Le grand monsieur regardait vers le lointain, avec comme seul compagnon un chapeau en lambeaux reposant à ses côtés. Il regardait derrière lui et ne pouvait s’empêcher de repenser au temps où des grands de ce monde l’avaient montré en exemple. Il ne pouvait s’empêcher de penser que quelques jours plus tard, il avait été renvoyé sans ménagement dans la grotte de Socrate pour y chercher dans le noir un bout de papier qui aurait pu prouver, sinon sa légitimité, tout du moins son droit à la légitimité. Mais quand nous sommes dans le noir, que pouvons-nous vraiment trouver ? Il n’était alors resté au grand monsieur que son chapeau pour le protéger des stalactites qui commençaient à l’atteindre de toutes parts, et enfin, presque par désespoir, le manger…

            Il faut vous dire que le pays dans lequel habitait le grand monsieur était donné en exemple à travers toute la planète pour son humanisme, sa grandeur morale sans faille et sa soif inaltérable et inébranlable de justice. Ainsi considéré, ce modeste pays qui ne l’était d’ailleurs plus vraiment, donnait souvent la leçon, aussi bien à l’extérieur qu’en son faible intérieur. Il arrivait même qu’au-delà des frontières, ses petits camarades le regardent parfois un peu de travers et sifflent ainsi dans leur barbe : Honni soit qui Mali pense.

Devant le calme apparent qui régnait dehors depuis quelques jours, le pays et ses habitants décidèrent de profiter de l’accalmie pour s’occuper un peu d’eux-mêmes. C’est ainsi que certains citoyens prirent de leur temps pour lire les écrits des autres afin d’y repérer des passages qui auraient pu provenir de textes plus anciens. Dans ce même pays, il était également très important d’avoir des diplômes. Vraiment beaucoup de diplômes car il faut dire que sans diplôme, on ne vous adressait que rarement la parole. Et c’est fort logiquement que l’on en oubliait souvent le vin pour se consacrer uniquement à sa carafe. Bon contenant ne saurait mentir avait-on l’habitude de dire dans ce pays.

Oh mais pardonnez-moi, mais je n’ai pas pris le temps de nommer ce petit pays. Ce pays se nomme « La Justicie » ou encore « La Juste ici » et ses habitants sont appelés les … mais sans doute avez-vous déjà deviné.

Mais revenons à notre grand monsieur. Tout cela, il ne pouvait l’ignorer, habitant lui-même en Justicie. Et s’il devait l’ignorer, la piqûre de rappel aura sans doute été bien douloureuse. Lui qui avait été considéré comme une haute autorité morale et intègre se retrouvait aujourd’hui disqualifié en menteur, usurpateur et minable scribouillard car qu’on se le dise, on ne remplace pas impunément un peu d’humour par un Messie sans courir à sa perte ! Justice devait être rendue ! Et une tête devait tomber ! Et elle tomba…

Louis Ginzberg, dans son œuvre Les légendes des Juifs, que l’on pourra considérer presque sans hésiter comme étant le « plagiat multi sources » le plus génial de la tradition juive, écrit ceci au tout début de la Création :

[…]Ce monde peuplé d’hommes n’est pas le premier à avoir été créé par Dieu. Il a créé plusieurs autres mondes avant le nôtre, mais Il les a tous détruit car aucun d’eux n’a obtenu Sa satisfaction, jusqu’à ce qu’Il ait créé le nôtre. Et même ce dernier monde n’aurait pu subsister si Dieu avait exécuté son dessein originel de le gouverner selon le seul principe de justice. C’est seulement en voyant que la justice seule détruira le monde, qu’il associa la miséricorde à la justice et les fit gouverner conjointement.

Ne devons-nous pas y voir une formidable mise en garde ? Que sont, que valent nos vies si elles se laissent entièrement gouverner par la Justice ? Ne devrions-nous pas tenter de suivre notre route en suivant Sa justice ainsi que Sa miséricorde ?

Quand au processus de création, quand celui-ci commence-t-il vraiment ? Ne devons-nous pas relire inlassablement les deux premiers versets de Berechit qui nous plongent immédiatement dans la difficulté d’imaginer tout commencement sans existence préalable ?

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux.

Et si je suis ce que je suis, n’est-ce pas en partie parce qu’il y aura eu un avant ? N’est-ce pas parce qu’il y aura également un après ? Et si l’on osait reprendre à notre compte l’hypothèse faite par Sigmund Freud dans l’homme Moïse et la religion monothéiste (Folio essais – page 90) :

Nous aimerions à présent risquer cette conclusion : si Moïse fut un Égyptien, s’il transmit sa propre religion aux Juifs, ce fut celle d’Akhenaton, la religion d’Aton.

cela en fait-il pour autant de moi et des Juifs du monde entier de vils usurpateurs ?

Qu’il me soit également permis de plagier le Bescherelle ainsi :

 Je suis un juif tout court
Tu es un juif tout court
Il, elle, on est un juif tout court
Nous sommes des juifs tout court
Vous êtes des juifs tout court
Ils sont des juifs tout court

Le Saint, béni soit-il, ne cesse de mettre en garde l’homme contre l’orgueil. Dans le deuxième commandement, il nous est ainsi commandé : Tu ne te feras point d’idole. Et cela est sans doute valable pour les personnes qu’un jour nous portons aux nues pour mieux les renvoyer s’écraser sur terre le lendemain. Gardons-nous bien d’élever l’être humain au rang d’idole.

Sans doute n’aurais-je jamais l’occasion de croiser le grand monsieur et son chapeau. Quant à cette histoire, je ne sais si elle franchira les frontières de ma pensée. Si cela devait être le cas, que mes paroles s’envolent et qu’elles suivent leur chemin à travers les cieux. Car les écrits n’appartiennent qu’à ceux qui les laissent sans voyager disait (presque) la chanson.

Mais ce qui semble presque certain, c’est que l’auteur de ses lignes, qui habitant en Justicie doit certainement ressembler un peu à ses concitoyens, et peut-être également son lecteur et le grand monsieur de l’histoire qui sait, ne manqueront vraisemblablement pas de matière à réflexion quand viendra le temps des dix jours de Techouva qui précèderont Youm Kippour.