V – Dans la vallée de la Mimente

vendredi 3 novembre 2023
par  Paul Jeanzé
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Le mardi, 1er octobre, nous quittâmes Florac, bourrique fatiguée et conducteur de bourrique fatigué. Un petit chemin en amont du Tarnon, un pont couvert en bois, nous firent pénétrer dans la vallée de la Mimente. D’âpres montagnes de roche rougeâtre dominaient le cours d’eau. D’immenses chênes et des châtaigniers croissaient sur les versants ou sur les terrasses pierreuses. Çà et là, un champ rouge de millet ou quelques pommiers surchargés de pommes écarlates, puis la route longea de fort près deux hameaux obscurs, l’un d’eux nanti d’un ancien château-fort, haut perché, à réjouir le cœur du touriste.

Ici encore il fut malaisé de découvrir un emplacement où camper. Même sous les chênes et les châtaigniers, le sol n’était pas seulement déclive, mais encombré de cailloux épars. Là où il n’y avait point de couvert, les montagnes dévalaient jusqu’au cours d’eau dans un précipice rougeâtre tapissé de bruyères. Le soleil avait quitté les pics les plus hauts devant moi et la vallée s’emplissait du mugissement des cornes des bergers qui ramenaient les troupeaux à l’étable pendant que j’examinais une crique de prairies à quelque distance sous la route, dans un repli de la rivière. J’y descendis et attachant provisoirement Modestine à un arbre, je me mis à inspecter le voisinage. Une ombre crépusculaire d’un gris cendré emplissait le ravin. À peu de distance les objets devenaient indistincts et s’enchevêtraient trompeusement les uns aux autres. Et l’obscurité montait rapidement comme une buée. Je m’approchais d’un chêne immense qui croissait dans la prairie à l’extrême bord de la rivière, lorsque, à mon déplaisir, des voix d’enfants me parvinrent aux oreilles et j’aperçus une habitation, au tournant, sur la rive opposée. Je fus presque tenté de recharger et de repartir ; toutefois l’obscurité croissante m’engagea à rester. Je n’avais qu’à me tenir coi jusqu’à la venue de la nuit et à me fier à l’aurore pour m’appeler de bonne heure, le matin. Pourtant il était pénible d’être gêné par des voisins dans une si vaste hôtellerie.

Un creux sous le chêne me servit de lit. Avant que j’eusse donné à manger à Modestine et disposé mon sac, trois étoiles brillaient déjà avec éclat et les autres commençaient d’apparaître aux profondeurs du ciel. Je descendis emplir mon bidon à la rivière qui semblait très sombre parmi les rochers ; je dînai de bon appétit dans l’obscurité, car j’hésitais à allumer une lanterne si près d’une maison. La lune, dont j’avais vu le pâle croissant durant tout l’après-midi, éclairait faiblement le faîte des monts, mais aucun rayon ne descendait au creux du ravin où j’étais étendu. Le chêne se dressait devant moi comme une colonne d’obscurité et, au-dessus de ma tête, de bienveillantes étoiles étaient accrochées au fronton de la nue. Personne ne connaît les étoiles qui n’a dormi, selon l’heureuse expression française, à la belle étoile. Il peut bien savoir tous leurs noms et distances et leurs grandeurs et demeurer pourtant dans l’ignorance de ce qui seul importe à l’humanité, leur bénéfique et sereine influence sur les âmes. Les étoiles sont la plus grande source de poésie et, à juste titre d’ailleurs, car elles sont elles-mêmes les plus classiques des poètes. Ces mondes même lointains, brillants comme des flambeaux ou agglomérés comme une poussière de diamants, là-haut, ont été les mêmes pour Roland ou pour Cavalier, lorsque pour emprunter une expression de ce dernier, « ils n’avaient d’autre tente que les cieux et d’autre lit que la terre maternelle ».

Toute la nuit, un vent violent souffla dans la vallée et je sentis sur moi tomber les glands du chêne. Pourtant cette première nuit d’octobre, l’atmosphère était aussi douce qu’au mois de mai et je dormis ayant repoussé ma fourrure.

