L’ivresse des hauteurs

, par  Paul Jeanzé

L’ivresse des hauteurs

La petite ville de montagne dans laquelle nous emménageâmes me fut tout de suite agréable ; et, en dépit de la neige qui rendait l’hiver assez rude, je trouvai le froid très sec qui souvent cohabitait avec un ciel bleu profond, beaucoup plus supportable que l’humidité doucereuse que je venais de quitter. Malgré ce contexte favorable, j’entrai au lycée sans enthousiasme et gardai soigneusement mes distances vis-à-vis de mes nouveaux camarades : j’attendais avec anxiété le début des activités sportives et je fus loin d’être rassuré en découvrant que le premier cours serait consacré au saut en longueur.

Le jour venu, j’essayai de me mettre dans les meilleures conditions, comme si j’allais tenter de battre le record du Monde ; j’étais déterminé à effectuer mon premier essai avec le plus grand sérieux et je fis même quelques assouplissements en guise d’échauffement. Motivé comme jamais, je m’élançai, et en fixant la planche d’appel qui se rapprochait, je n’eus qu’une seule idée en tête : y mettre tout mon poids pour m’élever dans les airs en vue d’atterrir le plus loin possible. Hélas, quand je fis le dernier pas qui allait me mettre sur orbite, mon pied droit se tordit et je m’affalai dans le sable de la zone de réception. Je hurlai de douleur : je venais de me faire une bonne entorse de la cheville qui m’exempta de sport pendant presque un mois. Quelle ne fut pas mon angoisse quand il fallut retourner au cours d’éducation physique après cette accalmie de courte durée, toujours avec l’athlétisme en toile de fond. Certes, il n’était plus question de saut en longueur, mais j’allais devoir de nouveau sauter, par‑dessus des haies cette fois.

Ma petite mésaventure m’avait toutefois attiré la sympathie de quelques‑uns de mes camarades de classe et je fus plutôt bien accueilli lors de mon retour dans les vestiaires. De plus, autant les garçons se mesuraient de façon féroce au collège sur le plan sportif, autant au lycée la lutte s’était en grande partie reportée vers la gent féminine ; et, voyant que je ne semblais pas vouloir prendre part à cette compétition, ils m’étaient reconnaissants d’avoir un concurrent de moins. Quant aux filles, celles qui avaient tenté de m’approcher, et que j’avais sans doute vexées par mon indifférence, étaient parties vers d’autres cibles, sinon plus faciles, au moins consentantes. Bref, aux prises avec ma relation compliquée avec le sport, j’étais bien loin des préoccupations habituelles d’un jeune de seize ou dix-sept ans. Bon sang, qu’elles étaient bien hautes ces haies ! Déjà que je n’aimais pas spécialement courir, devoir en plus franchir un obstacle pareil, je me demandais bien comment j’allais pouvoir m’en sortir ! Malgré ma perplexité, je fus très attentif quand le professeur d’éducation physique nous détailla longuement la technique de franchissement des haies. Pour une fois, l’exercice me sembla plutôt équilibré : ni trop technique comme la gymnastique, ni trop physique comme le handball ou encore le lancer de poids. De façon étonnante, je m’intéressai même franchement à la question et surtout, je ne ressentis aucune tension particulière au fur et à mesure que la séance avançait. Posément, j’observai attentivement la course de mes camarades, et notamment ceux qui pratiquaient l’athlétisme en club.

Je choisis un petit moment de flottement, un élève venait de faire tomber une haie, pour tenter ma chance sans que cela se remarquât. Fort de mon expérience malheureuse lors de la séance consacrée au saut en longueur, je courus sans me précipiter en direction de la première haie et m’appliquai à franchir l’obstacle en suivant scrupuleusement les consignes du professeur : je lançai la jambe d’appui bien en avant puis, une fois la haie franchie, je fis comme si avec ma jambe d’esquive je voulais monter mon genou le plus haut possible. Je me surpris alors à réussir assez facilement le mouvement, et une fois réceptionné, à compter les pas qui me séparaient de la haie suivante avant de recommencer, de façon presque instinctive. Mis en confiance par cet essai prometteur, j’indiquai au professeur que j’étais prêt à être chronométré avec le groupe suivant ; je jetai un bref regard sur mes quatre concurrents et m’installai dans mon bloc de départ en me concentrant au maximum. C’était bien la première fois que je ressentais, non pas la peur au ventre, mais plutôt une sorte d’excitation sereine et le sentiment de pouvoir enfin me mesurer aux autres sans crainte du ridicule.

