Seul dans Berlin Hans Fallada (1947)

, par  Paul Jeanzé

Pâles, ils se regardaient. C’étaient de vieux amis ; leurs relations remontaient à l’époque de leurs études. Mais la peur avait surgi, et la peur avait fait naître la défiance. Ils se regardaient sans un mot.
« C’est un acteur, pensait l’avocat. peut-être m’a-t-il joué la comédie et veut-il me perdre. Peut-être est-il chargé de mettre ma loyauté à l’épreuve… Récemment, pour avoir malencontreusement accepté de défendre un accusé devant le Tribunal du peuple, j’ai eu grand-peine à me tirer d’affaire. Depuis lors, on se méfie de moi… »
« Jusqu’à quel point Erwin est-il vraiment un bon avocat ? se demandait en même temps l’acteur. Dans mon différend avec le ministre, il ne veut pas m’aider. Et maintenant il est prêt à déposer sous la foi du serment qu’il n’a jamais vu la carte. Il ne prend pas mes intérêts à cœur et agit même contre moi. Qui sait si cette carte… Partout on parle de pièges qui sont tendus aux gens… mais c’est absurde ! Il a toujours été mon ami. Un homme sûr ! »

Et tous deux réfléchissaient ; tous deux se regardaient ; tous deux commencèrent à sourire.
– Nous avons été bien sots de nous méfier l’un de l’autre !
– Nous qui nous connaissons depuis plus de vingt ans !
– Depuis les bancs de l’école.
Oui, nous avons fait bien du chemin !
– Comment en sommes-nous venus là ?… Le fils trahit sa mère, la soeur son frère, l’ami son amie.
– Mais ce n’est pas vrai pour nous.

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