Au pied du podium

, par  Paul Jeanzé

Au pied du podium

La déception passée, je me plongeai dans l’étude du calendrier : la prochaine échéance importante était la course du club au début du mois d’avril. D’ici là, j’avais trois épreuves pour m’y préparer et en songeant à tête reposée à ma première course ainsi qu’aux propos de Francis, j’avais toutes les raisons d’être optimiste. Pourtant, la course suivante ne se déroula pas comme je l’avais espéré : bousculé par un départ très rapide, je ne fus pas loin de me faire distancer dès le premier virage. J’avais à peine le temps de reprendre mes esprits qu’un coureur de Gironville tentait l’aventure en solitaire vers la fin du premier tour, au gré d’un ralentissement du peloton. Le fuyard compta rapidement plus d’une minute d’avance ; très frustré de devoir ronger mon frein pour ne pas compromettre les chances de mon coéquipier, je me contentai de me glisser dans le contre composé de cinq coureurs qui s’extirpa d’un peloton apathique à la mi‑course. Malgré la bonne entente d’un groupe au sein duquel je ne pris aucun relais, l’homme de tête qui comptait alors plus de deux minutes d’avance ne fut jamais repris et je ne participai que mollement au sprint des battus, terminant sixième de la course.

Un scénario similaire se répéta la semaine suivante, même s’il fallut attendre deux tours avant que trois hommes, avec une nouvelle fois un coureur de Gironville, faussent compagnie au peloton. Enfermé au milieu des autres coureurs au moment où l’échappée se formait, je dus encore me contenter de m’immiscer dans un petit groupe qui lutta pour une place au pied du podium. Ce fut néanmoins pour moi une encourageante neuvième place sur un circuit tout plat qui ne m’était aucunement favorable. Les courses s’enchaînaient et je sentais, malgré la frustration de ne pas peser plus sur la course, que je faisais partie de ceux qui pouvaient prétendre à la victoire.

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Quinze jours avant la course du club, je choisis de m’expatrier à une quarantaine de kilomètres de Gironville pour participer à une course organisée dans une petite ville située aux portes de la capitale. Dans un environnement où l’urbanisation était importante, nous fûmes conviés à nous rassembler sur un vaste parking jouxtant la gare ; ensuite seulement, nous serions guidés par la direction de course vers le circuit situé à cinq kilomètres de là. La météo était catastrophique et si en m’échauffant dans la zone pavillonnaire adossée à la gare, j’avais un temps espéré que la pluie resterait dans les gros nuages noirs qui s’accumulaient au-dessus de ma tête, les averses se déchaînèrent au cours du trajet vers le circuit. Je n’eus pas le loisir d’apprécier à sa juste valeur ce départ fictif qui me fit penser, toute proportion gardée, à ce que vivaient les coureurs du Tour de France au départ de chaque étape. Le temps de ce défilé, nous eûmes certes peu de spectateurs, mais je fus très impressionné par le nombre de coureurs présents. Alors que j’avais rarement bataillé contre plus de quarante coureurs, le peloton qui s’étalait devant moi devait rassembler plus de quatre-vingts cyclistes !

Quand les dernières consignes de sécurité nous furent transmises par la voiture qui nous précédait, j’appris que le circuit était ouvert aux véhicules en sens inverse et qu’il nous était formellement interdit de dépasser la ligne médiane de la route, sous peine d’exclusion ! Je ne cachai pas ma surprise auprès de mes voisins qui, de leur côté, ne semblèrent pas décontenancés par ces conditions de course typiques de la région capitale. J’avais beau me raisonner, j’avais vraiment beaucoup de mal à accepter que l’on nous fasse évoluer dans un environnement aussi risqué. Lors du premier tour, j’eus même le sentiment de me retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. « Mais bon sang, pourquoi as-tu choisi de venir ici ? Quel imbécile ! Tout ça parce que tu as vu que le circuit contenait une bosse de cinq cents mètres et que l’arrivée serait jugée au sommet ! Tu pensais que tu trouverais là un terrain favorable ? Mais que tu peux être con ! »

Nous venons de boucler le premier tour et la côte a été avalée à plus de vingt kilomètres à l’heure. Je galère en queue de peloton ; je suis tétanisé par la trouille de me faire ramasser par une putain de bagnole qui arriverait en sens inverse, sans compter toute cette flotte qui me tombe sur le coin de la gueule. Mais quel sport de merde ! Usant physiquement, épuisant nerveusement et… allez Frédo, on se calme… d’accord, tu ne te sens pas dans ton assiette, mais les autres coureurs sont dans la même catégorie que toi, ils se prennent la même pluie que toi, et je doute qu’ils aimeraient finir dans le pare-brise d’une voiture ; pas certain qu’ils soient aussi sereins que cela. D’ailleurs, il y en a déjà quatre ou cinq qui viennent de passer par la fenêtre dans ce deuxième tour. Il est long le circuit d’ailleurs, un peu plus de dix kilomètres, ce qui nous fera monter la bosse cinq fois ; cela va user les organismes, c’est certain. Allez, Frédo, tu sais que tu as ton mot à dire dans les côtes alors fais bien attention dans la descente qui suit ; elle est rapide, mais pas trop sinueuse, tu devrais t’en sortir…

