Jardin d’Épicure (Le) Anatole France (1894)

, par  Paul Jeanzé

Le christianisme a beaucoup fait pour l’amour en en faisant un péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il montre combien elle est dangereuse. Il répète avec l’Ecclésiaste : « Les bras de la femme sont semblables aux filets des chasseurs, laqueus venatorum » Il nous avertit de ne point mettre notre espoir en elle : « Ne vous appuyez point sur un roseau qu’agite le vent, et n’y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l’herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs. » Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain : « Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme. Brevis omnis malitia super malitiam mulieris » . Mais, par la crainte qu’il en fait paraître, il la rend puissante et redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir fréquenté les mystiques. Il faut avoir coulé son enfance dans une atmosphère religieuse. Il faut avoir suivi les retraites, observé les pratiques du culte. Il faut avoir lu, à douze ans, ces petits livres édifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux âmes naïves. Il faut avoir su l’histoire de saint François de Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou l’apparition de l’abbesse de Vermont à ses filles. Cette abbesse était morte en odeur de sainteté et les religieuses qui avaient partagé ses travaux angéliques, la croyant au ciel, l’invoquaient dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pâle, avec des flammes attachées à sa robe : « Priez pour moi, leur dit-elle. Du temps que j’étais vivante, joignant un jour mes mains pour la prière, je songeai qu’elles étaient belles. Aujourd’hui, j’expie cette mauvaise pensée dans les tourments du purgatoire. Reconnaissez, mes filles, l’adorable bonté de Dieu, et priez pour moi. » Il y a dans ces minces ouvrages de théologie enfantine mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix à la pureté pour ne pas rendre en même temps la volupté infiniment précieuse.


En considération de leur beauté, l’Église fit d’Aspasie, de Laïs et de Cléopâtre des démons, des dames de l’enfer. Quelle gloire ! Une sainte même n’y serait pas insensible. La femme la plus modeste et la plus austère, qui ne veut ôter le repos à aucun homme, voudrait pouvoir l’ôter à tous les hommes. Son orgueil s’accommode des précautions que l’Église prend contre elle. Quand le pauvre saint Antoine lui crie : « Va-t’en, bête ! » cet effroi la flatte. Elle est ravie d’être plus dangereuse qu’elle ne l’eût soupçonné.

Mais ne vous flattez point, mes sœurs ; vous n’avez pas paru en ce monde parfaites et armées. Vous fûtes humbles à votre origine. Vos aïeules du temps du mammouth et du grand ours ne pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez sur nous. Vous étiez utiles alors, vous étiez nécessaires ; vous n’étiez pas invincibles. À dire vrai, dans ces vieux âges, et pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bêtes. Pour faire de vous la terrible merveille que vous êtes aujourd’hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses : la civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous donna des scrupules. Depuis lors, c’est parfait : vous êtes un secret et vous êtes un péché. On rêve de vous et l’on se damne pour vous. Vous inspirez le désir et la peur ; la folie d’amour est entrée dans le monde. C’est un infaillible instinct qui vous incline à la piété. Vous avez bien raison d’aimer le christianisme. Il a décuplé votre puissance. Connaissez-vous saint Jérôme ? À Rome et en Asie, vous lui fîtes une telle peur qu’il alla vous fuir dans un affreux désert. Là, nourri de racines crues et si brûlé par le soleil qu’il n’avait plus qu’une peau noire et collée aux os, il vous retrouvait encore. Sa solitude était pleine de vos images, plus belles encore que vous-mêmes.

