Récréation

Un cahier de brouillon
Le temps d’une poésie

Je mâchonne mon crayon
Et j’écris…

Je murmure son prénom
Lucie

J’aperçois son menton
Joli

C’est la récréation
Youpi !

Je lui offre un bonbon
Merci ?

Elle me dit « petit con ! »
Tant pis…

C’est bien la dernière fois que j’écris un petit poème pour ma maîtresse.

Fin de la récréation

Ami lecteur, vous qui venez de découvrir ce petit poème, peut-être le jugerez-vous sévèrement ; et sans doute aurez-vous raison. Néanmoins, si jamais je devais un jour éprouver le besoin de me justifier de m’être accordé cette petite récréation, alors rappellerai-je à cette occasion combien il est inéluctable pour celui qui se croit poète, de s’imaginer ne serait-ce qu’un court instant, quelqu’un d’importance. Aussi, écrire de temps à autre quelques strophes sans prétention est salutaire pour son auteur, et tant pis s’il doit pour cela ennuyer le lecteur ; c’est au prix d’un tel exercice, que l’écrivain se souviendra combien il ne doit en aucune circonstance se prendre trop au sérieux.

Ami lecteur, n’oubliez-pas non plus qu’il faut parfois éviter de se fier aux apparences, et que les maîtresses des poèmes comme des chansons, ne sont pas toujours celles des petits garçons.

Le quartier de la gare

Je me souviens du quartier de la gare
Du Terminus, le nom du bar
Ouvert jusqu’à très tard
Pour mes soirs de cafard
Quand après un au revoir
Qui s’avérerait hélas être un adieu
Souvent j’allais errer au milieu des quais et des amoureux
À la recherche du banc qui serait prêt à me recevoir
Moi et mes nuits noires

Là, je regardais les gens passer
Pendant un jour un mois un an
J’attendais le retour de l’être absent
De celle qui pourtant m’avait déjà oublié

Il fait tellement froid
La nuit sur la gare est tombée
Où sont donc passés les quais et les amoureux ?
Tout semble si vide ce soir
Je ne trouve même plus ce banc sur lequel j’aimais à me reposer

Souviens-toi

S’il te plaît
Souviens-toi

Souviens-toi
Quand tu pleurais dans mes bras
Tant ton cœur par les hommes avait été blessé ;
Quand tu t’endormais sur mon épaule
Car tu avais été rassurée par mes paroles maladroites ;
Quand tu te réveillais au petit matin apaisée
Car sur toi j’avais veillé pendant toute une nuit sans étoile

Vaillamment
Naïvement
Alors tu repartais à l’assaut du monde extérieur
En sachant qu’au sein du foyer tu pourrais de nouveau venir te réfugier

Oui, pars
Je ne te retiens pas
Ta liberté oui ta liberté
Je sais je sais
Tu veux la retrouver
Moi qui pourtant t’avais toujours laissé aller
Cheveux au vent
Quand tu souhaitais seule sortir le soir
Ou accompagnée
Pouvais-je vraiment savoir ?
Oui, pars
Et oublie-moi si tu veux

Mais s’il te plaît
Souviens-toi

Je vais tomber

Du temps des clowns tristes
On pouvait au moins pleurer
Dans cette époque sinistre
Que nous reste-t-il maintenant que les sentiments appartiennent au passé ?

Il y a longtemps j’en suis certain
Joie et gaieté succédaient à tristesse et chagrin
Les uns et les autres souvent se tenaient par la main
Les hommes et les femmes aussi suivaient le même chemin

Souffrance
Douleur
Souffrance
Douleur
Souffrance
Douleur
Répète inlassablement en cadence
La foule tombée en déserrance

Aujourd’hui le monde tourne en rond
Vite
Très vite
Si vite
Que j’ai le tournis au bord de la nausée

Et toi
Qu’attends-tu pour me tendre la main ?

Un jour peut-être…

Il m’arrive parfois de me rêver poète
Mais le loyer à payer
Les emprunts à rembourser
Toutes ces taxes prélevées
Ont fait de moi un honnête salarié
Un jour peut-être…

Il m’arrive parfois de rêver de liberté
Mais la démocratie
L’humanisme obligé
L’égalité la parité
Femme je vous aime !
Ont fait de moi un mari comblé
Un jour peut-être…

Il m’arrive parfois de rêver de solitude
Mais un garçon une fille
Un garçon une fille
Un câlin des baisers
Ont fait de moi un père modèle et aimé
Un jour peut-être…

Oui, il m’arrive parfois de rêver

Un petit air

Que souvent il me suffirait
De marcher sur un petit chemin de campagne
Sous le soleil
Sous un ciel gris
Puis sous la pluie
Après la pluie

