Carnets II (Janvier 1942 - mars 1951) Albert Camus

, par  Paul Jeanzé

Le Français a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac : il est devenu fonctionnaire, petit bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait un monde sans lever le cul de son fauteuil.

*

Détestable, l’écrivain qui parle, exploite ce qu’il n’a jamais vécu. Mais attention, un assassin n’est pas l’homme le plus désigné pour parler du crime. (Mais n’est-il pas l’homme le plus désigné pour parler de son crime ? cela même n’est pas sûr.) Il faut imaginer une certaine distance de la création à l’acte. L’artiste véritable se trouve à mi-chemin de ses imaginations et de ses actes. C’est celui qui est "capable de". Il pourrait être ce qu’il décrit, vivre ce qu’il écrit. L’acte seul le limiterait, il serait celui qui a fait.

*

L’intelligence est en plein désarroi. La connaissance s’est distendue à ce point que le monde et l’esprit ont perdu tout point d’appui. C’est un fait que nous souffrons de nihilisme. Mais le plus admirable sont les prêches sur les "retours". Retour au Moyen Âge, à la mentalité primitive, à la terre, à la religion, à l’arsenal des vieilles solutions. Pour accorder à ces baumes une ombre d’efficacité, il faudrait faire comme si nos connaissances n’existaient plus - comme si nous n’avions rien appris - feindre d’effacer en somme ce qui est ineffaçable. Il faudrait rayer d’un trait de plume l’apport de plusieurs siècles et l’indéniable acquis d’un esprit qui finalement (c’est son dernier progrès) recrée le chaos pour son propre compte. Cela est impossible. Pour guérir, il faut s’arranger de cette lucidité, de cette clairvoyance. Il faut tenir compte des lumières que nous avons pris soudain de notre exil. L’intelligence n’est pas en désarroi parce que la connaissance a bouleversé le monde. Elle est en désarroi parce que la connaissance a bouleversé le monde. Elle est en désarroi parce qu’elle ne peut pas s’arranger de ce bouleversement. Elle ne "s’est pas faite à cette idée". Qu’elle s’y fasse et le désarroi disparaîtra. Il ne restera que le bouleversement et la connaissance claire que l’esprit en a. C’est toute une civilisation à refaire.

*

De la critique
Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser.

*

Un essai sur la France dans bien des années ne pourra pas se passer d’une référence à l’époque actuelle. Cette idée venue dans un petit train départemental en voyant défiler, massés dans des gares minuscules, ces visages et ces silhouettes de Français qu’il me sera difficile d’oublier : vieux couples de paysans, elle parcheminée, lui le visage lisse, éclairé de deux yeux clairs et d’une moustache blanche - silhouettes que deux hivers de privations ont tordues, vêtues de costumes luisants et reprisés. L’élégance a quitté ce peuple que la misère habite. Dans les trains les valises sont fatiguées, fermées avec des ficelles, rafistolées avec du carton. Tous les Français ont l’air d’émigrants.

*

Un écrivain ne doit pas parler de ses doutes en face de sa création. Il serait trop facile de lui répondre : "Qui vous force à créer ? Si c’est une angoisse si continue, pourquoi la supportez-vous ?" Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. Ne jamais parler de ses doutes - quels qu’ils soient.

*

La première chose à apprendre pour un écrivain c’est l’art de transposer ce qu’il sent dans ce qu’il veut faire sentir. Les premières fois c’est par hasard qu’il réussit. Mais ensuite il faut que le talent vienne remplacer le hasard. Il y a ainsi une part de chance à la racine du génie.

*

Saint-Étienne
Je sais ce qu’est le dimanche pour un homme pauvre qui travaille. Je sais surtout ce qu’est le dimanche soir et si je pouvais donner un sens et une figure à ce que je sais, je pourrais faire d’un dimanche pauvre une œuvre d’humanité.

*

Dans ce pays où l’hiver a supprimé toute couleur puisque tout y est blanc, le moindre son puisque la neige l’étouffe, tous les parfums puisque le froid les recouvre, la première odeur d’herbes du printemps doit être comme l’appel joyeux, la trompette éclatante de la sensation.

*

Supposons un penseur qui, après avoir publié quelques ouvrages, déclare dans un nouveau livre : "J’ai pris jusqu’ici une mauvaise direction. Je vais tout recommencer. Je pense maintenant que j’avais tort", plus personne ne le prendrait au sérieux. Et pourtant il ferait alors preuve qu’il est digne de la pensée.

