Ici et là tout comme avant

Contact radio

Quand l’homme imagine son futur, l’optimisme est loin d’être sa nature…

L’Humanité quitta un jour la Terre
Une terre morte et irradiée

À bord de la fusée bondée de survivants
Survint alors un épisode sanglant
Les uns voulaient bifurquer vers Mars
Alors que d’autres préféraient continuer en direction de Pluton
Quant à ceux qui proposèrent de passer par les anneaux de Saturne
Leurs cendres étaient depuis longtemps réduites à néant

Ils partirent cent ou bien deux cent
Mais pas un seul n’arriva au port
Dans l’espace point de sémaphore
Juste un immense trou noir qui engloutit les morts et aussi les vivants
Fin de transmission

Fin de l’Humanité

La colère

Je suis en colère
Mes pensées tourbillonnent
S’entrechoquent
Hachées
Hachées
Mes pensées sont…
J’ai envie de hurler
De crier à l’injustice
Mes tempes bourdonnent
Mes poils se hérissent sur ma peau
Sensation physique
Oppression
Le sang me monte à la tête
J’ai envie de…

Et puis tout à coup
Le soufflet retombe
Je suis triste
J’ai envie de pleurer

En relisant ces quelques vers
Rédigés de façon compulsive sur le papier
Je ne peux que vérifier cet adage populaire
La colère est assurément une bien mauvaise conseillère


Une courte leçon d’anatomie

La peau sur les os
Les nerfs à vif
La tête dans les étoiles
Les deux pieds dans le même sabot
Ma main sur ton cœur

Au nom de la rue

Il est rare que les rues portent le patronyme d’illustres inconnus

Dans le centre de la petite ville
On retrouve des noms qui font autorité
Un général un président
Et puis parfois un ou deux députés
Leur légitimité ne tient parfois qu’à un fil
Un jour la rue de l’église
Laissa la place à celle de la laïcité

Et puis il y a toutes ces rues tombées en désuétude
La rue des champs
Le chemin aux bœufs
La sente de l’ébat
Vagues souvenirs d’un petit village du passé

Aujourd’hui dans les nouveaux quartiers
La rue des chrysanthèmes
Aura été choisie démocratiquement
Elle côtoie fièrement sur un même parterre
L’avenue des tulipes
et l’impasse des œillets

Quelle belle époque
Un attentat deux enterrements
On jette des fleurs
Un peu ému
À tous nos chers disparus

La rue des morts ?
Tournez à gauche immédiatement
Vous la trouverez au prochain tournant !

L’hiver au chaud

On a souvent été trop injuste avec l’hiver

Certes c’est au printemps que la nature renaît
Certes l’été marquera le règne du roi soleil
Certes on tombera amoureux de l’automne
Et des champignons qui gigotent dans le vent

On reproche souvent à l’hiver ses courtes journées
Son regard glacé et ses routes enneigées

C’est pourtant le moment
De passer quelques instants
Près du feu de cheminée
Dans son doux foyer réchauffé

L’hiver est là braves gens
Reposez-vous profitez-en

En espérant que le poète également saura suivre ses propres conseils

Cinq vers d’alcool (Et voilà le résultat)

Je rêvais d’être ingénieur ergonomique agricole
Hélas loin de ma région viticole
Pour avoir voulu exercer ce métier jugé si frivole
On me prit pour un guignol

Alors depuis je picole
Je picole

Tu parles trop

Bla bla bla
Bla bla bla… bla bla bla
Oui je parle beaucoup
Bla bla bla
Bla bla bla
Pourquoi ?
Bla bla bla
Bla bla bla
C’est excessivement simple
Bla bla bla bla
J’évite ainsi de devoir écouter mon voisin
Bla bla bla
Il n’a pas le temps de placer un seul mot
Bla bla bla
Bla bla bla
Mais…

Bla bla bla bla
Bla bla
N’essayez même pas
Vous aussi vous échouerez
Bla bla bla bla bla
Bla bla

Typiquement le genre de poèmes où l’on parle pour ne rien dire

Une courte leçon d’anatomie (suite et fin)

Le cœur au bord des lèvres
L’estomac dans les talons
Les jambes en coton
La tête ailleurs
Les quatre fers en l’air
Deux poids deux mesures
Six pieds sous terre
Fin de la leçon

Histoire de meubler…

Des dessous de table
Vivaient cachés sur un tabouret en osier

Un barreau de chaise
Rêvait d’avoir le destin du bâton du même nom

Des bruits de cuisine
S’ennuyaient en silence

Des rumeurs de salon
Croyaient détenir la vérité

Il y avait aussi un vieux vaisselier qui faisait partie des meubles depuis longtemps
Lucide et vermoulu, il attendait la fin avec l’expression du malheur

Il savait qu’un jour on lui ferait mordre la poussière
Qu’il avait patiemment accumulé au fils des ans
Car un vieux meuble dans un magasin de porcelaine
Se retrouve toujours tôt ou tard dans le cimetière des éléphants

J’ai bien essayé

J’ai bien essayé
À travers deux ou trois couplets
De dire du bien de vous
De vous envoyer quelques mots doux

J’ai bien essayé
Malgré votre regard glacé
De venir vers vous
De vous aimer comme un fou

J’ai bien essayé
Sans vraiment insister

Pâle imitation

Ô nuit crépusculaire plongée dans des ténèbres
D’où pourraient jaillir une diaphane lumière
Éclairant de façon crue ce sublime univers

En quelle saison devrais-je accorder ma lyre ?
N’y a-t-il que le printemps qui puisse accueillir mes délires ?
Les feuilles agonisantes de la fin de l’automne
Ne pourraient-elles point être les dépositaires de mes mots atones ?

Mais suffit-il vraiment
Pour se déclarer poète
D’aligner deux ou trois mots savants
Sans aucune queue et encor moins de tête ?


Ceci n’est pas un poème

Ceci n’est pas une pipe
Vous voyez le tableau ?

Ceci est une pomme
Là en revanche
Ne la cherchez pas sur cette esquisse
Un peintre pique-assiette
Rechignant à dépeindre la réalité
L’engloutit un jour dans son gosier

Le poète amusé de cette toile de fond
Bourra une pipe avec le papier qu’il avait sous le nez

Voilà comment certains chefs-d’œuvre finissent par partir en fumée

Fin de la genèse du cancre

Ainsi s’achève l’histoire de ce cancre
Qui à force de rester le nez en l’air
N’ouvrit jamais un dictionnaire