Épilogue

vendredi 19 décembre 2025
par  Paul Jeanzé

Je me lève
Et je te bouscule
Tu ne te réveilles pas
Comme d’habitude
Sur toi je remonte le drap
J’ai peur que tu aies froid
Comme d’habitude
Ma main caresse tes cheveux
Presque malgré moi
Comme d’habitude
Mais toi tu me tournes le dos
Comme d’habitude…
 [1]

Délicatement, Jean arrêta le radio-réveil, et comme dans la chanson, il remonta le drap sur son épouse qui dormait encore. En revanche, il se garda bien de lui caresser les cheveux, de peur de la réveiller ; il prit néanmoins le temps de s’approcher légèrement afin d’écouter sa paisible respiration. Jean se leva doucement avant de se diriger vers la salle de bain sans faire de bruit. En prenant sa douche, il pensa de nouveau à cette chanson de la fin des années 1960 et commença à en siffloter l’air en même temps que l’eau chaude le tirait de sa torpeur. S’il ne parvint pas à en retrouver les paroles mais seulement quelques bribes, Jean se souvint combien c’était une chanson extrêmement triste où l’amour avait depuis longtemps cédé la place à l’indifférence et à la solitude. Hélas, encore une histoire d’amour qui s’était mal terminée, comme la plupart des histoires d’amour des chansons et des romans, commenta Jean pour lui-même. C’était effectivement curieux ; il lui semblait qu’il était assez rare que les romans finissent par un joyeux lever de soleil inondant un modeste pavillon de banlieue dans lequel une famille composée d’un mari, de son épouse et de leur fille, allait démarrer sa journée « comme d’habitude », c’est-à-dire dans une atmosphère calme et sereine. Oui, c’était vraiment très curieux… Mais Jean dût interrompre là sa réflexion. Il avait beau vivre dans la tranquillité, il lui fallait quand même regarder l’heure. En effet, sa maison ne comptant qu’une salle de bains, il allait devoir laisser la place à son épouse. En enfilant son peignoir, Jean se rappela qu’il avait été un jour question de couper une chambre en deux pour faire une deuxième salle de bains. L’idée, vite abandonnée, de déménager pour une résidence plus grande avait même été un temps envisagée.

Jean descendit les escaliers avant d’entrer dans la cuisine. À l’étage, sa femme investissait en baillant la salle de bain ; il avait largement le temps de préparer le petit‑déjeuner pour toute la famille. « Comme d’habitude », il proposerait à son petit monde un mélange de céréales composé de pétales de sarrasin et de maïs. Mais avant cela, il aurait coupé avec soin et en petits morceaux des fruits qui, selon la saison, allaient de la pomme à la nectarine en passant par les poires, les prunes et autres abricots ; sans compter, tout au long de l’année, l’indéboulonnable banane. Pour parfaire ce mélange, il ajouterait quelques graines de chia, de lin, de tournesol et de courge. Le tout serait chauffé à feu doux dans du lait végétal : une savante association de lait d’amande et de lait de coco, avec un zeste de lait de noisette. Bien remuer et le tour était joué ! Mais ce n’était pas tout, car Jean remplirait également trois ramequins de fromage blanc agrémentés de quelques pruneaux. Il ne lui resterait plus qu’à faire mijoter, dans une grande poêle, une omelette au jambon de dinde aromatisée d’aneth et de curry. Pour accompagner leur petit déjeuner, Marie et Lisa boiraient du thé noir, pendant que lui se contenterait d’un grand verre d’eau dix minutes environ avant de passer à table.

De multiples odeurs avaient envahi la cuisine. Marie et Lisa n’allaient pas tarder à le rejoindre. Au moment où il entendit une joyeuse cavalcade en provenance l’escalier, Jean perçut au loin, le bruit du verre qui se brisait. « Tiens, cela fait déjà cinq semaines que les poubelles pour le verre sont passées ? » Il avait une nouvelle fois oublié de la sortir. Mais cela n’était pas bien grave, car avant qu’elle ne fût remplie de bocaux, il leur faudrait en avaler, du miel, des cornichons, des lentilles et autres petits pois. Jean ne put s’empêcher de sourire à nouveau. Il était certain que s’ils consommaient régulièrement des jus de fruits et de l’alcool, la poubelle serait pleine plus rapidement. Mais voilà, ce n’était pas le cas. Il dut s’arrêter là dans ses pensées, et s’il appréciait particulièrement cette petite solitude matinale qu’il mettait à profit pour proposer aux deux personnes qu’il aimait le plus au monde, un succulent petit déjeuner, voilà que les deux personnes en question venaient d’entrer dans la pièce et s’appliquaient à lui administrer, Marie sur la joue droite, et Lisa sur la joue gauche, un tendre baiser.

Une heure plus tard, Jean était seul dans la maison et terminait de débarrasser la table. Alors que Marie était parti déposer Lisa au lycée avant de se rendre à son travail, Jean avait choisi de prendre une journée de congé. Il en profiterait alors pour faire un petit jogging et tondre la pelouse avant midi ; ensuite, il avait prévu de faire pas mal de cuisine, puis de classer et ranger tous les papiers qui trainaient. Oui, cela serait une journée tout à fait ordinaire, banale même, mais il ne ressentait nullement le besoin d’entreprendre des choses extraordinaires. Ou plutôt, il savait qu’avec sa petite famille au sein de laquelle régnait l’amour et le bonheur de vivre, sa journée ordinaire lui paraîtrait extraordinaire. Et même s’il n’avait pas encore osé franchir le pas, sans doute se rendrait-il, un prochain dimanche, à la messe afin de remercier le Divin pour tous les précieux petits bonheurs terrestres qu’Il avait bien voulu mettre à sa portée.

Vittel, novembre 2025


[1Comme d’habitude – Claude François (1967)


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


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