VII

vendredi 19 décembre 2025
par  Paul Jeanzé

Jean avait la tête collée contre un hublot et les yeux plongés dans la brume. Avec ses parents, il se rendait en Angleterre au mariage d’une connaissance de sa mère. Jean soupira… Leur départ avait été retardé d’une heure ; qu’il avait pu s’ennuyer en regardant les publicités de la salle d’embarquement qui se vantaient d’emmener leurs passagers en moins d’une demi‑heure en aéroglisseur sur la côte anglaise. Le ciel était grisâtre et la mer agitée ; impossible dans ces conditions de profiter de la traversée alors qu’il s’était fait une joie de s’enivrer de l’air marin tout en se laissant rafraîchir par les embruns…

Depuis combien de temps errait-il ainsi, seul au milieu de la foule, dans l’incapacité de saisir le moindre mot parmi le brouhaha des conversations ? Pour tromper l’ennui aussi bien que sa faim, Jean choisit sans discernement plusieurs toasts qu’il trouva affreusement salés ; il eut alors très soif et chercha quelque chose à boire. En parcourant les différents buffets, Jean découvrit de curieux verres, tout en hauteur, et qui contenaient pour certains d’entre eux, car la plupart étaient vides, une faible quantité d’un liquide jaunâtre où quelques bulles tentaient de s’échapper en remontant à la surface. Une sorte de limonade sans doute… Jean découvrait pour la première fois un pays étranger, et rien ne lui était familier. Il n’avait pas non plus le souvenir de s’être déjà retrouvé en présence de tant de monde, de tant de bruit, de tant d’agitation… Méfiant, il porta la coupe à ses lèvres et fut surpris par l’étrange sensation que lui provoqua l’absorption de ce breuvage inconnu. Il lui laissa tout d’abord une désagréable impression ; mais peu à peu, de le sentir se répandre dans son corps lui apporta une sensation de chaleur, de bien être même. Comme les verres étaient presque vides, Jean dut en boire quatre ou cinq avant d’étancher sa soif. Alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner des buffets, Jean remarqua une coupe qui était encore pleine ; il s’en approcha prudemment. Prenant soudainement conscience qu’il allait entreprendre quelque chose que peut-être ses parents désapprouveraient, il saisit précipitamment la coupe, en versa le contenu dans un verre en plastique, puis partit avec son butin en direction du grand jardin accolé à la salle de réception. Le temps était toujours morose : dehors, une pluie fine rendait l’atmosphère très humide ; il s’installa néanmoins sur un banc. Là, il but d’un trait le contenu de son verre et eut subitement froid ; il frissonna et commença à avoir la nausée ; sa tête se mit à tourner en même temps que sa vue se brouillait. Quand ses parents le retrouvèrent une demi‑heure plus tard, il finissait de vomir dans les toilettes. Il ne raconta rien de sa mésaventure, car il avait compris que ce qu’il avait bu n’était pas destiné aux enfants. De leur côté, ses parents en conclurent naïvement qu’il avait certainement attrapé un coup de froid au cours de la traversée, ou bien en se rendant dans le jardin au cours de la réception, car Jean avait les fesses trempées.

Jean ne put s’empêcher de faire le rapprochement entre ces bribes de souvenirs et la situation qu’il vivait en ce moment, surtout quand il se rappela combien il s’était senti mal alors qu’il était allongé sur la banquette arrière d’une voiture conduite par ses parents. Il avait encore en tête toute cette pluie qui ruisselait le long de la vitre ; et les lumières de la ville qui dansaient, qui dansaient à lui donner la nausée… Jean cligna des yeux en regardant la pâle lueur qui peinait à s’extraire de la froide ampoule qui pendait au centre de sa cellule. Jean avait somnolé une petite heure, en même temps que lui étaient revenus ces souvenirs d’enfance. Et si tout avait commencé ainsi ? Et si tous ses malheurs n’avaient pour cause qu’un misérable verre de champagne bu en catimini au cours d’un mariage alors qu’il n’était qu’un innocent gamin de six ans ? Dans son for intérieur, Jean savait pourtant bien qu’il ne pouvait incriminer la seule destinée. Il l’avait bien aidée, la destinée…


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


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