Peu importe si la boue à mes pieds vînt à se coller
Peu importe que par le froid je fusse gelé
Pourvu que les oiseaux
Mes oiseaux
Chantez s’il vous plaît !
Oui même sous la pluie
Avant qu’il s’en revienne le soleil
Car il reviendra bien un jour le soleil n’est-ce pas ?
Déchirer ce ciel tout gris
Assécher cette pluie qui jamais ne se tarit

Les oiseaux
Où êtes-vous mes oiseaux ?
Avez-vous trouvé des cieux plus radieux ?
Je sais bien qu’ici les arbres ont disparu
Je sais bien qu’ici vous n’avez plus de branche
Pour venir dessus vous y poser et puis chanter
Et puis chanter

Alors sous le ciel gris
Au milieu du silence de ce monde tronçonné
S’envole aujourd’hui cette plainte désabusée
Que demain la transforme en une douce mélopée

Pollution

Il était blanc comme un linge
Enfin pas si blanc que cela
Plutôt gris
Car sans doute avait-il été trop longtemps exposé
Au milieu de la circulation
En plein cœur de la pollution

Il toussait, toussait très fort
On avait mal pour lui
Tellement cela venait de l’intérieur
Et du dehors aussi

Il s’assit sur un banc
Essoufflé, très essoufflé
Et ferma les yeux
Implorant celui qui ici-bas ou bien là-haut
Serait assez miséricordieux
Pour le renvoyer vers des cieux
Où l’air était pur et le ciel encor bleu

Pollution adieu !
Adieu ! murs en béton
Adieu ! circulation

Alors il s’assit sur un banc
De nuages bien évidemment
Un joli banc blanc
Pour la vie
Éternellement

Profession de mauvaise foi

Hier
On est venu me dire que le communisme ferait de moi un homme nouveau

Hier encor
On est venu me dire que le capitalisme ferait de moi un homme riche

Et puis cette nuit
Une petite voix est venue me dire que l’humanisme ferait de moi un homme…

Je ne sais plus
Je me suis rendormi

Demain matin au réveil
Il faudra que je leur dise
Combien ils avaient tort
Enfin…
Si je suis encor un homme…

Une vie de lézard

Quand vous sortirez de la maison
Et que vous découvrirez les pierres au soleil
Il vous sera facile
Si prudemment vous approchez
De contempler un lézard endormi

Et si ce dernier sans queue se prélasse
C’est que même à l’heure de la sieste
Il doit se tenir prêt à échapper à la mort qui passe

Autour d’un banc

Trois jeunes insouciants sont sur un banc
Deux belles princesses
Un prince charmant
Vers l’une il se penche avec tendresse
L’autre se lève
Part en pleurant

Trois jeunes mamans sont sur un banc
Pas le temps de rêver
Au prince charmant

Trois petits enfants autour d’un banc
Montent et descendent en chahutant

Trois hommes sont sur un banc

Trois petits vieux sont sur un banc
Ils sont forts las bien mécontents
Ils n’ont jamais connu la guerre
Et encor moins la misère
Ils eurent une vie facile
Une vie trop simple finalement
Une vie sans histoires
Sans histoires d’anciens combattants

Sur la Lune

J’ai toujours pensé que l’on me laisserait rêver dans mon coin
Mais c’était sans compter
Un Deux Trois Soleil !
Que la lune souvent fût visitée
Par des individus bruyants
Qui allaient faire leur marché au volant d’une fusée
Dans leur tenue de cosmonaute

On les voyait défiler lourdement
Avec aux pieds
D’énormes boulets les empêchant de s’envoler
Ils défiaient ainsi la mer de la Tranquillité
Avec un air rempli de gravité

Heureusement
Ils ne restaient pas bien longtemps sur la Lune
Un Deux Trois Soleil !
Une vie, c’est si vite consumée

Vers la place du marché

Une gare en chantier
Rue des États généraux
Immeubles défraîchis
Kebab et spécialités corses
Le palais de Marrakech

Des piétons couleur marron foncé
Et une femme voilée
Avancent le long d’une large avenue réservée à la circulation
Des bus, des voitures
Des moteurs en tout genre
Quelques cyclistes inconscients

Et enfin la place du marché
Ses odeurs
Ses marchands
Ses chalands
Tout est là bien présent
Comme au bon vieux temps

Un peu plus loin une rue calme
Des maisons dans la ville
Une cour intérieure
Et une salle d’attente
Sur la table, un livre de René Char

L’attente est finie
Je retourne vers la gare en coupant l’avenue à travers rues
Au fond d’une impasse, un vieux bouquiniste
Sur le quai de la gare, une vague de touristes japonais

Toute cette mosaïque hétéroclite…
Comment cela allait-il pouvoir se terminer ?

