L’entraînement hivernal

, par  Paul Jeanzé

L’entraînement hivernal

Nous sommes le premier samedi de janvier ; il fait un froid de canard. Officiellement, l’entraînement ne reprendra que la semaine prochaine. Pourtant, nous sommes une dizaine à nous retrouver sur le parking de la salle polyvalence malgré des visages dont les traits sont encore marqués par les fêtes de fin d’année. Pour moi, Noël a été calme, le Nouvel An également. Entièrement focalisé sur ma saison cycliste, je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool et je suis parvenu à éviter l’indigestion. J’ai surtout eu le plaisir d’accueillir mes parents qui me rendaient visite pour la première fois et c’est avec beaucoup de fierté que je leur fis visiter mon magasin. Fait rarissime, mon père fut élogieux quant à mes capacités de résilience, c’est le terme qu’il employa, et devant mon air interrogateur il ajouta avec un sourire : « ta mère et moi nous sommes beaucoup inquiétés quand tu nous as annoncé ta rupture avec Marlène. Aujourd’hui, nous sommes rassurés de voir de quelle façon tu as su réagir face à l’adversité. Mieux, nous sommes très impressionnés par ton courage et ton sérieux dans ton nouveau métier. Je suis certain que ces qualités t’aideront au cours de ta saison cycliste. S’il est peu probable que nous venions te voir sur le bord des routes, sache que nous serons avec toi par la pensée pour t’encourager. » Après cette longue tirade, mon père me serra maladroitement dans ses bras sous le regard attendri de ma mère. C’est certainement, avec le château en lego reçu pour mes huit ans, le plus beau cadeau qu’ils m’aient jamais offert.

Je ne peux repousser une pointe d’anxiété. J’ai beau me sentir dans les meilleures dispositions, aussi bien physiques que mentales, cela fait si longtemps que je n’ai pas roulé en compagnie d’autres cyclistes qu’il m’est bien difficile d’évaluer mon niveau ; j’ai peur de ne pas être capable de suivre le groupe. Heureusement, la bonne humeur de Jules et Laurent, deux anciens du club dont les épouses respectives n’hésitent pas à dire que leurs maris ont surtout épousé leur bicyclette, m’aide à oublier mon angoisse. Suite à la trêve automnale, on sent que les coureurs sont contents de se retrouver. Quant à moi, réalisant enfin que je suis de nouveau parmi eux, je goûte avec une joie immense mes retrouvailles avec le club de Gironville. Des larmes perlent à la pointe de mes yeux ; le froid sans doute, et un peu d’émotion également. Pendant toute la sortie, profitant d’une allure qui n’est pas très rapide, je m’applique à prendre de longs relais ; et surtout, j’évite de traîner à l’arrière du groupe. Pour cette reprise, le parcours choisi est sans difficulté. Une seule exception : peu avant de rentrer dans Gironville à la fin de notre entraînement, Jules et Laurent tournent d’autorité à droite pour prendre la côte des Hautes Pierres en disant : « Attention, les gars, on monte tranquillement ; on fait juste ce petit détour pour que Frédo nous fasse admirer sa maison ! » Je souris. J’aurais bien envie de les serrer dans mes bras, mais je crains de mettre ces deux ours dans l’embarras. Parvenus en haut de la bosse, nous nous arrêtons quelques minutes devant mon domicile. J’explique à notre petit groupe les travaux déjà effectués et ceux qui me restent à réaliser : « j’en ai à peu près fini avec l’intérieur. Maintenant, j’ai tout le jardin à reprendre en main, à commencer par le vieux portail qui disparaît sous la rouille et les orties au début de l’été. Un joli chantier en perspective ! » Et chacun d’y aller d’un petit compliment ou d’un conseil bienveillant. Je suis tellement heureux de me savoir enfin chez moi.

Une semaine plus tard, le premier entraînement officiel se concluait par la traditionnelle et chaleureuse galette où chacun, un verre de cidre à la main, put faire part de ses objectifs pour la saison à venir. Débutant le premier dimanche de mars pour s’achever au cours de l’automne, les rendez‑vous importants étaient situés au mois de mai et juin avec notamment les championnats départementaux et régionaux. À partir du Quatorze Juillet, les courses se raréfiaient et il faudrait visiter les départements limitrophes pour participer à quelques épreuves au cours de l’été. Je n’avais pas établi un calendrier bien précis des courses auxquelles je participerais. J’avais plutôt en tête de courir le plus souvent possible, en tentant de privilégier des parcours vallonnés. Il y aurait également la course du club, programmée début avril, et à laquelle nous étions fortement incités à participer. C’était d’ailleurs, avec les championnats départementaux, les seules épreuves où l’on nous demandait de bien vouloir prendre part en nombre. Pour le reste, nous étions libres de gérer le calendrier à notre convenance. Cela n’empêchait pas le club d’organiser, à plusieurs reprises au cours de l’année, des réunions avec les coureurs afin de planifier au mieux la présence des uns et des autres sur les courses de notre département, car chaque épreuve était pourvue d’un classement par équipe. À l’issue de la saison, un prix serait remis au club le plus régulier.