Au coup de sifflet, je m’extirpai du bloc de départ avec une détermination et une fougue que je n’aurais jamais imaginées et chose incroyable, je me retrouvai au coude à coude, en lutte pour la victoire, avec le coureur qui était sur ma droite. Pendant toute la durée de la course, je ressentis une sorte de symbiose entre mon corps et mon esprit, les deux œuvrant ensemble pour franchir les haies de façon efficace. À l’arrivée, je ne fus battu que d’un fil et sur une trentaine d’élèves, je décrochai le cinquième temps. J’étais enfin parvenu à vaincre mes démons et j’en fus rasséréné pour la suite de ma scolarité au lycée. Bien entendu, jamais je ne renouvelai un tel exploit, mais j’avais retrouvé suffisamment confiance en moi pour réussir, quand il y avait un classement à la clef, à toujours me situer entre la dixième et la quinzième place, me garantissant ainsi un anonymat serein.

Parallèlement à mes exploits au lycée, je découvris le ski de fond que je pratiquais régulièrement durant la période hivernale. Au cours de mon troisième hiver, je devais d’ailleurs garder un souvenir assez mémorable d’une randonnée en compagnie de Manu avec qui je passais le plus clair de mon temps pendant les vacances. Manu poursuivait ses études dans un lycée professionnel au sein duquel il attendait patiemment d’avoir le baccalauréat ; à la fin de sa scolarité, il rejoindrait son père qui venait de créer sa propre entreprise dans le secteur du bâtiment. Moi, dans mon lycée généraliste, j’avais beau en être au stade terminal, comme j’aimais en plaisanter, j’étais toujours bien en peine d’envisager un quelconque avenir.

*

Un samedi matin, par une journée sans nuages du mois de février, j’avais retrouvé Manu, au pied d’une petite route qui permettait d’accéder à un vallon très profond, un vallon où « le narcisse des poètes qui déployait sa délicate blancheur au début du printemps laisserait sa place au mois de mai aux tons violacés de la sauge des prés » déclama Manu en souriant de me voir étonné de sa tirade. Mais pour l’heure, nous étions bien loin de ce spectacle d’alpage : le soleil ne s’était pas encore levé et nous fûmes avant tout confrontés au goudron d’une route maltraitée par les gelées hivernales et les déneigements successifs ; nous marchâmes une bonne heure sur le macadam avec nos skis accrochés le long du sac à dos avant d’atteindre, au détour d’un virage, un chalet qui vivait là en solitaire. Au pied d’une fontaine où l’eau coulait à peine, la couverture sombre de la route se déchira pour laisser place à la neige. Brune au départ, lacérée par les pierres d’un contrefort rocheux qui perdait quelques cailloux en cours de journée, nous dûmes encore patienter avant de découvrir une neige immaculée. Il avait neigé deux ou trois jours auparavant et les quelques timides traces de skis qui avaient été recouvertes n’avaient pas encore eu le temps de faire leur retour ; seules des empreintes de pattes de lièvres et d’oiseaux avaient ôté à la neige sa virginité. Alors le soleil se leva, et malgré l’écran protecteur de nos lunettes, nous fûmes éblouis par la subite blancheur du décor qui nous enveloppait de toutes parts ; en contrebas, on ne distinguait plus les habitations et seuls de vagues bruits étouffés remontaient la vallée. Souhaitant profiter plus longuement de ce sentiment de plénitude, je proposai une petite pause à Manu. « Alors, déjà fatigué le touriste ? » plaisanta-t-il. « Hé toi, le rapporté ! tu es né ici peut-être ? » Et Manu de partir d’un grand éclat de rire. Depuis que nous nous connaissions, j’avais appris à ne plus me laisser faire, et en même temps que j’avais acquis de l’assurance, j’avais compris que derrière la grande carcasse se cachait un compagnon sensible et très attachant. Les branches des mélèzes ployaient encore sous le poids de la neige fraîchement tombée, et malgré le froid, on sentait que le soleil sortait doucement de l’hiver : au cours de notre longue randonnée à ski, nous vîmes de nombreux ruisselets reprendre leur cours vers leurs quartiers d’été. « Frédo, nous venons de faire la partie la plus chiante de notre balade ; pas forcément la plus difficile, mais ce passage obligé sur le bitume, c’est franchement pas ma tasse de thé ! Maintenant que nous avons à la fois trouvé une belle neige et passé ce petit verrou, nous allons continuer dans le vallon que tu vois s’étendre au loin. Il est long, vraiment très long ; très peu de dénivelée c’est vrai, mais il doit bien courir sur huit kilomètres ! Nous n’allons pas le suivre jusqu’au bout, je te rassure ! On va bifurquer bien avant sur la droite en direction du col de la Pistourle. Là, ça va monter raide pendant cinq kilomètres, avant un dernier kilomètre pas trop pentu. Il a beau être facile sur le papier, comme généralement tu arrives là‑haut bien crevé, il te semble interminable ce dernier kilomètre. De plus, tu as l’impression de te retrouver dans une forêt en plaine alors que tu viens de te taper presque mille mètres de dénivelée depuis le bas. Allez, assez parlé ; c’est reparti si on veut arriver là-haut pour le casse-croûte ! »

