Avant de démarrer ma lecture, j’aime bien aller jeter un coup d’œil sur la toile histoire d’avoir une vue d’ensemble de la Paracha de la semaine, un résumé en somme. Enfin bref :

Moïse envoie douze espions en Canaan. Ils sont de retour quarante jours plus tard porteurs d’une grappe de raisins, d’une grenade et d’une figue qui témoignent de la générosité de la terre.

Mais dix d’entre eux ajoutent que ses habitants sont des géants, qu’ils seraient des combattants « plus forts que nous » ; seuls, Caleb et Josué plaident pour que la terre de Canaan soit conquise suivant l’ordre de D.ieu.

Et cetera

Généralement, c’est seulement ensuite que je commence ma lecture proprement dite. J’essaye le plus souvent de me mettre en situation d’écrire quelques lignes sur le sujet. Et puis aussi de me frotter aux commentaires de Rachi. Je suis d’ailleurs toujours heureux comme un gosse quand je crois comprendre un de ses commentaires, ce qui est généralement le cas une fois sur dix. Et j’en oublie à ce moment-là mon orgueil mis à mal la première fois que j’ai lu que Rachi a l’idée de réunir dans un commentaire toutes les réponses aux questions qu’un enfant de cinq ans pourrait se poser en restant aussi concis que possible.

Je commence donc ma lecture :

1 L’Éternel parla ainsi à Moïse: 2 « Envoie toi-même des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je destine aux enfants d’Israël; vous enverrez un homme respectivement par tribu paternelle, tous éminents parmi eux. » Nombres – XIII – 1, 2

Et pour une fois, le commentaire de Rachi ne me plonge pas dans un abîme de perplexité :

Envoie-toi À ton gré. Quant à moi, je ne te l’ordonne pas. Si tu veux, envoie-les ! (Sota 34b).

Visiblement, l’envoi des explorateurs est à l’initiative de l’homme, et de lui seul. On se doute alors que cela ne va pas très bien se passer. En effet, dans la mesure où il a été promis aux enfants d’Israël qu’un pays « ruisselant de lait et de miel » allait leur être donné, pourquoi aura-t-il fallu qu’ils aillent vérifier ? Ne pouvaient-ils pas tout simplement faire confiance au Saint béni-soit-il et entrer dans le pays ? Et ce d’autant plus qu’ils avaient été les témoins de la puissance divine en Égypte !

Je poursuis ensuite ma lecture. L’ensemble des explorateurs sont nommés, les uns après les autres. Petite pause au verset 16 :

Tels sont les noms des hommes que Moïse envoya explorer la contrée. (Moïse avait nommé Hochéa, fils de Noun: Josué).

Josué est ici mis entre parenthèse, sans doute pour nous indiquer quelque chose, car avec Caleb, il ne fera pas partie des dix explorateurs qui mettront à mal leur expédition. Le commentaire de Rachi semble aller dans ce sens, même si je n’en saisi pas vraiment la portée :

Mochè appela Hoché‘a fils de Noun… Il a prié pour lui : « Veuille Hachem te sauver (qa yochi‘akha) du complot des explorateurs ! » (Sota 34b).

C’est la deuxième fois que le traité Sota 34b est cité. Et n’ayant pas en version papier les ressources nécessaires pour essayer d’y voir plus clair, me voilà reparti en direction de la toile. Et de tomber sur ce petit texte de Jacques Kohn, qui reprenant le commentaire de rachi ajoute :

Explication du Keli Yaqar (ad Devarim 32, 44) : Une fois disparue la génération du désert, Yehochou‘a n’a plus eu besoin de cette bénédiction, de sorte qu’il a repris son nom d’origine, Hoché‘a.

Ainsi donc je crois comprendre que grâce à cette bénédiction, Josué sera, en plus de Caleb, le seul adulte a pouvoir entrer dans le pays de Canaan. Mais car il y a un mais, pourquoi Caleb ne bénéficie-t-il pas de la même protection ? N’en avait-il pas besoin lui aussi ? Ou alors, n’en a-t-il pas besoin parce qu’après le rapport des dix explorateurs, il est le seul à s’interposer du côté du verset 30 :

30 Caleb fit taire le peuple soulevé contre Moïse, et dit: « Montons, montons-y et prenons-en possession, car certes nous en serons vainqueurs! » 31 Mais les hommes qui étaient partis avec lui, dirent: « Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. »

Et pourquoi Josué n’intervient-il pas à ce moment là ?
Où est-il ?
Que pense-t-il ?
Pourquoi n’intervient-il que plus tard ?
Et pourquoi d’ailleurs Moïse a-t-il accepté d’envoyer les explorateurs en Canaan ?
Était-il d’accord avec cette mission ?
N’a-t-il pas pourtant pleinement confiance dans la parole divine ?