Je fus fort troublé par les jappements d’un chien, animal que je redoute plus qu’un loup. Un chien est infiniment plus brave et, en outre, le sentiment du devoir l’encourage. Si l’on tue un loup, on ne rencontre qu’approbation et louange ; si l’on tue un chien, les droits sacro-saints de la propriété et les affections domestiques élèvent à la ronde contre vous une clameur réprobatrice en vue d’une réparation. À la fin d’une journée éreintante le bruit cruellement répété de l’aboiement d’un chien cause une vive contrariété ; à un trimardeur de mon espèce, voilà qui représente le monde confortable et sédentaire sous son aspect le plus odieux. Il y a quelque chose du clergyman et de l’homme de loi dans cet animal domestique. S’il n’était pas punissable à coups de pierre, l’homme le plus hardi renoncerait à voyager à pied. J’ai beaucoup d’égards pour les chiens dans le cercle de famille, mais sur la route ou dormant sub divo, je les déteste ensemble et les redoute.

Je fus éveillé le lendemain matin (mardi 1er octobre) par le même cabot – car je le reconnus à son aboiement – descendant à fond de train sur la berge et qui, me voyant me lever, battit en retraite en grande hâte. Les étoiles n’étaient pas encore tout à fait éteintes. Le ciel était de ce gris-bleu atténué et enchanteur du prime matin. Une lumière encore pure commençait de s’épandre et les arbres sur les cimes se silhouettaient à traits secs sur l’horizon. Le vent avait tourné au nord et ne m’atteignait plus dans le ravin ; mais, tandis que je continuais mes préparatifs, il poussa vivement un nuage blanc au-delà du sommet de la montagne et, levant les yeux je fus surpris de voir le nuage teinté d’or. Dans ces régions élevées de l’atmosphère, le soleil brillait déjà comme à midi. Si seulement les nuages voguaient assez haut, pareil phénomène se produirait durant toute la nuit, car la lumière du jour ne cesse jamais dans les champs de l’espace.

Comme j’entreprenais de remonter la vallée, un ouragan surgi de l’Orient, s’y abattit quoique les nuages au-dessus de ma tête continuassent leur course dans une direction presque opposée. Quelques enjambées plus loin, et j’aperçus un versant entier de la montagne doré par le soleil ; et un peu au-delà encore, entre deux pics, un disque de lumière éblouissante apparut flottant dans le ciel et je me trouvai une fois de plus, face à face, avec l’immense bûcher de joie qui occupe le centre de notre système planétaire.
Je ne rencontrai qu’un être humain, cette matinée-là : un sombre voyageur d’allure militaire qui portait une carnassière attachée à un ceinturon. Il me fit une remarque qui vaut, me semble-t-il, d’être rapportée. Comme je lui demandais, en effet, s’il était protestant ou catholique :

– Oh ! fit-il, je n’ai point honte de ma religion. Je suis catholique.

Il n’avait point honte de sa religion ! La phrase est un document de naïve statistique ; c’est façon de s’exprimer, en effet, de quelqu’un de la minorité. Je pensais en souriant à Baville et à ses dragons, et qu’on peut bien fouler une religion sous les rudes sabots des chevaux pendant un siècle et ne la laisser que plus vivante après cette épreuve. L’Irlande est toujours catholique ; les Cévennes sont toujours protestantes. Une pleine corbeillée de lois et de décrets, non plus que les sabots et gueules des canons d’un régiment de cavalerie ne peuvent modifier d’un iota la liberté de penser d’un laboureur. D’apparence, les gens de la campagne n’ont pas beaucoup d’idées, mais telles qu’ils les ont, elles sont hardiment implantées et prospèrent d’une façon florissante par la persécution. Quiconque a vécu, pendant longtemps, dans la sueur des midis laborieux et sous les étoiles de la nuit, un hôte des monts et des forêts, un vieux campagnard honnête est, en fin de compte, en étroite communion avec les forces de l’univers et en amitié féconde avec son Dieu tout proche. Comme mon Frère montagnard de Plymouth, il connaît le Seigneur. Sa religion n’est point fondée sur un choix d’arguments, elle est la poésie de l’expérience humaine, la philosophie de l’histoire de sa vie. Au cours des ans, Dieu est apparu à cet homme simple comme une puissance considérable, semblable à un grand soleil qui brille ; il est devenu le substratum et l’essence de ses moindres réflexions. On peut changer d’autorité credo et dogmes ou décréter une religion nouvelle au son des trompettes, si l’on veut ; mais voici un homme qui garde ses idées personnelles et y adhère d’une manière opiniâtre, dans le bien et le mal. Il est catholique, protestant ou Frère de Plymouth, dans le même sens irrévocable qu’un homme n’est pas une femme ou une femme n’est pas un homme. Car il ne saurait changer sa croyance, à moins d’extirper tous les souvenirs de son passé et d’une manière stricte et artificielle, modifier son état d’esprit.


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