Il pleut toujours autant. C’est la fin du troisième tour. Je profite de la bosse pour venir me replacer à l’avant ; je viens de voir pas loin de dix concurrents lâcher prise. C’est clairement une course d’élimination par l’arrière ; on était peut-être plus de quatre‑vingts au départ, mais je ne sais pas combien on sera à l’arrivée ! Bon, ça a un peu temporisé dans la bosse, tant mieux. Maintenant, la descente… tranquille… tu te fais doubler, ce n’est pas bien grave ; on se détend, on se détend et on essaye d’oublier la pluie et le froid…

On va boucler l’avant-dernier tour ; je vais devoir être vraiment bien placé en haut de la bosse sinon c’est mort. Sur tout le reste du circuit, ça roule pleine balle ; c’est presque impossible de remonter vers l’avant à cette vitesse, surtout que j’ai l’impression qu’il y a plusieurs clubs qui font la loi en tête. Ils prépareraient le terrain pour le puncheur de service que cela ne m’étonnerait pas…

Dernier tour. Je suis dans les dix premiers au sommet de la bosse. Elle commence à faire sacrément mal celle-là ; à mon avis, on est une quarantaine maintenant, pas plus. La descente se passe pas trop mal, on dirait même que ça temporise un peu… mais putain, c’est pas vrai ! le mec devant a failli se retrouver à terre et moi, comme un con, j’ai freiné un peu trop brutalement. Ouf ! j’ai évité la chute d’un rien, mais je me retrouve presque à l’arrêt ! Tout le peloton me double et je suis bon dernier ! C’est pas vrai, mais c’est pas vrai ! Tous ces efforts pour… J’essaye de me décaler sur la gauche pour voir devant moi ; la visibilité est très médiocre. Pour dire les choses comme elles sont : je vois que dalle. En revanche, je sens que cela a embrayé en tête : le compteur de mon vélo indique quarante-cinq kilomètres à l’heure. Plus qu’une longue ligne droite avant un virage à droite et l’explication va avoir lieu dans la montée finale… sans moi ? Je dois remonter, je dois absolument remonter ! Sur la droite, impossible, je vais me retrouver dans le fossé ; je dois passer par la gauche, c’est ma seule chance. Je flirte avec la ligne continue et je commence à remonter le peloton. Quel effort violent ! J’ai presque remis la moitié des mecs ! Allez Frédo, un dernier coup de reins et… mais merde, elle sort d’où cette bagnole ? Tant pis, je continue à empiéter sur la voie de gauche ; je ne suis pas le seul d’ailleurs à vouloir tenter le tout pour le tout. Quelle folie ! L’automobiliste klaxonne à tout rompre et heureusement, face au peloton déchaîné, choisit de sagement se garer sur le bas-côté pour éviter l’accident. Pris au milieu de cette fureur collective, j’ai à peine le temps d’apercevoir le conducteur s’agiter derrière sa vitre au moment où nous passons devant lui. On est complètement cinglé ! Tout ça pour espérer gagner, gagner quoi sinon prendre le risque de se… Non Frédo, ce n’est pas le moment de penser à ce genre de conneries. Tu es maintenant dans les premiers, il reste deux cents mètres avant le début de la bosse, alors essaye plutôt de récupérer un peu avant de…

Merde, deux coureurs décident d’attaquer, et personne pour réagir. Allez, Frédo, fonce ! Ils sont là, juste devant toi. Derrière, c’est terminé, il n’y a personne pour prendre ta roue. Te retourne pas, on s’en fout de ce qu’il se passe derrière de toute façon ! Putain, ils sont trop forts les deux devant, ils prennent le large ! Ce que j’ai mal aux jambes, bon sang ! Allez, plus que trois cents mètres, j’aperçois la ligne d’arrivée… c’est vraiment très dur ! Je dois tomber une dent, sinon je vais m’arrêter… allez, le podium te tend les bras… ah ! mes jambes… Non ! ce n’est pas vrai, je me fais doubler… par deux coureurs alors que la ligne est… fais chier… cinquième… C’est bien quand même… mais que c’était dur… si j’avais été mieux placé dans le final… si seulement j’avais été mieux placé ! Allons Frédo, pas de regrets, tu as tout donné.