Dixième lettre (Les dix-neuf lettres)

jeudi 8 janvier 2026
par  Paul Jeanzé

Mes traits légers et sommaires ont réussi à vous réconcilier avec le destin de votre peuple ; mieux encore, vous êtes heureux d’appartenir à ce peuple, malgré sa pauvreté et son humilité, voire à cause d’elles. Quel résultat glorieux de notre correspondance, cher Benjamin ! Mais lorsque vous vous imaginez élevé au sommet de l’idée de notre mission et que vous considérez la Loi, dont le but apparent est la réalisation de cette idée, vous avez l’impression qu’un gouffre béant vous sépare d’elle. Vous ne pouvez réprimer un sentiment de triste désapprobation, une sensation d’étonnement protestataire lorsque vous pensez que c’est censé être la volonté de l’Éternel ; vous ne voyez aucune tâche réelle, aucun travail idéal auquel vous êtes appelé, rien d’autre que la prière et une vie passive et contemplative, auxquelles s’ajoutent des exigences déraisonnables et des pratiques absurdes. Mais que diriez-vous, cher ami, si je vous disais que la pression excessive des siècles, dans son poids accumulé, n’avait finalement permis que le sauvetage des aspects extérieurs de la Loi, mais que l’esprit n’y trouvait plus sa place ? Et si je vous disais qu’Israël, banni de la société du reste de l’humanité, éloigné du monde et de sa vie, avait perdu tout contact et toute sympathie avec le monde et la vie, et ne les prenait plus en considération pour comprendre et interpréter la Loi, mais se considérait heureux d’avoir sauvé ne serait-ce que les aspects extérieurs de la Loi ? Supposons que je vous dise qu’une dialectique terne et prosaïque avait réduit à de simples momies des lois débordantes de vie et d’esprit, et qu’Israël, inquiet et craintif à cause des erreurs et des maux qu’il avait souvent vus suivre les efforts de l’intellect incontrôlé, l’avait chassé de la Loi comme on chasse un oiseau de proie d’un cadavre bien-aimé ? Des siècles d’oppression et de misère, qui n’offraient aucune possibilité d’activité, qui faisaient de la patience et de la résignation les seuls devoirs ; où seule la prière pouvait donner de la force et où la contemplation passive offrait la seule consolation aux maux de la vie, ne devaient-ils pas nécessairement déprimer l’esprit et contraindre au développement d’une vision étroite et restreinte ? Si, en outre, nous disons que les sources littéraires du judaïsme, dans lesquelles son esprit est contenu, étant mal comprises et mal interprétées, ont elles-mêmes contribué à matérialiser et à déguiser l’esprit ; qu’un intellect perverti a compris les institutions qui étaient conçues et ordonnées pour la purification et l’amélioration internes et externes de l’homme comme des formules mécaniques, dynamiques ou magiques pour l’édification de mondes supérieurs, et que, de ce fait, les observances destinées à éduquer l’esprit à une vie plus noble ont trop souvent été dégradées en simples amulettes ou objets talismaniques ; n’admettriez-vous pas, après tout cela, cher Benjamin, que vous ne connaissez que le judaïsme extérieur, un judaïsme méconnu, incompris, et même sous une forme très fragmentaire et incomplète ?

Oubliez tout ce que vous savez du judaïsme, écoutez comme si vous n’aviez jamais rien entendu concernant ses enseignements, et non seulement vous vous réconcilierez avec la Loi, mais vous serez rempli d’un amour sincère pour elle et vous permettrez volontiers que toute votre vie soit l’expression et la manifestation de cette Loi.

Je ne vous donnerai maintenant que les principes fondamentaux, les grandes lignes des éléments constitutifs du système doctrinal juif, à peine plus que la nomenclature des termes et des concepts, et je laisserai l’explication et la démonstration pour plus tard. Lisez mes propos comme s’il ne s’agissait que d’hypothèses, mais ce n’en sont pas.

Chaque opinion que j’exprimerai est le résultat de nombreuses années d’étude du Chass [1], du Tanakh et des Midrash ; chaque détail et chaque étape trouvent leur corroboration dans la Guemara, si celle‑ci est comprise selon le sens véritable de ses mots et si, à chaque instant, nous nous posons les questions suivantes : « Qu’ai-je entendu ici ? » « Quel est le concept sous-jacent à cette déclaration ? » « Quel est son objectif ? » « Quel est l’objet de cet acte symbolique ? » « Quelle est sa signification naturelle dans les conditions et le but donnés ? » Nous devons en outre distinguer soigneusement entre les lois issues de la Torah (דאורייתא − déoraïta) et celles issues des Sages de l’ère talmudique (דרבנן − dérabannan) et chercher à comprendre les premières en saisissant l’essence et la nature de la chose prescrite, et les secondes en nous éclairant sur les étapes et les moyens nécessaires à la bonne exécution et à l’accomplissement de la loi originelle ; nous ne devons pas non plus omettre de tenir compte des particularités de l’original qui, ayant été principalement destiné à la transmission orale et non à être mis par écrit, ce qui était expressément interdit par principe, ne donne que la règle spéciale, adaptée à une application immédiate, mais omet l’universel, l’esprit, laissant cela à l’instruction individuelle directe ou à l’effort personnel pour le déterminer.

