Vayikra Leçons sur la Paracha (Vayikra II)

, par  Paul Jeanzé

Lorsqu’un homme parmi vous offrira un sacrifice à Hachem... (Vayikra 1, 2)

Le mot français "sacrifice" traduit le terme hébreu qorban. Mais cela n’exprime que très improprement l’acception du mot hébreu. En effet, le mot "sacrifice", en français, implique en premier lieu la notion de privation, alors qu’en hébreu qorban signifie, d’abord, une approche. Selon le commentaire de Rachi sur la suite de notre verset, tous les sacrifices concernés dans notre paracha sont des nedavot, c’est-à-dire des sacrifices d’offrande.

Or, le sens direct de l’expression qorban lachem ("sacrifice à Hachem") est en général compris dans un sens restrictif : c’est à Hachem seul que les sacrifices seront offerts. Cela est indiqué, d’une part, par l’ordre des mots, qorban avant Hachem, mais aussi par la ponctuation traditionnelle qui sépare les deux mots par un accent disjonctif. L’intention du verset est donc la suivante : "Lorsqu’un homme parmi vous sera porté à offrir une offrande, ce sera à Hachem." On pourrait s’étonner de cette précision. Cela vient cependant du fait que le comportement religieux du culte de l’offrande s’adressait, depuis les premières générations de l’histoire humaine, aux forces naturelles divinisées par les différents paganismes de l’Antiquité. Il fallut un très long effort spirituel au long de l’histoire des civilisations humaines pour dépasser le temps des idolâtries et accéder à l’évidence que le culte - tendance naturelle de l’homme - ne doit s’adresser qu’à Hachem seul.

Cependant, la nécessité de cette exhortation reste actuelle, vu le nombre d’idolâtries travesties en "idéaux" que comportent les cultures contemporaines. La laïcisation des concepts cache souvent la filiation directe de l’idéal à l’idole. Mais il est clair que toutes les grandes catastrophes où périssent les sociétés humaines ont pour cause profonde un choix spirituel idolâtre, qui consiste à privilégier une des valeurs qui sollicitent la conscience de l’homme et à l’ériger en absolu, en lieu et place de l’Unité du Nom de Celui qui est Eloïm. C’est bien à cela d’ailleurs que fait allusion le verset :

Celui qui sacrifiera à une divinité sera frappé d’interdit (Chemot 22, 19)

Or, très nombreuses sont ces idolâtries partielles des sociétés contemporaines. La société juive elle-même n’est pas toujours à l’abri de leurs séductions. Il était donc important de rappeler au début du livre de Vayikra, qui institue les règes de toute liturgie propre au culte impliqué par la Loi de Moïse, le principe absolu du monothéisme hébreu : seul Eloïm, qui révèle Son Nom comme garant de l’unité des valeurs, doit être Celui à qui le culte est adressé.

On remarquera à ce sujet qu’aucune allusion à Moïse n’est autorisée dans la liturgie juive. Au risque d’ingratitude, la tradition d’Israël empêche totalement une quelconque référence à Moché Rabbénou dans le culte propre à la Loi qui fut révélée par son entremise. La prière ne s’adresse jamais au "Hachme de Moïse", mais Hachme des Pères, les engendreurs de la nation hébraïque, Abraham, Isaac et Jacob. Il ne s’agit pas de l’"idéal" d’un maître exemplaire érigé en "idole" pour ses disciples devenus ses fidèles, mais de Celui qui s’est révélé à la descendance des fondateurs de la nation dont Moïse était le maître. La référence aux Pères d’Israël prime donc celle du maître d’Israël et empêche en cela le risque de divinisation du "médiateur" que fut Moïse. Plus encore, le récit du séder de Pessa’h, le rappel de la sortie d’Égypte - événement qui fonde la foi d’Israël et son histoire comme collectivité - ne comporte aucune allusion à Moïse. Tout cela d’ailleurs est étroitement homogène avec la modestie dont il a lui-même fait preuve et à laquelle la Thora a particulièrement rendu hommage :

Et l’homme Moïse était très humble, plus que tout homme sur la face de la terre. (Bamidbar 12, 3)

Se rattache à cela un enseignement très connu concernant le premier mot du verset : Vayikra (Et Il appela [Moïse]). On a remarqué que l’écriture traditionnelle comporte un tout petit alef à la fin du mot. C’est, nous dit-on, une preuve supplémentaire de la modestie de Moïse qui aurait préféré écrire le mot vayiqar, que le texte emploie pour dire l’irruption aveugle de la prophétie chez les prophètes des nations. Le alef est quand même écrit, mais en tout petit caractère.

Léon Askénazi (leçons sur la Thora - Spiritualités vivantes - Albin Michel)