Accélération

, par  Paul Jeanzé

Accélération

Nous franchîmes la ligne d’arrivée sous une pluie battante vers neuf heures du matin, soit vingt-sept heures après notre départ ; l’objectif des moins de trente heures était atteint au‑delà de nos espérances. Marlène était venue me chercher, et après avoir évoqué de façon évasive mon long périple, je m’endormis au cours du trajet qui nous ramenait vers notre appartement. Pendant une dizaine de jours, je me sentis complètement ailleurs, et si je récupérai très rapidement sur le plan physique, je ne me rendis plus à Mainville avec le même enthousiasme qu’auparavant ; j’étais nostalgique de l’année qui venait de s’écouler. En deux saisons à peine, le club m’avait énormément apporté ; mais voilà, j’en voulais plus.

Au mois de septembre, j’annonçais avec un peu de tristesse à Yvette et Bruno que je quittais le CycloMainvillois pour rejoindre le club de Gironville, ce dernier participant à des courses de niveau départemental ainsi qu’à quelques cyclosportives. J’avais roulé à plusieurs reprises avec certains de leurs membres dans la vallée de la Gire et je m’étais aperçu que j’arrivais, tant bien que mal, à suivre leur rythme. Aurais-je dû prendre le temps de la réflexion après La Guyenne ? Certainement ; mais je manquais de lucidité après cette aventure qui m’avait fatiguée beaucoup plus que je voulais bien l’admettre. Sans compter que j’étais de nouveau en difficulté dans ma relation amoureuse qui s’était nettement dégradée au cours de notre séjour aux États-Unis. Difficile de savoir si Marlène attendait trop de notre voyage ou si de mon côté je n’étais pas encore complètement revenu de mes six cent trente kilomètres, mais il me fut impossible de la suivre avec enthousiasme dans tous les lieux que nous visitâmes : j’aurais préféré profiter des hôtels et de leurs immenses piscines alors que Marlène avait envie de laisser éclater toute l’énergie qu’elle avait accumulée au cours de la préparation de ce voyage ; et puis, peut-être espérait‑elle secrètement m’intéresser à autre chose que le cyclisme. D’ailleurs, à quelle scène avais‑je eu droit du côté de Boston quand je lui avais fait part de mon intention de rejoindre le club de Gironville dans le but de m’essayer à la compétition.

De retour en France, perturbé par la tournure prise par les vacances ainsi que trois semaines sans monter sur un vélo, je repris l’entraînement avec d’autant plus d’acharnement que je m’inquiétais de ne pas être au niveau de mes futurs coéquipiers. Je ne m’étais pas trompé. Au cours de l’entraînement hivernal, je subis le rythme de façon implacable : pendant deux mois, je ne vis que l’arrière du peloton et je me faisais régulièrement décramponner en fin de sortie, lorsque tous les coureurs s’amusaient à « faire la pancarte », c’était l’expression consacrée pour savoir qui allait franchir en tête le panneau d’entrée de la petite ville de Gironville. Je serrais les dents malgré tout et encouragé par la plupart des coureurs, je progressais, certes lentement, mais je progressais. Le mercredi après-midi, je retrouvais même certains d’entre eux pour une partie de manivelles autour de la vallée de la Gire ; j’aimais de plus en plus les lieux.

Au début du mois de mars, sans vraiment réfléchir, je m’inscrivis à la première course de la saison tandis que deux semaines plus tard, je prévoyais de participer à une cyclosportive d’environ cent cinquante kilomètres dans les Préalpes. Jamais je n’aurais imaginé que ces deux épreuves prennent une si mauvaise tournure.