Prologue

, par  Paul Jeanzé

Prologue

Nous étions à l’entame du dernier tour et le peloton était toujours groupé. Au moment de couper la ligne, j’avais durci le rythme avant de constater en me retournant que tout le monde était en file indienne ; une accélération assez brutale m’avait-il semblé, mais finalement insuffisante pour espérer m’échapper. Jusqu’alors, la course avait été éprouvante : sur un parcours sans le moindre relief, un vent violent avait rendu l’épreuve nerveuse. Dans de telles circonstances, les rares tentatives d’échappée ne prirent jamais plus de trente secondes d’avance, l’ensemble des coureurs s’étant efforcés de rester aux avant-postes afin d’éviter les coups de bordures. Mon début de course avait été laborieux : relégué en queue de peloton, j’avais eu besoin de deux tours pour réussir à me positionner tant bien que mal dans les vingt premiers. Loin d’être parmi les plus adroits sur le vélo, préférant rouler sur les côtés plutôt qu’au milieu du paquet, j’avais dû lutter en permanence contre le vent ; j’étais fatigué. La course allait certainement se jouer dans l’emballage final puis au sprint, entre les grosses cuisses du peloton ; peu de chances que j’ai mon mot à dire. Par orgueil, j’étais donc passé en tête au moment de débuter ce dernier tour ; par prudence également, car il y avait après la ligne une épingle à cheveux en faux plat montant ; je savais qu’à cet endroit, de nombreux coureurs allaient faire l’effort pour remonter vers la tête, avec les risques que cela comportait : il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Du coup, et tant pis si cela n’était de ma part qu’un baroud d’honneur, qu’au moins j’évite la chute.

*

J’arrive au bout de la ligne droite. Virage à gauche, virage à droite… ouf, c’est passé ! je reste en tête. Qu’il peut être grisant de sentir l’ensemble de la meute à mes trousses, meute dont je suis le maître l’espace d’un instant ; mais je reste lucide, ils ne vont pas tarder à venir me grignoter les mollets. Tout à coup, j’entends comme une formidable déflagration derrière moi ; je comprends immédiatement ce qu’il vient de se passer : dans un des deux virages, un coureur aura touché le trottoir et déséquilibré, sera allé à terre, entraînant dans sa chute plusieurs concurrents. Comme à chaque fois après pareil incident, il y a un léger moment de flottement. Instinctivement, je tente un démarrage, vent de face ; mais le peloton ne tarde pas à réagir et en deux minutes à peine, je suis repris. Je n’ai pas le temps de récupérer des efforts consentis que je me retrouve à la traîne d’un groupe qui n’est plus composé que d’une vingtaine de coureurs seulement ; le peloton se sera certainement scindé en plusieurs parties.

Le dernier tour me semble interminable. « Allez Frédo, tu serres les dents et tu t’accroches ! » Je décide de jeter mes dernières forces dans la bataille. Trois ou quatre coureurs devant moi, j’entr’aperçois Mathieu, le sprinteur de l’équipe, esseulé. Je profite d’une très légère baisse de rythme pour remonter à sa hauteur. Sans même le regarder, je viens me placer devant lui, décalé sur sa droite, pour bien le protéger d’un vent qui maintenant souffle de côté. Je suis à bloc ; encore une courbe à négocier et l’on s’engouffrera dans la longue ligne droite précédant l’arrivée. Je dépasse plusieurs concurrents au prix d’un terrible effort ; les cuisses me brûlent. Un ultime regard en arrière, le temps de constater que mon coéquipier est bien calé dans ma roue et c’en est fini pour moi : je sens mes muscles se tétaniser alors qu’il reste à peine cinq cents mètres à parcourir. Je me fais doubler de tous les côtés, avec certes le sentiment d’avoir fait du bon boulot pour l’équipe, mais également l’amertume de ne pas pouvoir jouer la victoire. Je lève la tête pour tenter d’apercevoir ce qu’il se passe devant, en vain. J’entends vaguement les cris des spectateurs, le sifflement des roues qui fendent l’air puis le gémissement des freins écrasés sitôt la ligne d’arrivée franchie. J’en termine à mon tour ; les applaudissements ont déjà cessé. Je m’arrête un peu plus loin le long des barrières ; je suis pris d’un léger étourdissement. Non loin de là, je distingue Mathieu, tout sourire, entouré par trois membres de l’équipe qui le congratulent. Quelques coureurs passent devant le quatuor, serrant la main du vainqueur ou lui adressant une tape amicale sur l’épaule. Je pose mon vélo contre une barrière et m’approche de Mathieu dans une démarche chaotique ; une violente crampe échoue d’un rien à me jeter à terre.

