La course du club

, par  Paul Jeanzé

La course du club

Afin de mieux me focaliser sur la course du club, je choisis de faire l’impasse sur la dernière épreuve du mois de mars. Après quatre courses, souvent dans des conditions difficiles, je ressentais le besoin de souffler. Je devais également mener de front mon travail au magasin et je ne pouvais me permettre de le négliger. Afin de m’épauler, j’avais embauché un apprenti sur les conseils de monsieur Gontran ; nous ne serions pas trop de deux pour assurer la pérennité des cycles Gontran, d’autant plus qu’une enseigne d’envergure nationale s’était récemment installée dans une zone commerciale non loin de là. Assez rapidement, j’avais constaté que les clients se laissaient séduire par leur politique très agressive en matière de tarifs ; je ne pouvais plus me reposer sur la seule réputation du magasin ; je devais m’adapter et accepter de rogner sur mes marges. Dans ce contexte difficile, au-delà de son aspect sportif, la course du club revêtait une importance capitale à mes yeux : je profiterai de l’occasion, en tant que partenaire de l’Entente Sportive de Gironville, pour exposer les vélos que je vendais et distribuer des plaquettes publicitaires auprès des cyclistes venus participer à l’épreuve. Sur l’affiche de la course, on pouvait même lire : « en partenariat avec les cycles Gontran. Les cycles Gontran, des vélos qui vous mèneront à la victoire ! ». En parcourant l’affiche du regard, je fis la moue devant la banalité de mon slogan. « La communication, ce n’est pas trop mon rayon », avais-je plaisanté auprès du président du club de Gironville alors que nous préparions le podium dans la salle communale. Il était à peine six heures du matin et la première épreuve commençait à huit heures ; quatre courses allaient s’enchaîner dans la matinée, la dernière se terminant un peu avant treize heures. Il nous resterait alors à peine deux heures pour organiser la remise des récompenses avant de nettoyer et ranger la salle que l’on devait libérer au plus tard à quinze heures. Le départ de ma course était programmé à dix heures trente, pour une distance de cinquante-cinq kilomètres, soit onze tours d’un circuit assez difficile. Même si je refusais de l’admettre, la fatigue commençait à s’installer dans mon organisme ; pas facile de gérer une petite carrière de modeste cycliste amateur et la tenue d’un commerce devant résister à la grande distribution.

Il me fut difficile de me concentrer sur la course ; très sollicité, je n’avais pas même le temps de m’échauffer avant le départ ; heureusement, en raison d’un vent assez fort, les premiers kilomètres s’effectuèrent à allure modérée. Après la mi-course, je retrouvai enfin de bonnes sensations ; et même si le peloton roulait toujours groupé, le rythme s’était peu à peu accéléré et l’écrémage s’effectuait par l’arrière à la faveur de la bosse très sèche qui se dressait vers la moitié du parcours. S’ensuivait alors une longue descente rectiligne négociée à près de soixante à l’heure où chacun tentait de se placer au mieux pour passer le rond-point qui ensuite nous propulsait vers la ligne d’arrivée. Il y eut bien quelques tentatives d’échappée, mais ces dernières furent rapidement étouffées dans l’œuf. Au début du dernier tour, je m’étonnai du calme relatif qui régnait dans le peloton : la montée de la bosse s’effectua à une allure soutenue, mais personne n’attaqua. Dans la descente, je vins me positionner dans les premiers afin d’aborder le rond‑point dans les meilleures conditions. Je sentis mon cœur accélérer, non pas à cause de l’effort, mais parce que l’arrivée se profilait et que peut‑être… mais mieux valait ne pas y penser. La fin de la descente approchait et ma décision était prise : à la sortie du rond-point, j’allais tenter le « coup du kilomètre » afin de prendre les sprinteurs par surprise.

Voilà, nous y sommes ! Je produis une violente accélération. Incroyable ! personne ne réagit ; je file vers la victoire ! J’ai mal aux jambes, mon rythme cardiaque s’est emballé, mais je la tiens enfin, cette victoire tant attendue ! Tout se bouscule dans mon esprit au moment où j’aperçois la ligne d’arrivée… quand j’entends le son de la cloche… Non, ce n’est pas possible ! je me suis trompé… Il reste un tour à parcourir… D’un seul coup, je me sentis vidé de toute mon énergie ; le ciel venait de me tomber sur la tête. Au virage suivant, je me faisais reprendre par un peloton qui accéléra sans se préoccuper de mes états d’âme. Il me faudra puiser loin dans mes ressources pour passer la bosse au milieu du paquet. À la sortie du dernier rond‑point, je n’étais pas trop mal placé, mais je fus incapable de lutter avec les meilleurs ; je terminai à une anonyme quinzième place, épuisé et terriblement déçu.

Pendant la remise des récompenses, je ne fus qu’une ombre ; je me sentais stupide ; j’avais honte de m’être ainsi trompé. D’ailleurs, je ne raconterai à personne ma terrible méprise. Au contraire, je distribuai en souriant mes derniers prospectus ; qu’au moins je n’eusse pas tout perdu au cours de cette triste matinée.