Nous avançâmes d’abord joyeusement, Manu me racontant ses journées au lycée et surtout ses fins de semaine pendant lesquelles il passait une bonne partie de son temps à apprendre le métier avec son père. Sans vraiment nous en rendre compte, nous arrivâmes à la fameuse bifurcation. En levant les yeux en direction du col, je pouvais deviner l’itinéraire que nous allions emprunter et notamment un passage sous une barre rocheuse qui me sembla infranchissable. Le soleil était maintenant si généreux que nous étions en sueur, même si avec l’altitude un léger vent rafraîchissait l’air ; nous avions l’un comme l’autre fait tomber la veste. Dans ce décor majestueux, la pente devint sévère et bientôt nous n’entendîmes rien d’autre que notre respiration ; parfois, le cri perçant d’un chocard tournoyant habilement au-dessus de nos têtes brisait le silence. Il nous fallut beaucoup de temps pour atteindre le passage sous la barre rocheuse ; avec la pente, progresser avec nos skis de fond dans une neige abondante ne fut pas des plus aisé et encore novice en la matière, je dus même déchausser plusieurs fois pour franchir certains passages délicats à pied, m’enfonçant dans la neige jusqu’à hauteur du genou. Essoufflé, je m’arrêtai en indiquant à Manu qu’il pouvait continuer s’il le souhaitait. Cette fois-ci, il ne se fit pas prier pour se reposer quelques instants ; et, pointant son bâton de ski en direction du profond vallon que nous venions de quitter, il déclara :

« C’est beau hein ! Tu vois la montagne au loin ? Oui, celle qui a le plus de neige. Hé bien, c’est la Tête de Tivos ; elle culmine à près de trois mille mètres. Là, à droite, c’est la Pointe de la Perdine, presque aussi haute. Ces deux sommets, tu peux les faire au printemps, une fois que la neige est bien stabilisée, mais avec des skis de randonnée, pas des skis de fond : il y a des pentes vraiment raides et il faut mettre des peaux de phoques sous les skis pour ne pas partir en arrière pendant la montée. Si tu veux, je t’apprendrai !

— On verra, on verra Manu, lui répondis-je en reprenant mon souffle. Je me satisfais déjà du ski de fond même si un peu de ski de piste ou de randonnée me permettrait certainement de progresser et d’être plus à l’aise en descente ! Parle-moi plutôt du chemin que nous venons d’emprunter. C’est goudronné jusqu’en haut du col ?