Après ce qui vient d’être expliqué, je vous demande : qu’attendez-vous de la Torah ? Vous répondrez : la révélation d’une conduite, comment vous pouvez, en utilisant les pouvoirs et les facultés qui sont les vôtres, accomplir la volonté de l’Éternel envers les êtres qui vous entourent ; en d’autres termes, comment vous pouvez pratiquer la justice et l’amour avec tous et envers tous.

Ajoutez à cela l’idée de la mission d’Israël en tant que peuple appelé non seulement à accomplir ces principes dans la vie, mais aussi à préserver et à propager leurs concepts théoriques pour son propre éducation et celle des autres. Ajoutez-y, en outre, les lois et les ordonnances qui tirent naturellement leur origine de la vie étatique qu’Israël menait autrefois et qui, en l’absence de terre et d’État, sont devenues inapplicables, et vous obtenez le contenu essentiel et contraignant de la Torah.

1. Instructions ou doctrines (תורות − toroth). Les idées révélées historiquement concernant l’Éternel, le monde, la mission de l’humanité et d’Israël, non pas comme de simples doctrines de foi ou de science, mais comme des principes à reconnaître par l’esprit et le cœur, et à réaliser dans la vie.

2. Jugements (משפטים − michpatim). Déclarations de justice envers les créatures similaires et égales à vous-même, en raison de cette ressemblance et de cette égalité, c’est-à-dire de justice envers les êtres humains.

3. Statuts arbitraires (חקים − chukkim). Déclarations de justice envers les créatures subordonnées en raison de l’obéissance due à l’Éternel ; c’est-à-dire la justice envers la terre, les plantes et les animaux, ou, s’ils se sont assimilés à votre personnalité, envers votre propre corps et votre âme.

4. Commandements (מצות − Mitzvoth). Préceptes d’amour envers tous les êtres sans distinction, purement en raison de l’ordre de l’Éternel et en considération de notre devoir en tant qu’hommes et Israélites.

5. Observances symboliques (עדות − edoth). Monuments ou témoignages de vérités essentielles au concept de la mission de l’homme et d’Israël. Ces témoignages sont des mots ou des actions symboliques qui portent une leçon pour le Juif individuel, l’Israël collectif ou l’humanité en général.

6. Service ou culte (עבודה − abodah). Exaltation et sanctification des pouvoirs intérieurs par des symboles verbaux ou gestuels afin que notre conception de notre tâche soit clarifiée et que nous soyons mieux à même d’accomplir notre mission sur terre.

À la base de ces grandes divisions de la religion, nous avons trois concepts : la justice, l’amour et l’éducation.

1. La justice, c’est-à-dire la considération de chaque être comme une créature de l’Éternel, de tous les biens comme des dispositions voulues par l’Éternel, de tous les gouvernements et systèmes comme ordonnés par l’Éternel et l’accomplissement de tous les devoirs qui nous incombent à leur égard.

2. L’amour, c’est-à-dire l’acceptation bienveillante de tous les êtres comme enfants de l’Éternel, comme frères ; la promotion de leur bien-être et l’effort pour les amener au but que l’Éternel leur a fixé, sans motif ni avantage, mais simplement pour accomplir la volonté et le commandement divins.

3. L’éducation, c’est-à-dire la formation de soi-même et des autres à un tel travail en prenant à cœur ces vérités comme principes de vie, en les gardant fermement et en les préservant pour soi-même et pour les autres, et en s’efforçant de les retrouver chaque fois que les influences de la vie mondaine les ont arrachées de notre possession.

Examinons-les maintenant en détail et efforçons-nous de les comprendre à la lumière des principes sur lesquels ils sont fondés.


[1Le terme de Chass (Chin Samekh) est l’acronyme des mots « Chicha Sedarim », les six ordres. Il fait référence à l’ensemble des Michnayot qui a été ordonné par Rabbi Yéhouda Hanassi.


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


Brèves

8 janvier - 1836 - Les dix-neuf lettres (Samson Raphaël Hirsch)

Mise en ligne d’une version en français de l’ouvrage Les dix-neufs lettres, de Samson Raphaël (…)

30 septembre 2025 - La méditation juive

Mise en ligne d’une version en français de La méditation juive (1982), livre de Aryeh Kaplan.