Yitro La liberté : pour "être" ou pour "avoir" ?

, par  Paul Jeanzé

C’est avec le siècle des Lumières que la liberté commence à trouver des théoriciens pour une application pratique. Cette simultanéité n’est pas fortuite. Elle nous donne les clefs pour comprendre ce qu’est la liberté pour l’Occident. Cette époque est comme un pont entre un monde qui agonise et la modernité.

Les idées s’organisent autour de la science qui, scrutant l’horizon plus loin que l’interprétation chrétienne de la Bible, s’émancipe peu à peu de la tutelle de l’Église. Les grandes découvertes géographiques donnent à l’homme le sentiment d’une toute puissance infinie qui porte en germe l’athéisme et le matérialisme. C’est sur ce "cavenas" sociologique que l’on pourra donner les premiers éléments d’une définition. La liberté c’est, dans un premier temps, disposer d’un éventail plus ou moins large de possibilités d’action. Quand plus tard l’homme se donnera les "moyens" de faire un choix dans cet éventail, la définition sera complète. Cette conception trouvera son expression la plus parfaite avec la philosophie de la consommation ou du bonheur pour "l’avoir". Posséder sera l’indice le plus fiable de la liberté.

Réfléchir sur la liberté à partir des données juives ce n’est pas simplement envisager la question d’une manière différente c’est se situer sur un plan complètement opposé. Pour la tradition juive le passage de la servitude à la liberté c’est l’itinéraire de la sortie d’Égypte au don de la Thora. Or, premier détail frappant, alors qu’Israël est appelé par Hachem en Égypte "mon fils", il est désigné par le terme "serviteur" lorsque Hachem lui donne la Thora. L’état de serviteur évoque une dépendance, une restriction dans la capacité d’action. Comment comprendre dès lors la liberté comme étant une limitation d’action et une soumission à une autorité ? Nous répondrons à cette question par une définition "juive" de la liberté pour, par la suite, l’expliquer et la justifier d’après les textes de la tradition. La liberté, c’est la plénitude spirituelle de l’être juif.

quand Betteilheim rejoint Maïmonide

La différence entre l’homme et l’animal tient à leur capacité de choix. L’animal ne peut choisir puisqu’il est guidé et orienté par une nature qui ne variera jamais. L’homme au contraire se caractérise par son pouvoir d’infléchir son devenir dans le sens qu’il souhaite lui donner. Il sera donc sans cesse confronté à des choix. Mais si pour certains cette disposition humain s’appellera la liberté, elle ne sera pour nos Maîtres qu’une illusion. Pour le Rambam (Maïmonide) la liberté ainsi conçue n’existe pas. "L’homme, explique-t-il est déterminé (dans ses comportements) par les opinions de son entourage et subit l’influence du pays dans lequel il vit..." Les orientations qu’il donne à sa vie ne sont donc pas le fruit de sa réflexion mais les conséquences logiques de tout ce qu’il aura vu, entendu, lu ou subi comme bourrage de crâne culturel ou politique. C’est ce que confirme Bruno Betteilheim quand il affirme que "notre comportement est plus dicté par les circonstances que par notre personnalité". Mais le Talmud va encore plus loin. Nos Maîtres y expliquent que "les méchants [1] ont un comportement dicté par les impulsions émotionnelles". En d’autres termes l’homme réagit plus qu’il ne pense. C’est bien trop souvent le cœur qui dicte à la tête ses mots d’ordre, ce qui signifie, pour la majorité d’entre nous, que nos choix laissent très peu de place à la réflexion sereine et approfondie. Ce n’est pas l’effet du hasard si physiquement la tête est au-dessus du cœur, car c’est elle, qui doit contrôler les débordements intempestifs du cœur.

Indépendance d’esprit

Pour contrecarrer les effets de ces manipulations, l’homme a besoin d’un système qui lui permette de se retrouver, de connaître sa véritable nature. Seule la Thora peut l’aider dans cette voie puisqu’elle seule, est au-dessus des contingences humaines. C’est pourquoi le passage de la servitude de l’Égypte à la liberté est lié avec le don de la Thora, le don de la loi. En devenant "serviteur de Hachem" en se soumettant à la loi, le Juif va se créer une identité propre afin que le monde ne puisse plus lui imposer une identité artificielle. Cette autonomie qu’il se construira grâce à la Thora sera sa liberté. C’est là le point fondamental qui sépare la philosophie matérialiste de l’Occident de celle du judaïsme. L’une conçoit la liberté comme la recherche effrénée et incessante de "l’avoir" de la possession, alors que l’autre est la volonté d’une perfection intérieure (pour précisément échapper au piège de "l’avoir") par l’adhésion au judaïsme. C’est ce qui explique l’identité de lettres des mots "liberté" et "gravé" hérouth et harouth. La liberté n’est possible que lorsque le Juif soumet sa vie à ce qui est gravé (sur les tables de la Loi).

Ce dernier point sera l’occasion pour nous de comprendre le sens des Mitzvoth. celles-ci ne sont donc pas des "repères culturels" pour situer le judaïsme, mais des moyens pour nous aider à trouver un équilibre intérieur. Servir Hachem c’est aussi apprendre à se connaître soi-même.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)

[1Par les mots "méchants" traduction difficile de l’hébreu "rechaïm", il faut comprendre "tout individu" ayant comme bilan spirituel plus de fautes que de bonnes actions"