Car c’est une vérité trop éprouvée des ascètes que les rêves que vous donnez sont plus séduisants, s’il est possible, que les réalités que vous pouvez offrir. Jérôme repoussait avec une égale horreur votre souvenir et votre présence. Mais il se livrait en vain aux jeûnes et aux prières ; vous emplissiez d’illusions sa vie dont il vous avait chassées. Voilà la puissance de la femme sur un saint. Je doute qu’elle soit aussi grande sur un habitué du Moulin-Rouge. Prenez garde qu’un peu de votre pouvoir ne s’en aille avec la foi et que vous ne perdiez quelque chose à ne plus être un péché.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour vous. À votre place, je n’aimerais guère les physiologistes qui sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent que vous êtes malades quand nous vous croyons inspirées et qui appellent prédominance des mouvements réflexes votre faculté sublime d’aimer et de souffrir. Ce n’est point de ce ton qu’on parle de vous dans la Légende dorée : on vous y nomme blanche colombe, lis de pureté, rose d’amour. Cela est plus agréable que d’être appelée hystérique, hallucinée et cataleptique, comme on vous appelle journellement depuis que la science a triomphé.

Enfin si j’étais de vous, j’aurais en aversion tous les émancipateurs qui veulent faire de vous les égales de l’homme. Ils vous poussent à déchoir. La belle affaire pour vous d’égaler un avocat ou un pharmacien ! Prenez garde : déjà vous avez dépouillé quelques parcelles de votre mystère et de votre charme. Tout n’est pas perdu : on se bat, on se ruine, on se suicide encore pour vous ; mais les jeunes gens assis dans les tramways vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt avec les vieux cultes.

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À Lucien Muhlfeld.
Nous ne pouvons nous représenter avec exactitude ce qui n’existe plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une rêverie. Quand on voit qu’un peintre a toutes les peines du monde pour reproduire d’une manière à peu près vraisemblable une scène du temps de Louis-Philippe, on désespère qu’il nous rende jamais la moindre idée d’un événement contemporain de saint Louis ou d’Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles armes et de vieux coffres. Les artistes d’autrefois ne s’embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils prêtaient aux héros de la légende ou de l’histoire le costume et la figure de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement leur âme et leur siècle. Un artiste peut-il mieux faire ? Chacun de leurs personnages était quelqu’un d’entre eux. Ces personnages, animés de leur vie et de leur pensée, restent à jamais touchants. Ils portent à l’avenir témoignage de sentiments éprouvés et d’émotion véritables. Des peintures archéologiques ne témoignent que de la richesse de nos musées.

Si vous voulez goûter l’art vrai et ressentir devant un tableau une impression large et profonde, regardez les fresques de Ghirlandajo, à Santa-Maria-Novella de Florence, la Naissance de la Vierge. Le vieux peintre nous montre la chambre de l’accouchée. Anne, soulevée sur son lit, n’est ni belle ni jeune ; mais on voit tout de suite que c’est une bonne ménagère. Elle a rangé au chevet de son lit un pot de confitures et deux grenades. Une servante, debout à la ruelle, lui présente un vase sur un plateau. On vient de laver l’enfant, et le bassin de cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite Marie boit le lait d’une belle nourrice. C’est une dame de la ville, une jeune mère qui a voulu gracieusement offrir le sein à l’enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la vie aux mêmes sources, en gardent le même goût et, par la force de leur sang, s’aiment fraternellement. Près d’elle, une jeune femme qui lui ressemble, ou plutôt une jeune fille, sa sœur peut-être, richement vêtue, le front découvert et portant des nattes sur les tempes comme Émilia Pia, étend les deux bras vers le petit enfant, avec un geste charmant où se trahit l’éveil de l’instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillées à la mode de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d’une servante qui porte sur la tête des pastèques et des raisins, et cette figure d’une ample beauté, drapée à l’antique, ceinte d’une écharpe flottante, apparaît dans cette scène domestique et pieuse comme je ne sais quel rêve païen. Eh bien ! dans cette chambre tiède, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie florentine et la fleur de la première Renaissance. Le fils de l’orfèvre, le maître des premières heures, a dans sa peinture, claire comme l’aube d’un jour d’été, révélé tout le secret de cet âge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le charme était si grand que ses contemporains eux-mêmes s’écriaient : « Dieux bons ! le bienheureux siècle ! »

L’artiste doit aimer la vie et nous montrer qu’elle est belle. Sans lui, nous en douterions.

