Chapitre 15. Dans toutes vos actions
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L’un des enseignements fondamentaux du judaïsme est que l’on peut ressentir la proximité de Hachem dans tout ce que l’on fait. Le Talmud fonde cet enseignement sur le verset « Dans toutes tes voies, reconnais-le » (Proverbes III, 6) et affirme que ce court verset « contient toute l’essence de la Torah ». Il enseigne que quoi que fasse une personne, elle peut le consacrer à Hachem et en faire un acte d’adoration. Même l’acte le plus banal peut servir de lien avec le Divin.
Prenez une tâche routinière, quelque chose qui doit être fait, comme la vaisselle. Cela peut être une véritable corvée ; cependant, si l’on élève cette tâche au rang d’acte de culte, elle peut devenir une expérience exaltante qui nous rapproche de Hachem. Tout dépend de nos intentions.
Lorsque l’on fait la vaisselle, on peut penser au fait que la vaisselle sera propre pour le prochain repas. Le repas sera pris pour que la famille ait la force d’affronter une nouvelle journée et peut-être d’acquérir une conscience nouvelle et plus profonde de Hachem. Les gens réciteront des bénédictions sur la nourriture, transformant ainsi l’acte de manger en un sacrement. Ainsi, la vaisselle, au moins indirectement, peut être considérée comme un moyen de se rapprocher de Hachem d’une autre manière.
L’acte en lui-même peut également être une expérience enrichissante. Imaginez que vous vous apprêtez à préparer un repas pour la personne que vous aimez plus que tout au monde. Imaginez qu’il ne s’agit pas d’un repas ordinaire, mais d’un repas destiné à célébrer une étape importante dans votre vie. Tout l’amour que vous ressentez pour cette personne se retrouve dans la préparation de ce repas. Ce doit être un repas spécial, où tout est parfait.
Maintenant, imaginez que vous lavez la vaisselle qui sera utilisée pour ce repas. Vous voudriez que chaque plat soit parfaitement propre et brillant, sans la moindre tache ni trace. L’acte de laver la vaisselle serait alors également un acte d’amour.
Pensez un instant au plus grand amour de votre vie. Si vous avez déjà été profondément amoureux, vous savez qu’il y a une phase où votre esprit devient presque obsédé par la personne que vous aimez. Peu importe ce que vous faites – manger, dormir, travailler – la personne que vous aimez est toujours présente à votre esprit. Tout le reste est sans importance, c’est comme si vous attendiez simplement de pouvoir revoir ou parler à cette personne. Tous les autres plaisirs du monde sont secondaires par rapport au plaisir d’être en présence de cette personne.
Il est possible d’aimer Hachem de cette manière, et même avec une intensité encore plus grande. Il existe un niveau d’amour où l’on aspire constamment à être proche de Hachem. Quels que soient les plaisirs dont on jouit, ils ne sont rien comparés à ce sentiment de proximité. Le véritable amour pour Hachem peut même dépasser la plus grande passion qui puisse exister entre un homme et une femme.
Lorsqu’une personne éprouve un tel amour pour Hachem, même une tâche aussi banale que faire la vaisselle devient une expression de cet amour. Plus on se concentre sur l’acte de laver une assiette, plus cet amour devient grand et intense. L’acte lui-même devient une expression d’amour.
Plus nous prenons conscience de l’amour que Hachem nous porte, plus nous nous ouvrons à l’amour de Hachem. Si nous nous concentrons sur ce que nous faisons, même une tâche aussi humble que laver une assiette peut nous rapprocher de Hachem. Nous pouvons nous dire : « Je lave cette assiette parce que je vais partager un repas avec Hachem, et j’aime Hachem plus que tout au monde. »
Même un acte banal peut ainsi devenir un moyen de relier l’amour de Hachem pour nous à notre amour pour Lui. C’est comme si l’amour de Hachem était d’un côté, notre amour de l’autre, et l’acte au milieu.