*

Enfance pauvre
Différence essentielle quand j’allais chez mon oncle : chez nous les objets n’avaient pas de nom, on disait : les assiettes creuses, le pot qui est sur la cheminée, etc. Chez lui : le grès flambé des Vosges, le service de Quimper, etc.

*

Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif.

*

- Défendez-vous, disaient les juges.
- Non, dit l’Inculpé.
- Pourquoi ? Cela se doit.
- Non encore. Je veux que vous preniez toute votre responsabilité.

*

La réputation. Elle vous est donnée par des médiocres et vous la partagez avec des médiocres ou des gredins.

*

Antinomies politiques. Nous sommes dans un monde où il faut choisir d’être victime ou bourreau - et rien d’autre. Ce choix n’est pas facile. Il m’a toujours semblé qu’en fait il n’y avait pas de bourreaux, mais seulement des victimes. Au bout du compte, bien entendu. Mais c’est une vérité qui n’est pas répandue.

*

Révolte.
Les passions collectives prennent le pas sur les passions individuelles. Les hommes ne savent plus aimer. Ce qui les intéresse aujourd’hui, c’est la condition humaine et non plus les destins individuels.

*

À trente ans, presque du jour au lendemain, j’ai connu la renommée. Je ne le regrette pas. J’aurais pu en faire plus tard de mauvais rêves. Maintenant, je sais ce que c’est. C’est peu de chose.

*

Je ne suis pas fait pour la politique puisque je suis incapable de vouloir ou d’accepter la mort de l’adversaire.

*

Pour qu’une pensée change le monde, il faut d’abord qu’elle change la vie de celui qui la porte. Il faut qu’elle se change en exemple.

*

J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal. Et puis l’écrivain est engagé quand il le veut. Son mérite c’est son mouvement. Et si ça doit devenir une loi, un métier ou une terreur, où est mérite justement ?
Il paraît qu’écrire aujourd’hui un poème sur le printemps serait servir le capitalisme. Je ne suis pas poète, mais je me réjouirais sans arrière-pensée d’une pareille œuvre, si elle était belle. On sert l’homme tout entier ou pas du tout. Et si l’homme a besoin de pain et de justice, et s’il faut faire ce qu’il faut pour satisfaire ce besoin, il a besoin aussi de la beauté pure, qui est le pain de son cœur.
Oui, je les souhaiterais moins engagés dans leurs œuvres et un peu plus dans leur vie de tous les jours.

*

Briançon. Janvier 47.
Le soir qui coule sur ces montagnes froides finit par glacer le coeur. Je n’ai jamais supporté cette heure du soir qu’en Provence ou sur les plages de la Méditerranée.

*

J’ai relu tous ces cahiers - depuis le premier. Ce qui m’a sauté aux yeux : les paysages disparaissent peu à peu. le cancer moderne me ronge moi aussi.

*

Le problème le plus sérieux qui se pose aux esprits contemporains : le conformisme

*

Misère de ce siècle. Il n’y a pas si longtemps, c’étaient les mauvaises actions qui demandaient à être justifiées, aujourd’hui ce sont les bonnes.

*

Tout ce qui vaut aujourd’hui dans l’esprit contemporain est installé dans l’irrationnel. Et pourtant tout ce qui prévaut dans la politique professe, tue et régit au non de la Raison.

*

Quand tout sera fini : écrire un pêle-mêle. Tout ce qui me passe par la tête.

*

Pauvre et libre plutôt que riche et asservi. Bien entendu les hommes veulent être et riches et libres et c’est ce qui les conduit quelquefois à être pauvres et esclaves.

*

Il arrive toujours un moment où les êtres cessent de lutter et de se déchirer, acceptent enfin de s’aimer selon ce qu’ils sont. C’est le royaume des cieux.

*

Faulkner. À la question : Que pensez-vous de la jeune génération d’écrivains, il répond : Elle ne laissera rien de valable ; Elle n’a plus rien à dire. Pour écrire, il faut avoir enraciné en soi les grandes vérités premières et dirigé son œuvre vers l’une d’elles ou toutes à la fois. Ceux qui ne savent pas parler de la fierté, de l’honneur, de la douleur sont les écrivains sans conséquence et leur œuvre mourra avec eux ou avant eux. Goethe et Shakespeare ont résisté à tout parce qu’ils croyaient au cœur humain. Balzac et Flaubert aussi. Ils sont éternels.
- Quelle est la raison de ce nihilisme qui a envahi la littérature ?
- La peur. le jour où les hommes cesseront d’avoir peur, alors ils recommenceront à écrire des chefs-d’œuvre, c’est-à-dire des œuvres durables.

*

Oui, j’ai une patrie : la langue française.

Navigation