Le mountain bike

, par  Paul Jeanzé

Le mountain bike

Je venais d’avoir dix-huit ans et mes parents m’avaient demandé quel cadeau me ferait plaisir pour mon anniversaire. À mon grand étonnement, je fus bien en peine de pouvoir leur répondre. C’est curieux ; on pense sans cesse à tous les objets que l’on aimerait posséder, et le jour où l’on vous pose vraiment la question, on ne sait pas quoi répondre, comme si on se faisait envie de beaucoup de choses, mais qu’on n’avait finalement besoin de presque rien…

En méditant de la sorte alors que je flânais aux abords du centre-ville, je songeai à cette dissertation de philosophie qui m’avait permis de glaner deux petits points dans ma quête laborieuse du Baccalauréat, et dont le sujet était : « L’avenir est-il une page blanche ? » Douze sur vingt, ce n’était pas si mal pour quelqu’un qui ne savait toujours pas ce qu’il ferait la rentrée prochaine. Étais-je trop insouciant ? Pas assez prévoyant ? Difficile de vraiment le savoir. Pour l’instant, mon avenir n’était, ni noir, ni gris, ni blanc ; il n’existait pas, tout simplement.

Peu avant d’arriver devant une petite place arborée, je longeai des arcades sous lesquelles étaient installés plusieurs commerces. Il y avait là un magasin de sport consacré à la montagne, une auto-école et… un marchand de cycles. Je passais souvent par cet endroit quand j’allais au lycée et curieusement, jamais je n’avais remarqué le marchand de cycles. Je m’arrêtai devant ce dernier, l’air songeur : dans la vitrine était exposée une drôle de machine, un vélo bleu foncé avec de gros pneus et un guidon droit. Mais d’où pouvait sortir un engin pareil ? J’entrai dans le magasin. En désignant le curieux vélo de la vitrine, le vendeur me vanta longuement ce nouveau concept en provenance des États-Unis qui commençait à connaître là-bas plus qu’un succès d’estime. Si le mountain bike venait de timidement débarquer dans ma petite ville de montagne, il allait bouleverser mes vacances avant de révolutionner le monde de la bicyclette dans les cinq années qui allaient suivre. Aujourd’hui, j’avoue être assez fier d’avoir été un des précurseurs d’une époque où il fallait un petit grain de folie pour se lancer sur les routes et les sentiers de montagne avec des vélos en acier qui dépassaient souvent les quinze kilogrammes tout en ne possédant aucun système d’amortissement. En leur annonçant que j’avais eu une idée pour mon anniversaire, mes parents furent ravis de me voir retrouver un sourire qui s’était quelque peu effiloché durant mes trois années de lycée. Alors certes, je ne savais toujours pas à quelle sauce j’allais être mangé à la prochaine rentrée, mais pour ce début de grandes vacances, dompter le col de la Pistourle et ses virages alcoolisés fut le premier objectif qui me vint à l’esprit en admirant mon nouveau compagnon dans un coin du garage.

Avant de me lancer dans cette aventure, un minimum de préparation s’avéra nécessaire. J’eus notamment un peu de mécanique à réaliser puisqu’en complément du vélo, j’achetai un bidon et son porte‑bidon, un petit compteur de vitesse filaire ainsi qu’une paire de pneus à gros crampons, le vélo étant par défaut équipé de pneus relativement lisses et peu adaptés à la pratique sur les chemins et autres sentiers. Il m’avait également été offert un casque en polystyrène de couleur verte. Au début, le cadeau ne me fit pas spécialement plaisir, le port du casque étant encore inexistant à cette époque, mais très rapidement, il devint un allié précieux, et ce même sur les trajets les plus anodins. La pause du porte-bidon fut relativement facile : il suffisait de dévisser deux écrous, de poser une pièce en acier dans les trous laissés vacants puis de revisser. La mise en place du compteur fut plus compliquée et j’eus bien du mal à dompter l’excédent de fil avant de trouver la solution en l’enroulant autour de la fourche puis des câbles de frein. Mais le plus difficile était à venir : le montage des pneus se révéla extrêmement pénible. Dans un premier temps, je dus de nouveau me rendre au magasin pour acheter un jeu de démonte-pneus, même si le mécanicien m’indiqua qu’avec un peu de pratique, il était tout à fait possible de démonter un pneu sans le moindre outil. Quand je pense qu’il me fallut plus d’une heure avant de pouvoir changer mes pneus ! Avec le temps, je devins heureusement beaucoup plus efficace, et si au début je rendis régulièrement visite au marchand de cycles pour le moindre dépannage, j’acquis au fur et à mesure suffisamment d’expérience pour effectuer moi-même les réparations les plus courantes. Quinze années plus tard, mon fidèle Mountain bike avait encore fière allure et c’est certainement pour cette raison qu’on me le déroba dans un garage à vélo aux abords d’une gare. Je fus si triste ce jour-là que j’aurais bien fait trébucher et mis au supplice n’importe quel voleur de pommes passant à ma portée.