Cela rappelle notre discussion sur le Shema (voir chapitre 13). Comme indiqué à cet endroit, la prière qui précède le Shema se termine par une déclaration de l’amour de Hachem pour Israël ; après le Shema, nous disons : « Tu aimeras Hachem, ton Seigneur, de tout ton cœur… » Nous avons vu comment le Shema, en tant qu’expression de l’unité de Hachem, reliait ces deux amours. Par conséquent, lorsqu’une personne souhaite qu’une action représente le lien entre ces deux amours, l’action elle-même doit être une expression de l’unité de Hachem. Cela peut être compris de la manière suivante :
Si Hachem est unique, alors Lui et Sa volonté doivent également être un. Puisque Hachem est absolument unique, Il doit être identique à Sa volonté.
D’autre part, les choses n’existent que parce que Hachem veut qu’elles existent. Si Hachem ne voulait pas qu’un objet existe, il cesserait tout simplement d’exister. Hachem a donné l’existence à chaque chose par sa volonté, et ce n’est que par sa volonté qu’elle peut continuer d’exister.
Cela implique que la volonté de Hachem est présente en toute chose. Cependant, si Hachem est identique à Sa volonté, alors Hachem doit également être présent en toute chose. Par conséquent, chaque action et chaque chose doit être imprégnée de l’essence de Hachem.
Maintenant, imaginez que vous faites la vaisselle. Vous vous concentrez sur l’action de laver, en vidant votre esprit de toute autre pensée. Toute autre pensée qui vous vient à l’esprit est doucement mise de côté, afin que la tâche à accomplir occupe totalement votre esprit. Vous êtes pleinement conscient de l’action que vous êtes en train d’accomplir et, pour vous, rien d’autre n’existe dans l’univers.
Concentrez-vous un instant sur un plat et prenez conscience qu’il est l’expression de la volonté et de l’essence de Hachem. Même si cela est caché, il y a une étincelle du Divin dans ce plat. Il y a également une étincelle du Divin dans l’eau avec laquelle vous lavez le plat. Lorsqu’une personne développe une telle conscience, même l’acte le plus banal peut devenir une expérience intime du Divin.
Ce concept est manifestement plus explicite dans les enseignements juifs concernant l’alimentation. Il est enseigné que lorsqu’une personne mange, elle doit se concentrer totalement sur la nourriture et l’expérience de la manger, en libérant son esprit de toute autre pensée. Elle doit garder à l’esprit que le goût de la nourriture est également une expression du Divin dans la nourriture et qu’en la mangeant, elle incorpore cette étincelle du Divin dans son corps. Une personne peut également garder à l’esprit qu’elle va consacrer l’énergie qu’elle tirera de cette nourriture au service de Hachem. Il est enseigné que lorsqu’une personne agit ainsi, c’est comme si la nourriture qu’elle consomme était un sacrifice sur le Grand Autel de Jérusalem. Par conséquent, le fait de manger peut être une forme de méditation ainsi qu’un moyen de se rapprocher de Hachem. C’est pour cette raison qu’il a été ordonné de réciter une bénédiction avant de commencer à manger. La bénédiction varie selon les aliments, et une liste complète se trouve dans la plupart des livres de prières. Chaque catégorie générale d’aliments a sa propre bénédiction. Ainsi, la bénédiction sur les aliments qui poussent sur un arbre est la suivante :
Barukh Attah Adonoy, Elohenu Melekh ha-Olam, Borey peri ha-etz.
Béni sois-Tu, ô Éternel, notre Seigneur, Roi de l’univers, qui crées le fruit de l’arbre.
La première chose que l’on remarque, c’est que la bénédiction est au présent plutôt qu’au passé. La formulation est « qui crées le fruit », et non « qui a créé ». La bénédiction indique donc immédiatement que le pouvoir créateur de Hachem est présent dans le fruit à l’instant même où on le mange. Dès que l’on prend conscience de cela, l’acte de manger devient un acte de communion avec le Divin.
J’ai déjà discuté de la signification du mot « béni » tel qu’il s’applique à Hachem. Par conséquent, lorsque nous commençons la bénédiction par les mots « Béni sois-Tu… », nous exprimons notre prise de conscience que Hachem est immanent dans toute la création. Lorsque la bénédiction est prononcée avec une profonde concentration, comme dans l’Amidah, les mots eux‑mêmes nous font prendre conscience de cette immanence.
