Pages d’histoire et de littérature I (1874 – 1892)

Ivan Tourguénef

Il faut le dire, on se lasse vite du sublime. Il est doux, à certaines heures, de rentrer dans la réalité des choses. Quand les poètes romantiques de la Russie, emportés avec cette rapidité que les passions impriment à la vie humaine, n’eurent laissé qu’une mémoire triste et haute, une génération enthousiaste encore, mais attentive et réfléchie, grandit et forma, sur l’exemple de Golgol, une école dont le critique Bielinsky formula de la sorte les tendances : « L’art doit être l’expression fidèle de la vie. » Ces nouveaux venus eurent la sagesse de tout mesurer à la taille humaine. Ils n’imaginèrent rien hors de la vie. leur imagination reposa sur la vérité : elle en eut plus de force et n’en eut pas moins de grâce.

Vacances sentimentales en Alsace (1882)

[…] L’Allemande est bon administrateur. Ce serait une sottise dangereuse de le nier. Les Alsaciens que j’ai interrogés m’ont avoué qu’ils n’avaient à se plaindre ni de leurs chemins de fer ni de leurs postes. Ils ne reprochent rien aux Allemands. Mais ils ne veulent rien d’eux, parce qu’ils ne veulent pas d’eux. […]
Les Alsaciens ne veulent ni de l’administration allemande, qui est lente, minutieuse, mais régulière et sûre, i de l’instruction allemande, qui est plus forte que la nôtre, ni du gouvernement allemand, qui serait supportable sans le militarisme. La raison pour laquelle les Alsaciens résistent à l’esprit allemand est une raison de sentiment. Il n’est point de raison plus forte que celle-là ; il n’en est point de plus pure, de plus haute, ni qui inspire de si grandes choses. L’Alsace nous regrette parce qu’elle nous aime. J’admirerais moins, pour ma part, la fidélité de ses habitants si je les voyais en proie à des brutes ineptes. Au contraire, l’Alsace a des maîtres intelligents ; elle les hait pourtant.
Pour nous, gardons nos espérances : elles sont permises. Mais fondons-les sur nos vertus et nos talents plutôt que sur les fautes de nos vainqueurs.