Pour apprivoiser mon nouveau vélo, je fis d’abord quelques petites balades autour de chez moi ; je n’avais encore jamais eu l’occasion d’utiliser un vélo avec autant de vitesses. Avec ses trois plateaux et ses six pignons, je me retrouvai à devoir jouer avec dix‑huit vitesses, ce qui ne se fit pas sans mal : je rentrais souvent avec les mains noircies par la graisse, la chaîne ayant sauté à trois ou quatre reprises. Au cours de ma sortie, il arrivait même qu’elle se bloquât entre le dérailleur et le cadre et je devais alors tirer dessus de toutes mes forces pour la décoincer. Je dus d’ailleurs en changer très rapidement tant elle fut malmenée. Au‑delà de l’aspect mécanique, ces premières escapades me furent d’autant plus nécessaires que le relief de la région n’était en rien comparable avec ce que j’avais pu connaître autour de mon petit village de campagne : j’étais souvent confronté à d’imposantes montées au cours desquelles je devais mettre pied à terre sans jamais en voir la fin. Certes, il y avait bien quelques routes peu accidentées, mais c’étaient principalement de grands axes de circulation qu’empruntaient d’énormes poids lourds ravitaillant les vallées voisines. Malgré ces péripéties, j’avais hâte de retourner m’aventurer du côté du col de la Pistourle et après trois intenses semaines d’entraînement, je choisis la fraîcheur matinale du dernier dimanche de juillet pour entreprendre ma première longue randonnée.

Il me fallut presque deux heures pour atteindre la fontaine près de laquelle nous avions chaussé les skis avec Manu. L’eau y coulait maintenant abondamment et je pris le temps de remplir mon bidon en même temps que je me désaltérais. L’impression était très différente de celle ressentie lors de mon précédent passage, et pas seulement en raison d’un paysage qui n’avait plus les mêmes couleurs, le vert des mélèzes ayant pris le dessus sur la blancheur hivernale. Ce qui avait radicalement changé, c’était que je n’avais plus cette même sensation de solitude ; j’entendais distinctement tous les sons en provenance de la vallée : le bruit du torrent qui coulait ; un moteur de tronçonneuse dans la scierie de la zone artisanale ; le ronronnement incessant des voitures et des camions. L’activité humaine, assoupie l’hiver sous la couverture neigeuse, semblait vouloir aujourd’hui rattraper son retard.

Après cette courte pause, je remontai sur mon vélo en même temps que la voiture du facteur parvenait à ma hauteur pour déposer le courrier dans une boîte aux lettres. « Hé bien mon garçon, heureusement qu’ils m’ont donné une bagnole à La Poste, parce qu’avec tous ces chalets disséminés çà et là sur les hauteurs, il me faudrait plus d’une journée pour livrer tout le monde en vélo ! Sans compter qu’avec les sacoches pleines de courrier, je me vois mal monter ces fichues côtes ! Quand je pense que mon prédécesseur, au début de sa carrière, livrait tout le village en pédalant, je me demande comment il faisait ! Enfin bon, le village était bien moins étendu que maintenant. Et puis… il lui arrivait souvent de donner le courrier à des bergers qui montaient dans les alpages voire à un voisin qu’il rencontrait au bistrot avant de partir en tournée ! Tu imagines un truc pareil de nos jours ? Impensable n’est-ce pas ! Moi, je dois me dépêcher de faire le tour des boîtes aux lettres le matin pour pouvoir refourguer des produits financiers et autres services à la con aux petites mamies qui viennent l’après‑midi retirer un peu de leurs économies au guichet. Quant aux villageois, ils sont de moins en moins nombreux à bien vouloir m’accueillir à la fin de l’année pour m’acheter mon calendrier ; ils sont surtout là pour râler quand leur lettre en provenance de l’autre bout du pays aura eu besoin de trois jours pour faire le trajet au lieu des deux réglementaires. Mais que les gens sont bien pressés de nos jours, même dans un petit village de montagne comme celui-là ! Dans une grande ville, je dis pas, mais ici, franchement ! Et puis avant, j’avais l’impression d’être au service des usagers ; ils étaient d’ailleurs contents. Hélas, au fur et à mesure… Bon allez, je te laisse faire ta randonnée en vélo ; j’arrête de radoter comme un vieux schnock ! Et à propos de vélo, ils sortent de sacrées machines maintenant ! C’est pour faire du tout‑terrain ton engin ? » Et avant que je pusse lui répondre, il remonta prestement dans sa voiture et redescendit la route en trombe en même temps qu’il klaxonnait en me faisant un signe de la main. Je me mis à sourire ; effectivement, l’hiver était beaucoup plus paisible, mais l’été apportait son lot de rencontres inattendues !

