Note du copiste – Ces quelques récits ont été prélevés dans les récits hassidiques tels que les rapportent Martin Buber dans l’ouvrage du même nom. Puissent-ils continuer à traverser les âges comme ils le font depuis plusieurs siècles

Le Baal-Shem-Tov

Avec les brigants

La légende relate encore : Une petite bande de brigands qui hantait les Carpathes orientales, et dont les membres avaient été témoins de toutes les merveilles qui accompagnaient partout la présence du Baal-Shem, s’offrit un jour à le conduire par une voie tout à fait étrange, par des grottes et des canaux sous la terre, jusqu’au pays d’Israël. Ces hommes avaient appris, en effet, on ne sait trop comment, qu’il tenait à se rendre là-bas. Le Baal-Shem accepta d’emblée de les suivre. Et dans leur cheminement souterrain, voici qu’ils arrivèrent en une étroite gorge que la vase comblait entièrement, exception faite d’un mince passage sur un bord, où il fallait avancer en posant, pas à pas, le pied sur des pieux qu’ils y avaient fichés. Les brigands ouvraient la marche. Mais dès que le Baal-Shem voulut s’engager à son tour, le tourbillon de feu du glaive flamboyant éclata devant lui, lui coupant le passage et lui interdisant de faire un pas. Et il fit demi-tour.

Le paysan au bord de l’eau

La légende nous rapporte que du temps que Rabbi Israël ben Eliezer habitait le bourg de Koshilovitz, il avait accoutumé de faire son immersion rituelle dans la rivière. Lorsqu’elle était gelée, il ouvrait un trou dans la glace et s’y plongeait. Or, il y avait un paysan dont la chaumière était sur le bord, qui avait vu le Baal-Shem se blesser une fois au pied en le retirant de la glace où il était pris : la peau était déchirée et le sang jaillissait. L’homme se mit donc à guetter, pour connaître l’heure à laquelle le Baal-Shem venait prendre son bain, et il lui fit un chemin de paille sur la glace pour qu’il pût marcher sans inconvénient jusqu’à son trou. Un jour, le Baal-Shem interpella l’homme et lui demanda : « Que préférerais-tu ? Devenir riche, devenir vieux, ou devenir le maire du village ? – C’est tout bien, monsieur le rabbin ! » avait répondu l’homme. Le Baal-Shem alors lui conseilla de construire au bord de la rivière une cabine pour le bain. Il le fit, et l’on ne tarda guère, dans le pays, à savoir que la femme de ce paysan, gravement malade, s’était trouvée guérie après un bain dans la rivière. Le renom de ces eaux miraculeuses, dès lors, ne cessa de grandir jusqu’au moment qu’il vint toucher l’oreille des médecins qui obtinrent aussitôt des autorités la fermeture de la maison de bain. Dans l’intervalle, toutefois, le paysan du bord de l’eau s’était déjà fort enrichi et il avait aussi été nommé maire. Et comme il se baignait chaque jour dans la rivière, il atteignit un fort grand âge.

Le jeûne

Rabbi Elimelekh de Lisensk ayant, un jour, prononcé que le jeûne n’était plus, en soi, le bon service de Dieu, quelqu’un lui opposa : « Mais le Baal-Shem-Tov n’a-t-il pas beaucoup pratiqué le jeûne ? »
– Notre saint Baal-Shem-Tov, répondit-il, dans les années de sa jeunesse, avait pour habitude d’emporter, après le Sabbath, six miches de pain et une cruche d’eau pour passer la semaine entière dans sa retraite. Un vendredi, voulant reprendre son sac pour s’en revenir, il le trouva pesant. Il l’ouvrit donc, et il dut constater que tous les pains y étaient encore… ce qui l’étonne beaucoup. Le jeûne, de cette façon-là, est permis. »

Lui-même

Nous disons : Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob ; et nous ne disons point : Dieu d’Abraham et d’Isaac et de Jacob. » Ainsi a prononcé le Baal-Shem. « C’est parce que ni Isaac ni Jacob ne comptent ni ne prennent appui sur la connaissance acquise ou le culte fourni par Abraham. Ils se mettent eux-mêmes, et par eux-mêmes, à la recherche de l’Unité et au service du Créateur. »