Là, j’essaye de remettre la main sur ce proverbe qui disait quelque chose comme : « c’est en cherchant une réponse à sa question qu’il trouva mille autres questions sans réponse» mais ne le trouvant pas, je décide de laisser là mes questions et mes réponses et me plonge dans la lecture de Nehama Leibowitz et du chapitre consacré à la faute des explorateurs dans En méditant la Sidra Bamidbar. Par je ne sais quelle coïncidence, je me trompe de page et tombe sur les sujets de réflexion qui clôturent chaque chapitre :

Les explorateurs dirent (XIII,33) : « Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux ». Et on objecte à ce propos : Comment pouvaient-ils savoir comment ils étaient perçus par les habitants du pays ? Résolvez ce problème.

Dans un premier temps, j’essaye d’éluder la question et me concentre sur le fait que les explorateurs se comparent à des sauterelles. Péniblement, je crois trouver que le terme en hébreu Karhanavim semble correspondre aux sauterelles. Je retrouve le même terme dans Isaïe, au chapitre XL, verset 22 :

C’est Lui qui siège au-dessus du globe de la terre, dont les habitants sont pour lui comme des sauterelles ; c’est Lui qui déroule les cieux comme une tenture, qui les déploie comme un pavillon, pour sa résidence.

Connaissant les vertus dévastatrices des sauterelles dès lors qu’elles sont au pluriel, je me dis que sur le plan de la comparaison, les chances sont faibles pour que les hommes qui ressemblent à des sauterelles ressortent grandis de l’histoire. D’ailleurs la différence est de taille entre des sauterelles et de géants ! Car n’oublions pas que les explorateurs rapportent que : quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. (XIII,33). Les explorateurs auraient voulu se mettre dans une position d’infériorité qu’ils ne s’y seraient pas mieux pris. Et ils renvoyèrent alors cette image aux habitants du pays de Canaan, quand bien même ces habitants eussent été plus petits qu’eux. De plus, le texte ne rapportant aucun dialogue entre les habitants de Canaan et les explorateurs, ceci tend à montrer que les explorateurs se sont cachés, au milieu des champs par exemple, comme des sauterelles qui en voudraient aux plantations. D’explorateurs, ils se seront donc transformés en espions. Et d’espions en conseiller puisque au final ils rapportent que « Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. » (XIII,31) Les explorateurs, partis avec la « simple mission » d’explorer auront donc failli… à leur mission.

Pour cette semaine, ma mission semble également terminée. J’ai pris le temps d’explorer la paracha et d’écrire un petit texte sur celle-ci. Il ne me reste plus qu’à le publier et je repense alors à cette sentence des Pirké Avot :

Rabbi Yohanan, fils de Zaccaï, a été le disciple de Hillel et de Chamaï ; il disait : « Si tu t’es beaucoup appliqué à l’étude de la Tora, n’en tire aucune gloire car c’est pour cela-même que tu as été créé. » Pirké Avot II, 9

Et là je me dis enfin : « Mission accomplie ! » Je me suis beaucoup appliqué à l’étude de la Tora, et je n’en tire aucune gloire… Et zut… Oui zut car si vraiment je n’en tire aucune gloire, pourquoi envoyer le contenu de mes explorations à quelques personnes de mon entourage. Pourquoi laisser également une trace de mes écrits sur la toile ? C’est encore une bonne question, mais celle-là je ne suis pas vraiment certain d’avoir envie de l’explorer aujourd’hui. Je relis pourtant une dernière fois cette sentence qui me renvoie à mes propres contradictions et m’arrête un instant sur le début, sur le si tu t’es beaucoup appliqué à l’étude de la tora. Car en effet, n’est-il pas présomptueux, quoi qu’il arrive, de considérer que l’on aura pu beaucoup s’appliquer à l’étude de la Tora ? Car de toute façon, il est toujours possible de faire mieux et de s’améliorer non ? Et que si j’estime que je ne me suis pas beaucoup appliqué, c’est encore pire, j’ai œuvré en deçà de mes capacités. Au final, rien de très glorieux !

Du coup, je la publie ou pas mon exploration de l’exploration des explorateurs ? Peut-être que je pourrais astucieusement la publier en disant que c’est un petit scribouillage pas terrible sans prétention ! Bonne idée ça non ? Et tant pis si cela me fait furieusement penser à « Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux » . Et puis c’est casher d’abord une sauterelle quand elle est singulière ! Et hop ! Finalement, cette exploration fait des bonds. Et débat.