Je repris la route ; un dernier passage assez raide et j’entamai l’interminable faux plat menant au vallon. Il était encore relativement encaissé à cet endroit : sur le flanc gauche, une falaise en calcaire se dressait sur plus de deux cents mètres tandis qu’en contrebas le torrent se transformait en petites cascades successives pour atteindre plus rapidement la vallée. Il me fallut atteindre la bifurcation qui menait au col de la Pistourle pour voir enfin le vallon s’élargir ; j’entendis au loin le son des clarines et dans les alpages qui se dévoilaient devant moi, de longues herbes ressemblant à des cheveux d’ange jouaient avec le vent. En levant la tête vers le col, je reconnus le fameux passage sous la barre rocheuse. Plus haut encore, les chocards saluaient bruyamment mon retour ; je commençai mon ascension avec prudence. Le terrain me parut beaucoup plus accidenté que cet hiver ; sans doute la neige adoucissait-elle les reliefs. J’avais l’impression de suivre une ancienne route forestière dont j’apercevais par endroit d’antiques plaques de béton se mêler à la terre et aux cailloux. Si je m’étais inquiété de devoir pousser, voire porter mon vélo en raison d’un chemin complètement défoncé, il s’avéra finalement très praticable : durant toute la montée, je ne dus mettre pied à terre que deux ou trois fois et en moins d’une heure, j’atteignis la fameuse barre rocheuse où je pris le temps de m’imprégner une nouvelle fois du paysage. Face à moi, les dernières pentes de la Tête de Tivos et de la Pointe de la Perdine accueillaient encore de la neige. Peu avant d’arriver en haut du col, je reconnus la clairière et peut-être même la souche sur laquelle nous avions déjeuné avec Manu l’hiver précédent. Cette fois, je me contentai d’eau dans laquelle j’avais ajouté quelques cuillerées d’une boisson énergétique en poudre, et tant pis si le goût d’orange chimique était nettement moins agréable que l’odeur de cannelle du vin chaud de Manu. Je ne m’attardai pas bien longtemps : le plateau qui s’étalait de part et d’autre du col était investi par les vaches et je fus très vite chassé par les mouches et les taons qui leur tenaient compagnie.

Avant d’entamer la descente, j’eus une légère pointe d’appréhension : je n’avais encore jamais réalisé une telle dénivelée avec un vélo ; de plus, ma chute en ski de fond était encore très présente dans ma mémoire. Dès le premier virage, je fus pourtant rassuré : sur ce versant du col, je retrouvai un large chemin carrossable. Dans les lignes droites, sentant le vent me fouetter le visage, je lâchai les freins ; le paysage défilait rapidement, mais je ne me montrai pas imprudent pour autant : bien avant le virage, je décélérais avant de reprendre progressivement de la vitesse dans la ligne droite qui suivait ; cette fois-ci, je n’allais pas rater un tournant pour me retrouver trois mètres plus bas, car sans la neige pour amortir ma chute… Je chassai immédiatement cette funeste pensée de mon esprit ; d’ailleurs, j’avais passé depuis longtemps le virage en question : j’arrivais à la bifurcation qui permettait de remonter vers la station de ski ou de continuer vers Fontperdu.
Plutôt que de prendre la route, je choisis d’emprunter un sentier de randonnée serpentant dans une dense forêt de mélèzes. Ce secteur fut assez délicat à maîtriser et je dus donner de bons coups de reins pour permettre aux quinze kilos du vélo de prendre les lacets les plus serrés sans finir dans le décor. Enfin, je parvins en bas de la descente et longeai un centre équestre dont les pensionnaires hennirent à mon passage avant que je rejoignisse la route goudronnée. Si je la suivais vers la droite, j’emprunterais la vallée qui me ramènerait vers la ville. En prenant à gauche, je remonterais vers le village de Fontperdu situé à un kilomètre de là.