— Ah non, pas du tout ! Le bitume s’arrête au niveau de la bifurcation. Avec un véhicule tout-terrain, on peut aller plus loin dans le vallon. En revanche, pour le col de la Pistourle, même si le chemin reste assez large, il y a plusieurs passages qui empêchent tout véhicule de passer. Là où nous sommes, il y a même un effondrement dû à des chutes de pierres. Ce qui pourrait se faire, c’est de monter le col en vélo, genre un vélo de cyclo‑cross, mais adapté à la montagne, avec des pneus plus gros tu vois ; enfin bon, je ne m’y connais pas trop dans ce domaine. Je dirais même que ce n’est pas mon rayon, ah ah ! Bon, ce n’est pas tout ça, mais on y retourne ! Je commence à avoir la dalle. Je connais un coin juste avant le col où l’on pourra s’arrêter manger. »

Cette halte m’avait fait du bien, beaucoup de bien. Et puis cette réflexion de Manu qui me laissa songeur : « Ce qui pourrait se faire, c’est de monter le col en vélo ». J’allais avoir dix-huit ans et depuis mon entrée au collège, j’avais peu à peu abandonné le vélo. Nous avions déménagé à la montagne depuis bientôt trois ans et jamais je n’étais remonté sur une bicyclette ; je n’avais même plus de vélo à la maison : au moment du déménagement, mes parents avaient fait pas mal de tri dans toutes nos affaires, et le vélo dont je ne me servais plus qu’à de rares occasions était parti à la déchetterie. Cela faisait donc presque huit ans que j’avais laissé s’étioler, sans vraiment en avoir conscience, mon amour pour la petite reine. Tout à coup, je sentis comme une vague me submerger. Je fus pris d’une irrésistible envie de descendre dans la vallée et d’enfourcher un vélo, n’importe quel vélo, et de partir avec lui pour une longue chevauchée. Il était même incroyable que je n’y aie jamais songé plus tôt, surtout avec le terrain de jeu qui s’offrait à moi depuis que j’habitais ici. J’étais au pied de cols mythiques, et si la circulation était un peu plus dense l’été, la période s’étalant d’avril au début du mois de juillet, et ensuite l’arrière-saison jusqu’au milieu du mois de novembre devaient vraiment être propices à la pratique du cyclisme. En une poignée de secondes, tous mes souvenirs liés à la bicyclette me revinrent en mémoire : mes tours de tricycle autour de la table de la cuisine ; les petits cyclistes en plastique sur les tortueux circuits du tas de sable ; le vélo blanc et la cour du collège sous la chaleur ; le tas de compost et les oies de Tante Lisa et tante Suzette ; les courses improvisées avec Jérôme ; mes bleues sur les fesses après une virée avec Manu. J’avais soudain l’impression d’être comme un vieux monsieur se souvenant de sa plus tendre enfance… « Bon alors, qu’est-ce que tu fabriques ? commença à s’impatienter Manu. On va pas rester là toute la journée ! » Je lui fis un petit signe amical ; mais avant de me remettre en route, je regardai le pied du col qui allait bientôt disparaître et murmurai à son attention dans un sourire presque béat : « à bientôt ! »

Un peu moins d’une demi-heure plus tard, légèrement en contrebas du col que l’on distinguait derrière l’épaisse forêt de mélèzes, Manu me montra la petite clairière dans laquelle nous allions nous arrêter pour nous restaurer. Il était déjà presque quatorze heures et nous étions franchement en retard ; néanmoins, nous nous installâmes confortablement sur une grosse souche de bois qui dépassait de la neige. Manu commença à farfouiller fiévreusement dans son sac à dos et à ma grande surprise, en fit surgir successivement un petit réchaud à gaz, deux timbales cabossées, une petite casserole de camping ainsi qu’une gourde et une boîte d’allumettes. Il étala tout son attirail dans la neige, se frotta les mains, et en tournant vers moi un visage jubilatoire, il me demanda : « et maintenant, on va passer aux choses sérieuses ! Dis-moi Frédo, tu as déjà bu du vin chaud ? »

