Jean Tardieu (1903 – 1995)

Rengaine pour piano mécanique

(Comme un rémouleur superbe et désabusé)

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps.

D’autres viendront quand même 
respirer le beau temps
c’est pas toujours les mêmes
mais y a toujours des gens.

Sous le premier empire
y avait des habitants
sous le second rempire
y en avait tout autant.

Même si c’est plus les mêmes
tu t’en iras comme eux
tu t’en iras quand même
tu t’en iras chez eux.

C’est pas moi c’est mes frères
qui vivront après moi
même chose que mon grand-père
qui vivait avant moi.

Même si c’est plus les mêmes
on est content pour eux
nous d’avance on les aime
sans en être envieux.

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps…

Lionel Trouillot (1956 – )

Je ne t’enverrai pas de poème, mon ami

Je ne t’enverrai pas de poème, mon ami.
Que te dirais-je
Sinon que la nuit est la même sur Port-au-Prince et Saint-Malo
Seule change la couleur de l’eau.
Que te dirais-je
Sinon que les garde-côtes américains ont encore repêché des Haïtiens
Au large de la Floride
Pas loin des requins.
Que te dirais-je sinon que nos vies sont tristes
Comme celle des vieux couples qui font chambre à part.

Quand je sors
Je vois des hommes qui marchent vers le dehors des choses,
Pourtant ils savent que ce n’est jamais le pain
Ni la paix
Qui les attendent au bout de la rue.
Quand je m’arrête,
Je vois cet homme à bout de course qui regarde la mort du dedans
Mais l’arbre est trop sec pour le poids d’un pendu
Ou trop triste
Ou trop vieux,
Et pourquoi l’homme demanderait-il à l’arbre de signer sa défaite ?
Tous les matins
Je vois cette femme sans jouissance ni espérance
Les bras ouverts
Tous les matins, elle blesse ses genoux sur les marches d’une église.

Je ne t’enverrai pas de poème, mon ami.
Comment dire la présence de la mort dans la vie ?
Longtemps j’avais gardé un morceau de lune dans ma poche
Pour sérénades et ritournelles
Et puis beaucoup de mort sont passés dans ma vie
Je ne sais lequel de mes morts a emporté mon bout de lune
J’ai donné en cadeau mon désir de poèmes
À ceux que j’ai aimés et qui ne sont plus.
Tout ce que je puis t’offrir
De l’autre côté de la mer
C’est un silence qui fait naufrage.

Patrice de La Tour du Pin (1911 – 1975)

Prélude

Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid…

Loin de l’âme, les solitudes s’étendent
Sous le soleil mort de l’amour de soi.
A l’aube on voit monter dans la torpeur
Du marais, des bancs de brouillard immenses
Qu’emploient les poètes, par impuissance,
Pour donner le vague à l’âme et la peur.
Il faut les respirer quand ils s’élèvent
Et jouir de ce frisson inconnu
Que l’on découvre à peine dans les rêves,
Dans les paradis parfois entrevus ; 
Les médiocres seuls, les domestiqués 
Ne pourront comprendre son amertume : 
Ils n’entendent pas, perdu dans la brume, 
Le cri farouche des oiseaux traqués.
C’était le pays des anges sauvages, 
Ceux qui n’avaient pu se nourrir d’amour ; 
Comme toutes les bêtes de passage, 
Ils suivaient les vents qui changeaient toujours; 
Ils montaient parfois dans le cœur  des élus, 
Abandonnant la fadeur de la terre, 
Mais ils sentaient battre dans leurs artères 
Le regret des cieux qu’ils ne verraient plus ! 

Alors ils s’en allaient des altitudes 
Poussés par l’orgueil et la lâcheté ; 
On ne les surprend dans nos solitudes 
Que si rarement ; ils ont tout quitté. 
Leur légende est morte dans les bas-fonds, 
On les voit errer dans les yeux des femmes, 
Et dans ces enfants qui passent dans l’âme, 
En fin septembre, tels des vagabonds.  

Il en est pourtant qui rôdent dans l’ombre 
Et ne doivent pas s’arrêter très loin ; 
Je sais qu’ils se baignent par les nuits sombres 
Pour que leurs ébats n’aient pas de témoins. 
– Mais si déchirant parfois est leur cri 
Qu’il fige les souffles dans les poitrines, 
Avant de se perdre aux cimes de l’esprit 
Comme un appel lointain de sauvagine. 

Et les hameaux l’entendront dans la crainte, 
Le soir, passé les jeux de la chair ; 
Il s’étendra sur la lande –  la plainte 
D’une bête égorgée en plein hiver ; 
Ou bien ce cri de peur dans l’ombre intense 
Qui stupéfie brusquement les étangs, 
Quand s’approchent les pas des poursuivants 
Et font rejaillir l’eau dans le silence. 

Si désolant sera-t-il dans les plaines 
Que tressailleront les cœurs des passants ; 
Ils s’arrêteront pour reprendre haleine 
Et dire : c’est le chant d’un innocent ! 
Passé l’appel, résonneront encore 
Les échos, jusqu’aux profondeurs des moelles, 
Et suivront son vol, comme un son de cor, 
Vers le gouffre transparent des étoiles ! 

Toi, tu sauras que ce n’est pas le froid 
Qui déchaîne un cri pareil à cette heure ; 
Moins lamentable sera ton effroi, 
Tu connais les fièvres intérieures, 
Les désirs qui brûlent jusqu’à vous tordre 
Le ventre en deux, dans un spasme impuissant ; 
Et tu diras que ce cri d’innocent, 
C’est l’appel d’un fauve qui voudrait mordre…