Contre les macérations

De Rabbi Baroukh, le petit-fils du Baal-Shem : « La question fut posée un jour au Baal-Shem-Tov, mon grand-père : « Le vrai service de Dieu, en quoi consiste-t-il ? Car ce que nous savons, c’est qu’il a existé dans les temps d’autrefois des hommes qui faisaient acte et qui jeûnaient d’un Sabbath à l’autre Sabbath. Mais voilà que vous êtes venu et vous le supprimez, disant que celui qui se mortifie, c’est en tant que pêcheur qu’il lui faudra en rendre compte, parce que celui-là aura torturé son âme. Le vrai service de Dieu, alors, expliquez-nous en quoi il consiste vraiment, et dites-nous quel est le propre de la vrai dévotion. »
Je suis venu au monde, a dit le Baal-Shem, pour ouvrir et montrer un autre chemin ; que l’homme voie donc à faire siennes et à mériter ces trois choses : l’amour de Dieu, l’amour d’Israël, l’amour de la Thora – et des macérations, on n’en a plus besoin. »

Savoir

Parole du Baal-Shem : « Au plus haut degré du savoir, je sais que je n’ai pas en moi une seule lettre de la Science, et je sais que je n’ai pas fait un seul pas dans le service de Dieu. » Et comme cette parole du Baal-Shem, Rabbi Moshé de Kobrin la rapportait à un autre Tsaddik, ce dernier rétorqua : « Mais n’est-il pas affirmé dans le Midrash : « La science te manque, que possèdes-tu ? Tu possèdes la science, que te manque-t-il ?
– Et aussi est-ce la vérité, répondit le Rabbi de Kobryn. As-tu gané le savoir, en effet, ce que tu sais alors et avant tout, c’est ce qui te manque. »

Le sourd

« J’ai entendu cette histoire de mon grand-père, nous raconte l’un des petits-fils du Baal-Shem, Rabbi Moshé Haïm : il y avait une fois un violoniste qui jouait avec tant de charme et d’exquise douceur que tous ceux qui venaient à l’entendre se prenaient à danser, et personne n’approchait du domaine de la mélodie sans entrer dans la ronde aussitôt. Survint alors un sourd ; et comme non seulement il n’avait aucune idée de ce qu’était cette musique, mais encore ignorait jusqu’à son existence, le spectacle qui frappa ses yeux était celui d’une grotesque et indécente agitation qui secouait une bande de fous. »

Baroukh de Mezbij (Petit-fils du Baal-Shem)

La cinquantième porte

Un disciple de Rabbi Baroukh, sans en rien dire à son maître, s’était pris à méditer sur l’Essence de Dieu ; et il s’était tant avancé dans ses pensées qu’un tourbillon de doute l’avait emporté vertigineusement, au point que les choses les plus assurées lui devenaient incertaines. Ayant constaté que le jeune étudiant ne venait plus le trouver selon son habitude, Rabbi Baroukh s’en fut à la ville où il demeurait. Il entra tout de go dans la chambre du jeune homme et lui dit : « Je connais ce qu’il y a de secrètement caché dans ton cœur : tu as passé les Cinquante Portes l’une après l’autre. On se pose une question, qu’on creuse et recreuse jusqu’à la réponse : et la première porte s’ouvre… sur une nouvelle question. Et de nouveau tu la creuses et l’approfondis, pour finalement trouver la solution et ouvrir la deuxième porte… qui s’ouvre sur une nouvelle question. Et ainsi de suite, encore et encore, toujours de plus en plus profondément… jusqu’à ce que tu finisses par te jeter sur la Cinquantième Porte, laquelle s’ouvre grande, béante – sur la question à laquelle aucun homme ne sait répondre ; car si jamais quelqu’un le savait, il cesserait d’être libre et le choix ne lui serait plus laissé. Si tu te risques néanmoins plus avant, te voilà précipité dans l’Abîme ! – Faudra-t-il donc que je refasse tout le chemin en arrière jusqu’au commencement ? » demanda le disciple. « Non, tu ne te retourneras pas, tu ne reculeras pas en revenant sur toi-même : c’est au-delà de la dernière porte que tu te trouveras, car tu te retrouveras dans la Foi. »