Il était presque seize heures. Nous n’avions pas vu le temps passé et le soleil commençait sa descente en direction des montagnes. « Merde ! tu as vu l’heure Frédo, il faut qu’on se dépêche, mes parents vont commencer à s’inquiéter ! » Le versant opposé du col de la Pistourle redescendait dans une petite vallée proche de Fontperdu et il était prévu que le père de Manu nous retrouverait sur la place de la mairie vers dix-sept heures ; ensuite, je passerais la nuit et le dimanche chez Manu. Mais avant cela, une longue descente de dix kilomètres nous attendait, ce qui en ski de fond n’était pas rien, surtout sur des chemins pas spécialement tracés pour. Et puis… en me levant de ma souche, je constatai que j’avais trop bu. C’était la première fois que cela m’arrivait et la sensation n’était pas désagréable : j’avais chaud et je me sentais un peu comme dans du coton. J’étais bien, vraiment bien. Seul souci, mes pieds ne voulurent pas aller exactement là où je le souhaitai et il me fallut un long moment avant de pouvoir chausser mes skis. Il nous restait encore deux cents mètres de montée avant de passer le col et dès le début je m’essoufflai au point d’avoir envie de vomir. « Je crois que j’ai trop bu ! indiquai-je à Manu qui s’énervait franchement de nous voir autant en retard.

— Tu aurais pu me dire que tu n’avais pas l’habitude de picoler ! Je ne t’aurais pas resservi quatre fois ! C’est comme si je t’avais administré une dose de cheval !

— Ben c’est toi l’espert, euh… l’exp-p-p-ert en la matière. Je ne sa… je ne sav-v-vais pas que ça pouvait être si fort t-t-ton… ton truc. Et puis tu m’as dit que l’acol… euh… l’alcool s’évap-p-porait quand on le chauffait. Pouf ! A pu l’alcool, envolé !

— Arrête tes conneries, il faut vraiment qu’on se dépêche maintenant ! On en a encore pour deux heures. Mon père va me passer un de ces savons ! »

Le début de la descente fut catastrophique. Entre les effluves d’alcool qui me tournaient la tête, la piste raide et bosselée et ma dextérité sur les skis de fond qui n’était pas extraordinaire, je chutai à de nombreuses reprises. Heureusement, la pente vint à s’adoucir et pendant une demi-heure au moins, je pus enfin laisser glisser mes skis sans risquer me rompre le cou. Grisé par l’alcool et la vitesse, j’essayai même de doubler Manu en hurlant comme il aimait le faire à l’époque de nos chasses à la boudrague :

« Attention, alors qu’on le croyait définitivement distancé, voilà que Frédo revient sur la tête de course au prix d’un effort inouï ! Le voilà maintenant en deuxième position, en lutte pour la victoire ! C’est incroyable, quel final extraordinaire, mesdames et messieurs ! C’est magnifique, c’est…

— Attention, Frédo, il y a un virage. Freine, bordel, freine ! »

Quand je repris mes esprits, je vis en gros plan le visage inquiet de Manu. Pendant un moment, j’avais été incapable d’ouvrir les yeux et de bouger alors que j’entendais clairement Manu me parler et me tapoter les joues. J’avais l’impression de me trouver dans mon lit en train de faire un rêve agréable. Malheureusement, cette douce sensation ne dura pas longtemps et bientôt je grelottai. J’avais également très mal à la tête, ne sachant pas si cela provenait de ma chute ou bien de l’alcool qui continuait à répandre ses méfaits. « Hé bien ! tu m’as fait une belle frousse, mon Frédo ! Heureusement que c’est de la neige molle qui a amorti ta chute, car tu t’es quand même retrouvé trois mètres en dessous du virage ! Bon, tu m’as l’air de pas trop mal récupérer ; on va descendre tout doucement en direction de la station de ski qui n’est pas très loin. Là, on trouvera un bar pour se poser et je me débrouillerai pour joindre le paternel avant qu’il alerte les secours en montagne ! »

Manu fut un camarade exemplaire. Il expliqua à son père que j’avais fait une grosse chute dans la descente, que l’on s’était dérouté vers la station de ski et que pour me remettre de mes émotions, il m’avait acheté un vin chaud. Je ne sais si le père de Manu crut complètement à l’histoire de son fils, mais il était tellement rassuré de pouvoir me remettre à mes parents en un seul morceau qu’il se satisfit de cette version sans poser de questions. D’ailleurs, ni les uns ni les autres n’épiloguèrent au sujet de ma bosse sur le front quand mes parents vinrent me chercher le dimanche après‑midi. De mon côté, je me promis simplement d’être plus prudent vis-à-vis de la montagne… et surtout de l’alcool.