Carnets I (Mai 1935 - février 1942) Albert Camus

, par  Paul Jeanzé

Chercher les contacts. Tous les contacts. Si je veux écrire sur les hommes, comment m’écarter du paysage ? Et si le ciel ou la lumière m’attire, oublierai-je les yeux ou la voix de ceux que j’aime ? À chaque fois, on me donne les éléments d’une amitié, les morceaux d’une émotion, jamais l’émotion, jamais l’amitié.
On va voir un ami plus âgé pour lui dire tout. Du moins ce quelque chose qui étouffe. Mais lui est pressé. On parle de tout et de rien. L’heure passe. Et me voici plus seul et plus vide [...]

*

Si le temps coule si vite, c’est qu’on n’y répand pas de points de repères. Ainsi de la lune au zénith et à l’horizon. C’est pourquoi ces années de jeunesse sont si longues parce que si pleines, années de vieillesse si courtes parce que déjà constituées. Remarquer par exemple qu’il est presque impossible de regarder une aiguille tourner cinq minutes sur un cadran tant la chose est longue et exaspérante.

*

Au soir, douceur du monde sur la baie - Il y a des jours où le monde ment, des jours où il dit vrai. Il dit vrai, ce soir - et avec quelle insistante et triste beauté.

*

Août 37
Il s’enfonçait tous les jours dans la montagne et en revenait muet, les cheveux pleins d’herbes et couvert des égratignures de toute une journée. Et chaque fois c’était la même conquête sans séduction. Il fléchissait peu à peu la résistance de ce pays hostile. Il arrivait à se faire semblable à ces nuages ronds et blancs derrière l’unique sapin qui se détachait sur une crête, semblable à ces champs d’épilobes rosâtres, de sorbiers et de campanules. Il s’intégrait à ce monde aromatique et rocheux. Parvenu au lointain sommet, devant le paysage immense soudain découvert, ce n’était pas l’apaisement de l’amour qui naissait en lui, mais une sorte de pacte intérieur qu’il concluait avec cette nature étrangère, la trêve qui s’établit entre deux visages durs et farouches, l’intimité de deux adversaires et non l’abandon de deux amis.

*

Dialogue
- Et que faites-vous dans la vie ?
- Je dénombre, Monsieur.
- Quoi ?
- Je dénombre. Je dis : un, la mer, deux, le ciel (ah que c’est beau !), trois, les femmes, quatre, les fleurs (ah ! que je suis content !).
- ça finit dans la niaiserie alors.
- Mon Dieu, vous avez l’opinion de votre journal du matin. Moi, j’ai l’opinion du monde. Vous pensez avec L’Écho de Paris et je pense avec le monde. Quand il est dans la lumière, quand le soleil tape, j’ai envie d’aimer et d’embrasser, de me couler dans des corps comme dans des lumières, de prendre un bain de chair et de soleil. Quand le monde est gris, je suis mélancolique et plein de tendresse. Je me sens meilleur, capable d’aimer au point de me marier. Dans un cas comme dans l’autre, ça n’a pas d’importance.

*

22 novembre
Il est normal de donner un peu de sa vie pour ne pas la perdre tout entière. Six ou huit heures par jour pour ne pas crever de faim. Et puis tout est profit à qui veut profiter.

*

La politique et le sort des hommes sont formés par des hommes sans idéal et sans grandeur. Ceux qui ont une grandeur en eux ne font pas de politique. Ainsi de tout. Mais il s’agit maintenant de créer en soi un nouvel homme. Il s’agit que les hommes d’action soient aussi des hommes d’idéal et les poètes industriels. Il s’agit de vivre ses rêves - de les agir. Avant, on y renonçait ou s’y perdait. Il faut ne pas s’y perdre et n’y pas renoncer.

*

Nous n’avons pas le temps d’être nous-mêmes. Nous n’avons que le temps d’être heureux.

*

Je me souviens encore de cette crise de désespoir qui me saisit lorsque ma mère m’annonça que "maintenant j’étais assez grand et que je recevrais des cadeaux utiles au Jour de l’An". Aujourd’hui encore je ne peux me défendre d’une crispation secrète lorsque je reçois des cadeaux de cette catégorie [...]

*

On parle beaucoup en ce moment de la dignité du travail, de sa nécessité [...]
Mais c’est une duperie. Il n’y a de dignité du travail que dans le travail librement accepté. Seule l’oisiveté est une valeur morale parce qu’elle peut servir à juger les hommes. Elle n’est fatale qu’aux médiocres. C’est sa leçon et sa grandeur. Le travail au contraire écrase également les hommes. Il ne fonde pas un jugement. Il met en action une métaphysique de l’humiliation. Les meilleurs ne lui survivent pas sous la forme d’esclavage que la société des bien-pensants actuellement lui donne [...]

*

Affiche à la caserne : "L’alcool éteint l’homme pour allumer la bête" - ce qui lui fiat comprendre pourquoi il aime l’alcool.

*

Poe et les quatre conditions du bonheur :
1. La vie en plein air
2. L’amour d’un être
3. Le détachement de toute ambition
4. La création

*

La guerre a éclaté. Où est la guerre ? En dehors des nouvelles qu’il faut croire et des affiches qu’il faut lire, où trouver les signes de l’absurde événement ? Elle n’est pas dans ce ciel bleu sur la mer bleue, dans ces crissements de cigales, dans les cyprès des collines. Ce n’est pas ce jeune bondissement de lumière dans les rues d’Alger.
On veut y croire. On cherche son visage et elle se refuse à nous. Le monde seul est roi et ses visages magnifiques.
Avoir vécu dans la haine de cette bête, l’avoir devant soi et ne pas savoir la reconnaître. Si peu de choses ont changé. Plus tard, sans doute, viendront la boue, le sang et l’immense écœurement. Mais pour aujourd’hui on éprouve que le commencement des guerres est semblable aux débuts de la paix : le monde et le cœur les ignorent.

*

Mars
Que signifie ce réveil soudain - dans cette chambre obscure - avec les bruits d’une ville tout d’un coup étrangère ? Et tout m’est étranger, tout, sans un être à moi, sans un lieu où refermer cette plaie. Que fais-je ici, à quoi riment ces gestes, ces sourires ? Je ne suis pas d’ici - pas d’ailleurs non plus. Et le monde n’est plus qu’un paysage inconnu où mon cœur ne trouve plus d’appuis. Étranger, qui peut savoir ce que ce mot veut dire.

*

On n’a pas assez senti en politique combien une certaine égalité est l’ennemie de la liberté. En Grèce, il y avait des hommes libres parce qu’il y avait des esclaves.

*

Navigation