J’eus soudain très envie de passer voir Manu dans son petit hameau. Malheureusement, j’étais déjà bien fatigué et je savais que le retour allait être fastidieux ; il me parut bien imprudent de m’attaquer à l’ascension de trois kilomètres qui me mènerait à son chalet. Toutefois, je ne pus m’empêcher de faire un petit crochet par Fontperdu, ne serait-ce que pour m’arrêter à une fontaine : l’après‑midi était déjà bien entamé, et avec la chaleur qui se faisait plus vive dans la vallée, j’avais besoin de me ravitailler en eau. En m’approchant de la fontaine située à l’entrée du village, quelle ne fut pas ma surprise de voir Manu, assis contre un mur, en train de griffonner quelque chose sur un bloc de papier posé sur les genoux. Il était si absorbé qu’il ne me vit pas arriver.

« Alors Manu, tu fais des plans pour un chalet ?

Manu resta interloqué en me dévisageant ; il eut besoin d’un long moment avant de me reconnaître derrière mon casque et mes lunettes.

— Frédo ! Quelle surprise ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et c’est quoi ce vélo ? On dirait que tu as traversé le désert ou un canyon, tu es couvert de poussière !

— Tu sais, dans la descente du col de la Pistourle, il y a effectivement une sacrée poussière en été ! C’est grâce à toi si je suis là d’ailleurs, j’ai refait la même balade que nous avions réalisée en ski de fond cet hiver, tu te souviens ?

— Si je me souviens ? Tu penses bien que je ne suis pas près de l’oublier ! On s’était quand même bien marré malgré ta gamelle au milieu d’une neige imbibée de vin chaud ! Si tu continues comme ça, tu vas devenir un vrai gars de la montagne… sur deux roues certes, mais de la montagne quand même !

— Et toi, que fais-tu assis contre ton mur, tu dessines ?

Pendant quelques secondes, Manu garda la main sur son bloc, comme s’il souhaitait en masquer le contenu. Je le vis hésiter avant de m’adresser de nouveau la parole. Quand il se mit à parler, les inclinaisons de sa voix s’étaient mues en quelque chose qui s’apparentait à de la confidence ; sa faconde habituelle se fit même plus discrète.

— Non, je ne suis pas en train de réaliser des croquis pour mon père, je… Tu sais Frédo, les soirées là-haut sont parfois un peu longues. L’hiver, il nous arrive régulièrement d’être bloqués par la neige pendant deux ou trois jours. Sais-tu qu’au mois de décembre, le soleil peut se coucher avant trois heures de l’après-midi ? Ce n’est pas que je me sente seul ou triste, c’est… comment dire… Je ne sais pas trop comment l’exprimer… En fait, à l’époque du collège, il m’arrivait de me sentir un peu loin de tout et de m’ennuyer dans mon hameau ; j’étais tellement heureux de prendre le car tous les matins, en bas à Fontperdu, puis de filer vers la ville rejoindre le monde civilisé. Parfois, ma mère venait me chercher à la fin des cours et nous allions flâner dans un centre commercial avant d’aller au cinéma. Pour moi, ce sont des souvenirs inoubliables ! Quand j’ai débarqué au lycée, il s’est passé quelque chose de bizarre. Alors que j’étais fermement décidé à suivre les traces de mon père, j’ai commencé à lire des bouquins suite à une discussion avec la dame qui s’occupait du centre de documentation. Tu penses bien qu’elle fut trop heureuse de tomber sur un élève de lycée professionnel s’intéressant un tant soit peu à la littérature ! Un jour, elle m’a prêté les romans de Marcel Pagnol sur son enfance et là… en lisant les vacances de Marcel avec son ami Lili, j’ai immédiatement pensé à nous deux avec nos chasses à la boudrague ! Alors je me suis dit, comme ça, sans réfléchir : pourquoi pas moi ? Je t’arrête tout de suite Frédo ! Je n’ai pas la prétention de me comparer à Pagnol ! Tout ce que j’ai de commun avec cet immense écrivain, c’est d’être né pas très loin de chez lui ! Mais quand même, ça m’a fait sacrément réfléchir… Alors depuis deux ans maintenant, j’écris des petits textes qui ressemblent un peu à des cartes postales. Je me pose à un endroit et j’écris quelque chose en fonction de ce que je vois, de ce que je ne vois pas aussi ! Bien entendu, il est souvent question de montagne. Je… tiens, ça fait un moment que je travaille sur celui-là et je crois qu’il est à peu près terminé ; tu veux y jeter un coup d’œil ou tu es pressé de rentrer chez toi ? »