— Alors Mathieu ?

— C’est génial, j’ai réglé tout le monde au sprint ; troisième victoire de la saison ! Pourtant, je ne me sentais pas vraiment dans mon assiette pendant toute la course, mais dans le dernier kilomètre, ce fut comme d’habitude, je n’étais plus le même homme ! Ah ! et merci, tu m’as bien aidé sur ce coup-là Frédo, un final digne des meilleurs poissons-pilotes !

— Merci pour le compliment, Mathieu, merci… Allez les gars, à la prochaine… et encore bravo !

— Salut Frédo, rentre bien !

Dans des circonstances analogues, je ne savais pas ce que pouvaient ressentir les coureurs professionnels. Ce que j’imaginais, en regardant les courses cyclistes assis devant mon écran de télévision, c’était que même dans mon cas, enfin je veux dire, dans le cas d’un simple équipier qui venait de terminer la course de façon anonyme au cœur du peloton, celui‑ci allait être pris en charge par toute une équipe, avec un kiné, un médecin, tandis que son vélo allait être bichonné par un ou deux mécanos. Il n’avait rien à gérer sinon se reposer tranquillement en compagnie de son compagnon de chambrée en attendant l’étape suivante. Moi, ce n’était pas la même histoire. J’allais devoir rendre mon dossard, retourner à mon véhicule, me changer, démonter les roues de mon vélo et ranger minutieusement le cadre dans sa housse, avant de faire les quarante kilomètres qui me séparaient de mon petit appartement situé au septième étage d’une immense tour où, sauf une immense déception, personne ne m’attendait. Je m’appelle Frédéric, même si tout le monde m’appelle Frédo ; j’ai trente et un ans et je ne suis qu’un modeste amateur évoluant dans des courses de niveau départemental.

Pendant que je finissais de ranger mes affaires dans la voiture, perdu au milieu de mes pensées, je sentis que l’on me donnait une légère tape sur le bras.

— Dis donc, c’est bien toi qui as tenté un démarrage juste après la chute ? Ce n’est pas très glorieux comme attitude !

Je ne répondis pas tout de suite. Alors que je me sentais terriblement las, déçu par cette dernière course, voilà que c’était la colère qui maintenant m’envahissait.

— En à peine deux minutes, j’ai été avalé par le peloton, alors qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard !

Et sans laisser le temps à mon interlocuteur de réagir, je m’engouffrai dans ma voiture et quittai les lieux.

Alors que je sortais du village, laissant sur la droite un vieux lavoir au bord duquel discutaient quelques jeunes à mobylette en compagnie de nombreuses cannettes de bière, je me sentis extrêmement triste au point de penser que leur après-midi valait peut-être mieux que le mien ; qu’au moins de leur côté ils assumaient déjà que leur univers fût désenchanté. Mon cynisme ne présageait rien de bon ; je sentais que je me dirigeais vers la fin de saison en déraillant. Je n’aurais jamais dû insulter cet homme, j’aurais dû m’excuser auprès de lui pour m’être emporté de la sorte, sans compter que le coureur qui était venu me faire la morale n’avait pas complètement tort. Je m’interrogeai : en course, ne devait-on pourtant pas saisir la moindre opportunité qui s’offrait à nous ? N’était-ce pas là une attitude nécessaire dès lors que l’on aspirait à la victoire ? Le but ultime du compétiteur n’était-il pas de gagner puisque je n’arrivais pas à me satisfaire d’offrir la victoire à mes coéquipiers ? Enfin, je n’en savais rien finalement, vu que je n’ai jamais gagné la moindre course. Ce que j’éprouvais en revanche, c’était que la défaite me rendait amer, et que pour moi, il n’y avait plus que la victoire qui comptait, plus que la victoire qui comptait. C’était devenu une obsession, et cette obsession m’avait progressivement fait oublier mon rêve de gosse, un rêve pourtant tout simple à son commencement : gagner une course de vélo.