Au fur et à mesure des entraînements qui s’écoulèrent sur deux mois, je devins de plus en plus confiant. Non seulement je ne subissais plus le rythme, mais je figurais parmi les coureurs les plus affûtés ; et, au cours des fameuses pancartes qui ponctuaient la fin de nos sorties, je me classais régulièrement dans les cinq premiers. Il m’arriva même de remporter cette victoire de prestige en surprenant tout le monde par un démarrage effectué un peu avant le dernier kilomètre. Mes coéquipiers comprirent un peu tardivement que je me faisais la belle pour jouer la pancarte : ils entamèrent la poursuite avec un temps de retard pour venir échouer à quelques secondes derrière moi. Je participai également à quelques sorties du mercredi après-midi avec les jeunes du club. Si le rythme était un peu moins soutenu et les sorties moins longues qu’avec les adultes, j’appris, avec l’aide de Nicolas, à mieux gérer mes efforts et mon positionnement au sein du peloton. On pense souvent, à raison d’ailleurs, que le cyclisme demande d’importantes qualités physiques. Il n’en reste pas moins vrai qu’il nécessite également d’avoir un sens tactique bien aiguisé ainsi qu’une excellente technique sur le vélo. Sur ce dernier point, si ma dextérité s’améliora quelque peu, un curieux incident me rappela combien elle demeurait fragile face à l’imprévu.

Nous étions vers le milieu du mois de février et je venais de passer un long moment à changer entièrement le système de freinage d’un vélo de route. J’avais pour habitude, dès lors que j’effectuais une réparation d’envergure, d’aller tester le vélo sur une piste cyclable de deux kilomètres aménagée non loin du magasin. À cette saison, l’endroit était peu fréquenté et je me mis à rêvasser. Peu avant de dépasser un des rares piétons qui déambulait sur la chaussée, je voulus ralentir afin de ne pas le surprendre. Pour une raison inconnue, les freins refusèrent de répondre et pris de panique, je me mis à crier : « Attention ! attention ! poussez‑vous ! je n’arrive pas à freiner ! » Le piéton sursauta et dut se jeter sur le côté pour m’éviter. Je parvins à arrêter tant bien que mal ma machine un peu plus loin, en équilibre précaire sur un petit talus ; un mètre de plus et je terminais ma course dans la rivière située en contrebas. Je balbutiai quelques mots d’excuse au piéton interloqué avant de repartir si précipitamment que je ne parvins pas à enclencher mes cales automatiques. En revanche, les freins fonctionnèrent de nouveau correctement. En rentrant dans mon atelier, j’analysai méthodiquement le système de freinage : il était en parfait état. Quand je repense aujourd’hui à cette mésaventure, je me demande encore comment les freins avaient pu se bloquer de façon aussi inexplicable et quelles auraient été les répercussions de cet incident si j’avais plongé dans l’eau, ou pire, si j’avais percuté violemment le malheureux piéton. Sa vie comme la mienne n’en aurait-elle pas été dramatiquement changée ? Moi qui étais si solitaire, devais‑je accepter que les chemins de ma destinée pussent également dépendre de la route empruntée par ceux que l’on croisait par le plus grand des hasards ? Enfin, si tant est que le hasard existe vraiment…

La fin du mois de février touchait à sa fin et avec lui le cycle des entraînements. Pour clore cette partie de la saison, le club avait pour habitude d’organiser une sortie longue hors de nos bases. Au‑delà de la distance et de la difficulté du parcours, environ cent vingt kilomètres avec quelques bonnes montées, cette sortie rassemblerait environ trente‑cinq coureurs et je comptais bien en profiter pour me tester. J’étais toujours en forme ascendante ; l’entraînement hivernal n’avait pas entamé mes réserves, en raison notamment de conditions climatiques qui avaient été très favorables : dans une région habituellement humide et ouverte aux vents, le temps avait été particulièrement ensoleillé. Ce samedi après-midi ne dérogea pas à cet hiver clément, et quand nous nous retrouvâmes vers treize heures à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Gironville, le café et le chocolat chaud servis par les dirigeants du club furent surtout un prétexte pour passer un moment agréable avant le départ. Après un démarrage en douceur, l’ambiance devint studieuse après une trentaine de kilomètres : sous la direction de Nicolas, nous enchaînâmes des relais longs peu appuyés avant une séance de relais courts plus intenses qui dura près d’une heure. Puis arrivèrent les premières difficultés avec de longs faux plats montants qui furent abordés à vive allure. Pendant une bonne vingtaine de kilomètres, nous fûmes quatre ou cinq à assurer un gros tempo en tête de peloton ; derrière, les premières grimaces puis les premiers décrochés. Un retour au calme s’imposait.

Nous étions aux deux tiers de notre sortie quand la principale difficulté du parcours s’annonça : une montée à plus de dix pour cent de moyenne pendant presque deux kilomètres sur une petite route sans aucun rendement ; une rareté, même pour une région plus vallonnée que notre vallée de la Gire. En étudiant le parcours, je m’étais promis de faire la montée dans les conditions de course… c’est-à-dire à fond ! En jaugeant le peloton, je sentis la tension monter d’un cran : je ne semblais pas être le seul à vouloir en découdre. Je surpris même quelques coureurs jouer des coudes pour revenir se placer à l’avant. Pour ma part, je restai serein ; j’avais confiance en mes capacités du moment. De plus, la pente était si raide dès le pied de la montée que j’étais persuadé qu’en très peu de temps, les coureurs peu à l’aise dans les bosses seraient rapidement en difficulté. La suite allait me donner raison. Alors que nous terminions une descente sinueuse à près de cinquante kilomètres par heure, les premières rampes clouèrent l’ensemble du peloton sur place. Au bout de trois cents mètres, nous n’étions plus que cinq en tête ; je me portai ostensiblement à l’avant, ne laissant à personne le soin d’imposer son rythme. Mieux, j’accélérai progressivement l’allure, lâchant les uns après les autres mes quatre compagnons d’échappée. Même si j’accueillis modestement les compliments de mes coéquipiers lorsque nous nous regroupâmes dans le long plat qui suivit, j’appréciai ma performance à sa juste valeur : près d’un tiers des coureurs présents étaient des cyclistes évoluant dans des catégories plus élevées que la mienne. Je pouvais aborder la saison des courses avec beaucoup d’ambition.