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L’ignorance est la condition nécessaire, je ne dis pas du bonheur, mais de l’existence même. Si nous savions tout, nous ne pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui nous la rendent ou douce, ou du moins tolérable, naissent d’un mensonge et se nourrissent d’illusions.

Si possédant, comme Dieu, la vérité, l’unique vérité, un homme la laissait tomber de ses mains, le monde en serait anéanti sur le coup et l’univers se dissiperait aussitôt comme une ombre. La vérité divine, ainsi qu’un jugement dernier, le réduirait en poudre.

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L’art n’a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérité aux sciences, parce qu’elle est leur objet ; il ne faut pas la demander à la littérature, qui n’a et ne peut avoir d’objet que le beau.

La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier ; pourtant ils nous plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne se souciait point d’étables ni de boucs. Il n’avait souci que de poésie et d’amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans les champs où ses lecteurs n’allaient point, car c’étaient de vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient amassé de grandes richesses. Afin d’égayer ces vieillards mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu’on ne confondit point son Daphnis et sa Chloé avec les petits polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pavé des grandes villes, il prit soin de dire : « Ceux dont je vous parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte dans un bois consacré aux Nymphes. » Il prenait l’utile précaution que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant de faire un conte, quand elles disent : « Au temps que Berthe filait. » ou : « Quand les bêtes parlaient. »

Si l’on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un peu de l’expérience et de l’usage.

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C’est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n’en diffèrent que par l’étendue et la précision. Au point de vue pratique, c’est là une différence considérable. Mais il ne faut pas oublier que l’observation du savant s’arrête à l’apparence et au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien savoir de la véritable nature des choses. Un œil armé du microscope n’en est pas moins un œil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie les rapports de l’homme avec la nature, mais il lui est impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu’à nous, de rechercher pourquoi ils se produisent.

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C’est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n’en diffèrent que par l’étendue et la précision. Au point de vue pratique, c’est là une différence considérable. Mais il ne faut pas oublier que l’observation du savant s’arrête à l’apparence et au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien savoir de la véritable nature des choses. Un œil armé du microscope n’en est pas moins un œil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie les rapports de l’homme avec la nature, mais il lui est impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu’à nous, de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale à la science, c’est s’exposer à de cruels mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre était le centre de la création. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’est qu’une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons que l’univers, dans lequel nous sommes une poussière errante, enfante et dévore dans un perpétuel travail ; nous savons qu’il naît sans cesse et qu’il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes ? Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits enfants ? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes ? Le cœur en bat-il autrement dans la poitrine des héros ? Non ! non ! que la terre soit grande ou petite, il n’importe à l’homme. Elle est assez grande pourvu qu’on y souffre, pourvu qu’on y aime. La souffrance et l’amour, voilà les deux sources jumelles de son inépuisable beauté. La souffrance ! quelle divine méconnue ! Nous lui devons tout ce qu’il y a de bon en nous, tout ce qui donne du prix à la vie ; nous lui devons la pitié, nous lui devons le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n’est qu’un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si l’on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout le reste du monde. Que dis-je ? elle est tout, et le reste n’est rien. Car, ailleurs, il n’y a ni vertu ni génie. Qu’est-ce que le génie, sinon l’art de charmer la souffrance ? C’est sur le sentiment seul que la morale repose naturellement. De très grands esprits ont nourri, je le sais, d’autres espérances. Renan s’abandonnait volontiers en souriant au rêve d’une morale scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près illimitée. Il croyait qu’elle changerait le monde, parce qu’elle perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu’elle puisse nous diviniser. À vrai dire, je n’en ai guère l’envie. Je ne sens pas en moi l’étoffe d’un dieu, si petit qu’il soit. Ma faiblesse m’est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d’être.

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