Le long de la grève

Le long de la grève je marche
L’œil triste
Incapable de sentir le vent du large
Pourtant je les vois bien les vagues
Venir vers moi en clapotant

Hélas je reste là à marcher le long de la grève
L’œil triste
Et je maugrée le sale air ambiant
La pluie faiblarde
Le vent souffreteux qui dans ses poumons
Avait à peine de quoi faire mieux qu’un dixième rugissant

L’univers injuste des coléoptères

La feuille d’automne
Sur le sol est tombée lourdement
La faute à ce coléoptère fatigué
Qui sur ce refuge voulut se reposer
Après un périple éreintant

Le voilà au sol maintenant
Il avance en trébuchant
Sur le chemin forestier
À découvert
La peur au ventre
La peur au ventre de se faire écraser par les monstruosités
Qui ne regardent jamais où elles mettent le bout de leurs pieds

Et si par hasard elles l’aperçoivent
Alors sur son sort elles s’apitoient
Elles s’apitoient de voir ce pauvre bousier avec son élytre froissé
Alors, plutôt que de le poser délicatement le long du fossé
De le prendre en pitié et d’accuser
« Ah ! Que Dame Nature est bien injuste !
Pourquoi n’a-t-elle pas fait de cet insecte frustre
Un majestueux cerf-volant
Ou une belle cétoine dorée ? »

Et la monstruosité
Dans un geste plein de pitié
D’un salvateur et rageur coup de pied
D’abréger les souffrances supposées
Du pauvre bousier qui n’avait rien demandé
Et surtout pas l’éternité

Abandon

Un cycliste allongé sur un coin de bitume
Du sang perle, se répand, sur le beau maillot blanc
Les journalistes volubiles, les caméras impassibles
Immortalisent ce petit instant de gloire posthume
Abandon

Très loin des barrières, bien au fond du talus
Hurle à la mort un vieil épagneul breton
Il cherche son maître au milieu du chahut
Abandon

Avachi dans son canapé
L’homme contemple le spectacle à la télévision
Peu après le dessert
Juste avant la publicité
Le coureur est mort
L’heure de la sieste a sonné
Abandon

L’appartement est vide, tout y est démeublé
Son épouse, ses enfants, toutes ses vaines illusions
Pas d’orage, un simple coup de torchon
En un instant tout fut envolé
Abandon

C’était au début du mois de juillet
Lorsque le vacancier fier de ses congés payés
S’en va sur la plage avec ses semblables s’entasser
L’homme soupire, éteint la télé…
… et se lève
Pour lui n’était pas encor venu le temps de tout abandonner

Atrosnomie (Atroce astronomie)

Orage nucléaire
Radioactivité solaire

Croissant de lune

Rayons sur Saturne
Le Mercure monte
Les giboulées de Mars sont devenues acides
Et Vénus s’attire les foudres de ses anciens amants

Dieux ! que votre retour sur Terre s’annonce difficile

Trilogie montagneuse

Un torrent asséché
Par des neiges éternellement
évaporées

Deux sillons dans la roche
Zigzaguent en rampant
Jusqu’au pied de la montagne

Trois questions

Ubac ou adret ?
Descendre ou monter ?
Courir ou marcher ?

Finalement…

Une petite place
À l’ombre d’un pommier
Plutôt que la crevasse
Glaciale
De l’éternité

Sans bruit

L’homme aujourd’hui a tout découvert
Tout visité

Pourtant, du haut de sa retraite dorée
Le soir venu
Quand les bruits s’estompent
Quand la nuit tombe
Il cherche en vain
De quelle façon il pourrait l’atteindre et l’entendre
Ce monde du silence que jamais encor il n’a su explorer

Poème à la chaîne

Mon métier est très mécanique
Ses procédés automatiques
Sur un écran informatique

Si vous pensez que je m’ennuie
Qu’au travail je suis enchaîné
Ce qui est vrai en théorie
En pratique souvent se défait

Au pied du mur

Je sens comme une envie de passer mon chemin
De me laisser tomber dans le fond d’un ravin
Alors je lève les yeux
Et cherche les sentiers creux
Toutes ces sentes remontant du temps de l’enfance

Mes pieds faisaient crisser les graviers
Buvaient la tasse dans les flaques d’eau
Chassaient les feuilles tombées de haut
Boudaient les marches une fois sur deux
Trouaient la neige à qui mieux mieux