Dov Baer de Mezritsh ( le Grand Maggid )

L’arbre généalogique

Le garçonnet n’avait guère que cinq ans lorsque fut incendiée la maison paternelle. Entendant les cris et lamentations de sa mère, il lui dit : « Faut-il donc tant pleurer, mère, pour une maison détruite ? – Oh ! Ce n’est pas sur la maison détruite que je me désole, lui répondit sa maman ; mais c’est que nous avons perdu notre arbre généalogique dans le feu. Un arbre généalogique qui remontait à Yohanan le Sandalier, l’un des maîtres du Talmud ! » L’enfant la regarda : « L’arbre généalogique ! qu’est-ce que cela fait, mère ? Je t’en ferai un nouveau, qui commencera avec moi ! »

Pinhas de Koretz (et son école)

La parole et les langues

Question posée à Rabbi Pinhas : « Comment l’entendre, que les hommes n’eussent parlé entre eux tous, avant la Tour de Babel, qu’une seule et même langue ; mais aussitôt que Dieu leur eut envoyé la confusion, que chaque famille humaine ne fût mise à parler sa langue particulière ? Comment a-t-il été possible, pour chaque nation particulière, de parler tout à coup et de comprendre soudain sa propre langue particulière au lieu et place de la langue unique qu’elles pratiquaient toutes auparavant ? »
Explication de Rabbi Pinhas : « Avant la Tour de Babel, toutes les nations avaient en commun la langue sacrée ; mais chacune avait en particulier sa propre langue profane. C’est pourquoi il est écrit Genèse XI, 1) : « Toute la terre avait une seule langue » c’est-à-dire la langue sacrée, « et ses langages », c’est-à-dire les dialectes populaires profanes qui étaient en sus. La langue profane servait à chaque nation dans son intérieur, tandis que la langue sacrée servait aux nations entre elles. Ce qui fit Dieu pour les punir, ce fut de leur ôter l’usage de la langue sacrée.

Originalité

Paroles de Rabbi Pinhas : « Qu’un homme entame quelque œuvre vraiment grande, il n’a pas lieu de craindre que quelqu’un d’autre soit capable de l’imiter. Mais si son œuvre est entreprise, au contraire, avec la seule idée que nul ne puisse l’imiter, c’est alors qu’il aura abaissé la grandeur au plus bas étage, et donc tout le monde saura faire ce qu’il fait. »

Yehiel Mikhal de Zlotshov

Moi aussi

Prêchant un jour devant une grande assistance, Rabbi Mikhal dit : « Ce que je dis, il faut l’écouter. » Il ajouta aussitôt : « C’est à dessein que je n’ai pas commandé : Écoutez ce que je dis ! mais bien : Ce que je dis, il faut l’écouter ! entendant par là que moi aussi, je suis tenu à écouter ce que je dis. »

À l’heure dernière

Il arriva une fois qu’apparut au Maggid de Zlotshov, dans la nuit du nouvel an, un homme qui avait été le Hazan dans sa ville et qui était mort depuis peu de temps. « Que fais-tu ici ? » lui demanda le Tsadidik. « Le Rabbi sait bien, répondit le mort, que les âmes reçoivent une nouvelle vie pendant cette nuit-ci. Je suis une âme revivifiée. – Et pourquoi t’a t-on envoyé ici-bas ? » demanda alors le Maggid. Et le Hazan défunt lui assura : « J’ai mené ici-bas, sur la terre, une existence sans reproche. – Et pourtant, insista le Maggid, il a fallu que tu revinsses une fois encore en ce bas monde ? » Le mort expliqua : « Au moment de mourir, j’ai récapitulé et pesé mes actes, et je les ai trouvés convenables et irréprochables. A cette constatation, je me suis gonflé dans mon cœur, et ce fut dans cet instant que la mort me surprit. Voilà pourquoi j’ai été renvoyé sur cette terre : pour faire réparation de mon orgueil. »

