Course à l’imagination

, par  Paul Jeanzé

Course à l’imagination

À mon retour de vacances, je pus enfin effectuer fièrement le tour du village avec mon vélo rouge sans l’aide de ma mère, à son grand soulagement d’ailleurs : suite à sa difficile randonnée, elle aurait été bien incapable de courir derrière moi. Au cours de mes premières sorties, j’eus même droit à quelques pouces levés de la part de deux ou trois voisins que mon laborieux apprentissage avait finalement attendris. J’étais si heureux de ma réussite ; j’étais enfin devenu quelqu’un digne d’être félicité.

En revanche, quand je me joignis aux enfants du village pour faire la course autour de la place de l’église, je déchantai rapidement : alors que j’avais pour habitude de gagner toutes mes courses en solitaire, je finissais maintenant toujours bon dernier. Ces défaites me rendaient d’autant plus amer que je sentais que je pouvais rouler beaucoup plus vite que mes camarades ; à un détail près : j’avais bien trop peur de slalomer entre les uns et les autres pour les dépasser. Au lieu d’essayer de vaincre mon appréhension, je me décourageai très vite et préférai convaincre mon copain Jérôme de venir rouler en ma compagnie. Au cours de nos escapades, nous imaginâmes un circuit dans la campagne environnante dont le point de départ était situé juste devant chez lui. D’une longueur d’environ cinq kilomètres, le tracé commençait par une bonne montée qui nous permettait de sortir du village ; en haut de la bosse, nous longions une ferme isolée au seuil de laquelle aboyait un sale cabot montant la garde. Nous arrivions alors sur un large plateau où la commune venait d’installer le nouveau terrain de football, et par un faux plat descendant au milieu des champs de maïs et de betteraves, nous accédions ensuite à une toute petite route qui tournait à droite : un chemin communal presque exclusivement emprunté par des tracteurs qui laissaient de dangereuses plaques de boues autour de touffes d’herbe poussant au milieu de la route. Après un bon kilomètre sur ce chemin, nous retrouvions une route certes plus large et moins accidentée, mais avec une faible visibilité tant elle tournoyait entre de hautes haies de cytises : pendant près de deux kilomètres, il fallait être vigilant aux rares voitures qui pouvaient surgir d’un virage ; puis nous débouchions par le cimetière du village dont le haut portail noir symbolisait la ligne d’arrivée. En empruntant ce circuit, je ne pouvais m’empêcher de penser aux courses qui traversaient notre petit bourg ; il manquait seulement les spectateurs et la camionnette de la Croix Rouge. Pour le reste, tout était présent et peu avant de m’élancer en compagnie de mon coéquipier Jérôme au milieu du peloton, je sentais la même petite boule d’inquiétude au fond de l’estomac que celle qui m’étreignait le jour de la rentrée scolaire.

Et enfin le départ était donné ! Dans la première côte, nous restions sagement au sein du peloton, aussi bien pour ne pas trop nous essouffler que pour nous serrer les coudes si le molosse de la ferme isolée venait à surgir d’un portail resté malencontreusement ouvert. Dans la descente qui suivait, nous commencions à accélérer et la course se débridait véritablement dans le « chemin aux betteraves », c’était ainsi que nous avions surnommé le périlleux passage sur la petite route communale. C’était souvent Jérôme qui initiait la première échappée, ou plutôt je lui demandais, en coéquipier fidèle, d’attaquer pour obliger le peloton à s’employer derrière lui. Au milieu des cytises, le bras de fer s’engageait entre Jérôme et le peloton qui revenait inexorablement sur ses talons, me permettant ainsi de venir lui souffler la victoire en le dépassant en trombe au moment où il allait atteindre le cimetière. Jérôme se lassa assez rapidement de mon petit jeu, ne supportant plus de servir de simple faire‑valoir pour mettre en scène mes exploits. Il dut même se mettre en colère contre moi pour qu’enfin je revinsse à la raison tellement je m’étais égaré dans mon petit univers ; et, parce que Jérôme était mon meilleur copain, je me promis de faire plus attention à lui. Comme il adorait le football, nous nous rendîmes plus régulièrement au stade où nous passions l’après-midi à improviser des matchs épiques qui se terminaient dans d’incroyables séances de tirs au but. Malgré mon enthousiasme sincère, je me sentais un peu perdu au milieu de ce terrain immense, regrettant nos exploits sur la route. D’ailleurs, dès que d’autres camarades nous rejoignaient, je m’éclipsais et remontais sur mon vélo terminer ma course en solitaire ; malheureusement, mes victoires n’avaient plus la même saveur maintenant que mon ami n’était plus à mes côtés. Peu avant notre entrée au collège, Jérôme s’inscrivit au club de football du village ; nous passions de moins en moins de temps ensemble.