Juste après cela, nous faisons référence à Hachem en tant que « notre Seigneur » (Elohenu). Comme nous l’avons déjà mentionné, cela indique qu’Il se rend disponible pour nous et nous permet de faire l’expérience de Sa présence. C’est grâce à l’immanence de Hachem qu’Il nous est accessible et que nous pouvons ressentir Sa proximité chaque fois que nous faisons un effort sincère pour y parvenir.
Cependant, trop insister sur l’immanence de Hachem pourrait amener une personne à minimiser Sa grandeur. On pourrait même finir par trop se familiariser avec le Divin. C’est pourquoi l’expression qui suit immédiatement dans la bénédiction est « Roi de l’univers ». Nous prenons conscience que cette Présence à laquelle nous nous adressons est le même Être infini qui gouverne toute la création, la même Présence qui existe dans tout l’univers, dans les étoiles et les galaxies qui dépassent notre compréhension.
Lorsque nous affirmons que Hachem est « Roi de l’univers », nous évitons de tomber dans le piège intellectuel du panthéisme [1]. Nous sommes conscients que la présence de Hachem imprègne toutes choses, mais nous comprenons que cela ne signifie pas que Hachem n’est rien de plus que la somme de toutes choses. Nous affirmons donc que Hachem est Roi de l’univers. Le pouvoir d’un roi peut s’étendre sur tout son royaume, mais cela ne signifie pas que le roi et son royaume ne font qu’un. Bien que l’essence de Hachem imprègne toute la création, Hachem lui-même est infiniment supérieur à tout ce qu’il a créé.
Nous concluons ensuite la bénédiction de manière appropriée. Dans notre exemple, la conclusion est « Qui crée les fruits de l’arbre ». D’autres conclusions sont « Qui crée les fruits de la terre » pour la plupart des légumes, « Qui a créé le fruit de la vigne » pour le vin, « Qui fait sortir le pain de la terre » pour le pain, « Qui crée divers aliments nourrissants », pour les produits céréaliers ; et « par la parole duquel toutes choses existent », pour toute nourriture qui n’entre pas dans l’une des catégories ci-dessus. Nous désignons la nourriture et prenons conscience de la puissance créatrice de Hachem et de son immanence dans les aliments que nous consommons.
La bénédiction doit être prononcée très lentement, l’esprit libéré de toute pensée superflue. Prononcée de cette manière, la bénédiction avant le repas peut constituer une méditation très puissante.
On demande parfois pourquoi le judaïsme n’impose pas de règles alimentaires comme beaucoup de religions orientales. Bien sûr, le judaïsme a une règle alimentaire importante, à savoir le respect des règles de la kashrout. Un animal doit être abattu d’une manière très spécifique avant de pouvoir être consommé, et tout son sang doit être complètement vidé. Certaines espèces sont strictement interdites.
Cependant, la discipline la plus importante du judaïsme concerne la bénédiction. Lorsqu’une bénédiction est récitée avant de manger, l’acte lui-même devient une entreprise spirituelle. Grâce à la bénédiction, l’acte de manger devient un exercice contemplatif. Tout comme on peut contempler une fleur ou une mélodie, on peut contempler l’acte de manger. On s’ouvre complètement à l’expérience de la mastication des aliments et on remplit sa conscience de leur goût et de leur texture. On mange ensuite très lentement, en étant attentif à chaque nuance de goût.
Lorsque l’on mange dans un état de conscience approprié, on peut se contenter d’une quantité de nourriture beaucoup plus réduite. La sagesse propre au corps détermine la quantité de nourriture nécessaire, et l’on ne désire pas plus, car on ne mange pas par compulsion ou par habitude nerveuse. On mange donc exactement ce dont on a besoin, ni plus ni moins.
En général, le judaïsme considère même les actes les plus banals comme des moyens d’atteindre la conscience de Hachem. Travailler, manger, s’habiller, tout peut devenir un acte d’adoration. Une personne qui agit ainsi peut commencer à voir Hachem dans toutes les facettes de la vie.
[1] Doctrine qui pose l’identité substantielle de Hachem et du monde, ou d’après laquelle toute chose est en Hachem et Hachem en tout. Dans le panthéisme stoïcien, Hachem ne fait qu’un avec l’Univers, qu’il organise et qu’il anime. Le panthéisme de Spinoza conçoit Hachem comme ne faisant qu’un avec la nature, substance éternelle et infinie dont tous les êtres sont des modes.