Une fois passées ces insouciantes gamineries
L’homme a marché
Sans faire de bruit
Sans se mouiller
Sans rien bouder ni rien trouer
Sans rien faire d’autre que de marcher
Marcher…

Me voilà enfin au pied du mur
De l’épuisante randonnée
Des hauts des bas de très longs plats
Des plats interminables
À perte de vue
À longues foulées
Pas cadencés
À petits pas
Très petits pas

Mes amis
Il est temps je crois
D’arrêter ma route ici-bas

La langue de chez moi

La langue de mon pays
Rêve souvent d’être ailleurs
En compagnie de mots étrangers

La langue de mon pays
En beau baratineur
Invente des substantifs sophistiqués

Alors dans mon coin
Je parle la langue de chez moi
Je l’écris aussi
Pour ne pas l’oublier
Pour résister

Et plus je la parle
Et plus je l’écris
Et plus…

Plus mon coq gaulois, que le tigre lointain
Plus mon petit Littré, que la lampe d’Aladin
Et plus que l’air du temps la douceur de mes racines

Ainsi soit-il

L’impossible traversée

Tout ce qui m’est contemporain
Un jour appartiendra au passé
N’y aura-t-il vraiment rien
Qui puisse gagner un petit morceau d’éternité ?
Qui traversera le temps
Sans être bousculé
Tout en restant miraculeusement bien conservé ?

Il m’arrive parfois de rêver me retrouver plusieurs siècles plus loin
Non pas que je veuille défier la mort
Non, simplement par curiosité
Afin de contempler ce que le Temps aura bien voulu conserver

Une lettre
Un poème
Un peu de mon âme qui sait

Avant la guerre

Ils parlaient tous en même temps
Les uns très forts
Les autres plus doucement
Aucun d’eux n’avait tort
Ils pensaient tous avoir raison
Alors l’autre écouter, à quoi bon ?

Ceux qui parlaient doucement
Commencèrent à hausser le ton
Ceux qui parlaient déjà fort
Crièrent, hurlèrent ;
Des rides de colère
S’épanouirent sur leur front

Au milieu de cette assemblée
Qui n’était pas réservée
Aux seuls milieux politisés
Attendait patiemment un petit homme au ventre rond

C’était le marchand de canons

Terminus

Un jardin ouvrier
Le long d’une voie ferrée
Une pelle
Un trou à finir de creuser

C’est curieux
J’ai bien envie de sauter

Flocons

Il aura suffi d’une fine pellicule de neige
Pour que le silence enfin s’installât dans les rues

Troisième guerre

Au chant d’honneur
Boue labourée
Aux champs du malheur
Corps torturés

La longueur idéale

Une dizaine de pages
Trois petites phrases
Un dernier mot

Souvenir de grand-mère

Une très vielle tasse de thé
Porcelaine ébréchée
Par l’infusion des années

Croûte terrestre

Une tranche de vie
Deux tranches de pain
Qu’en restera-t-il sinon quelques miettes ?

Le marchand de sommeil

Étranges, merveilleuses
Fabuleuses même
Ces histoires que l’on raconte aux enfants
Dans un bateau bondé de migrants

L’écorcé vif

Un arbre abattu
Je me penche sur sa souche
Et lui compte les années

La fin du voyage

Une chanson de geste
Inscrite sur un parchemin
Par un troubadour sédentaire

À sa plus simple expression

Un poème en petite forme
Chétif et peu expressif
Cela ne rime à rien

Atoll

Un bateau à moteur
Déchire en deux la lagune
Silence dans la brume

Litanie

Je suis une pauvre phrase sans entrain
Une triste phrase qui revient
Et dont on ne voit jamais la fin

La mèche a fait long feu

Un rendez-vous chez le coiffeur
Un sujet de conversation, vite !

Finalement, je suis resté muet

Érosion

Au pied de la falaise
Géante aux pieds d’argile
Un peu de terre glaise
Cimente l’édifice fragile

Blanc

Les couleurs de l’automne
Ont blanchi cette nuit
Un peu de neige est tombée

Le petit vieux des bancs publics

Un très vieil homme
Seul sur un banc
Souriait en repensant à ses compagnons d’antan

Dans les nuages

Le soleil sur la vitre réfléchissait ses rayons
Ébloui il tourna la tête sur le côté
Demain les nuages gris viendront le sauver

Giboulée

La pluie frappe la fenêtre et ses volets
Des gouttes par milliers
Me demandent la permission d’entrer

Une courte saison

À peine arrivée
Que déjà elle repartait
Qu’elle sera longue la saison désamour…