L’humilité n’est pas un commandement

Question posée au Maggid de Zlotshov : « Toutes les prescriptions et tous les commandements sont bien écrits dans la Thora. Or l’humilité, qui surpasse toutes les vertus, n’y est aucunement prescrite. Il y est seulement fait gloire à Moïse, d’avoir été le plus humble entre tous les hommes. Que signifie donc ce silence ?
Réponse du Rabbi : « Voudrait-on se faire humble par obéissance et pour accomplir un commandement ? Jamais on atteindrait à l’humilité véritable. S’imaginer que l’humilité puisse être un commandement, c’est tout simplement une inspiration de Satan. Il souffle au coeur de l’homme, en effet, et le fait gonfler en se disant : je suis un sage, un juste, un homme qui craint Dieu, un maître en toutes les bonnes œuvres, et je suis parfaitement digne d’être élevé au-dessus de tous ; mais ce serait se montrer orgueilleux et manquer de piété, puisqu’il y a le commandement d’humilité qui veut que je m’abaisse au niveau du commun. L’homme, en obéissant ainsi à ce commandement (si ce commandement existait) en nourrirait aussi son orgueil.

L’entourage du Baal-Shem-Tov

Ainsi soit-il

Rabbi Yaakov Yossef, Rav de Polna, fut invité une fois comme parrain pour une circoncision dans un bourg voisin. Lorsqu’il se présenta, il manquait un homme pour constituer le minyan, ou la dizaine indispensable de participants. Le Rav était peu disposé à attendre et se fâcha ; il s’impatientait toujours quand il devait attendre. Mais comme une pluie dense n’avait cessé de tomber depuis le lever du jour, les chances étaient minces de pouvoir appeler un passant quelconque comme dernier invité. Néanmoins, à la fin, on vit s’avancer un mendiant sur la route. Sollicité comme dixième pour la cérémonie, il répondit : « Ainsi soit-il ! » Et il entra. Quand on lui offrit du thé bouillant : « Ainsi soit-il », fit l’homme comme réponse. Et lorsqu’on le pria, après la circoncision, de se mettre à table avec les convives : « Ainsi soit-il », dit-il encore. Le maître de maison lui ayant demandé pourquoi il répétait toujours la même chose, il cita ce verset de psaume : « Heureux le peuple à qui cela advient ! » Et déjà il avait disparu.
La nuit suivante, le Rabbi ne put fermer l’œil. Mais à force d’entendre le mendiant répéter son « Ainsi soit-il », il finit par comprendre que ce ne pouvait être qu’Élie venu lui reprocher d’être si fortement enclin au défaut d’impatience. « Heureux le peuple à qui cela advient », murmura-t-il, et aussitôt le retrouva le sommeil.

Yaakov Yitzahak de Lublin, le Voyant

La purification des âmes

Paroles de Naphtali de Ropshtiz : « Je porte témoignage que mon maître, Rabbi Yaakov Yitzhak de Lublin, chaque fois que lui arrivait un Hassid nouveau, le dépouillait immédiatement de son âme pour la purifier de toute macule et de toute souillure, pour lui rendre pure et parfaitement semblable à ce qu’elle avait été à l’heure première de sa naissance. »

Moshé de Kobryn

Si je savais

Si je savais qu’après ma mort on dira au ciel : « Voilà un Juif », je n’aurais plus nulle inquiétude.

Menahem Mendel de Kotzk

Pourquoi écrire un livre ?

Ses Hassidim demandaient au Rabbi de Kotzk pourquoi il n’écrivait pas un livre. Le rabbi, après un terme de réflexion : « Admettons que j’eusse écrit un livre, leur dit-il, qui voudra l’acheter ? Nos gens. Mais où les nôtres vont-ils trouver le temps de livre un livre, quand tout au long de la semaine ils ne peuvent pas lever le nez de leur tâche ? Le jour du Sabbath, bien sûr ! Mais quand trouveront-ils le temps de le faire le jour du Sabbath ? Il y a d’abord le bain rituel, ensuite l’étude et la prière, et c’est le repas sabbatique. Mais après le repas, voilà le moment où l’on peut enfin lire un livre. Bon ! On s’allonge sur le sofa, on prend le livre, on l’ouvre et on commence à lire. Mais on a bien mangé, on se sent pris de somnolence et on s’assoupit. Le livre glisse et tombe. Voilà. Et maintenant dites-moi, pourquoi écrirais-je un livre ? »