Le Picon bière

, par  Paul Jeanzé

Le Picon bière

J’étais à peine rentré de mon périple du côté de Mainville que je téléphonai à Yvette pour lui faire part de mon souhait de rejoindre leur club ; rendez-vous fut pris pour le dimanche suivant, à huit heures trente sur le parking de la mairie. Depuis cinq ans maintenant, j’accompagnais Marlène à la piscine le dimanche matin et jusqu’à présent, je devais reconnaître que ces deux heures hebdomadaires m’avaient bien aidé à me maintenir dans une bonne condition physique, même si je n’avais pas hésité, la première fois, à lui faire remarquer que la matinée avait traîné en longueurs. Mon humour n’avait guère été apprécié, et lors des séances suivantes, je m’étais contenté de suivre le sillage de Marlène sans rien dire. En lui annonçant mon nouveau programme dominical, Marlène ne sembla pas contrariée de me voir de nouveau l’abandonner ; elle insista seulement sur le fait que je devais être rentré vers midi ; nous étions conviés à manger chez ses parents.

Je choisis de me rendre à Mainville en vélo. Certes, les quinze kilomètres du retour seraient peut-être un peu difficiles, mais malgré mon expérience ratée avec le Vélo Sport puis mon repos forcé, j’avais eu l’agréable surprise de retrouver d’excellentes sensations au cours de ma dernière sortie. Dès sept heures et demie, je quittai le centre-ville ; si la proximité de l’hiver laissait encore des traces blanches le long des bas‑côtés, une belle journée s’annonçait et je revis avec un plaisir non dissimulé la descente au milieu des châtaigniers. J’arrivai sur place avec près de vingt minutes d’avance. Le village s’éveillait doucement et en passant devant la boulangerie, je sentis la bonne odeur du pain à peine sorti du four. Je profitai quelques instants de cette atmosphère paisible avant que deux coureurs d’une cinquantaine d’années me rejoignissent à leur tour. Ils se présentèrent rapidement et nous commençâmes à discuter : je leur racontai en deux mots mes péripéties puis leur indiquai que j’étais venu ici sur les conseils de Monsieur Gontran tandis que de leur côté, ils me présentèrent les membres du club qui ralliaient la place les uns après les autres. Tout à coup, mon attention se porta sur l’arrivée d’un petit bout de femme avec de longs cheveux bouclés dépassant d’un casque blanc. C’était Yvette ; son mari Bruno l’accompagnait. J’apprendrai au cours de la matinée qu’elle avait fondé le club quinze ans auparavant pour permettre à son époux de vivre au mieux sa passion pour le cyclisme. Plus tard, elle me confiera que Bruno avait participé en son temps au championnat national amateur, et qu’un de ses coéquipiers de l’époque avait ensuite joué les premiers rôles chez les professionnels. Bruno, par modestie sans doute, ne faisait quant à lui jamais état de son glorieux passé. Je ne pus m’empêcher de penser avec une certaine tendresse qu’Yvette devait profondément aimer son époux quand elle m’avoua ne pas être franchement amateur de cyclisme avant leur rencontre. Pourtant, après avoir suivi Bruno au gré des compétitions, le jour où il avait mis un terme à sa carrière amateur un peu avant d’avoir quarante ans, elle avait décidé de partager la passion de son mari en même temps qu’elle fondait le CycloMainvillois. Depuis, elle parcourait chaque dimanche une cinquantaine de kilomètres avec le « groupe loisirs » avant de se rendre dans le local du club pour préparer la collation qui serait servie aux participants des différentes randonnées de la matinée.

Ce fut dans une ambiance très conviviale qu’une vingtaine de coureurs quittèrent Mainville à allure modérée. Pourtant, en me renseignant sur le nombre de kilomètres que nous allions effectuer, environ quatre‑vingt‑dix, je devins circonspect : quatre‑vingt‑dix… plus quinze… plus quinze… ah oui quand même… Je me demandai si pour ma première sortie avec mon nouveau club, je n’avais pas été quelque peu présomptueux ; d’ici la fin de la matinée, j’allais allègrement franchir le seuil des cent kilomètres.

Pendant plus d’une heure, notre groupe évolua selon une organisation bien rodée : nous prenions des relais d’environ cinq cents mètres deux par deux avant de nous écarter pour céder la place au duo situé derrière nous ; il y avait peu de vent et il était agréable de rouler en tête. J’en profitai pour faire plus ample connaissance avec les autres coureurs et admirer le paysage puisque nous empruntions des routes qui m’étaient totalement inconnues. Il fallut une montée sèche d’un demi‑kilomètre pour rompre cette belle harmonie : quelques coureurs, se sentant des fourmis dans les jambes, choisirent d’accélérer. J’hésitai à les accompagner, mais en interrogeant du regard Bruno qui était resté en arrière, ce dernier me répondit : « dans les côtes, c’est toujours chacun pour soi ; l’important c’est que tout le monde se regroupe là-haut ; fais‑toi plaisir si tu as les jambes ! » Je n’en demandais pas tant et m’élançai à la poursuite des fuyards. Je les rattrapai assez rapidement, mais essoufflé par mon effort, je choisis de rester sagement dans leurs roues. La portion plate qui suivit fut parcourue à faible allure, le temps que se reformât le peloton ; puis nous escaladâmes deux nouvelles côtes et le schéma précédent se répéta. Je regardai mon compteur : il indiquait dix heures trente et nous avions déjà parcouru presque cinquante-cinq kilomètres.

Après le passage de ces trois difficultés, l’allure se fit plus rapide, les conversations plus discrètes et l’organisation en tête en fut modifiée : ils n’étaient plus que cinq ou six à prendre des relais appuyés pendant que le reste de la troupe se contentait de suivre sans dire un mot. De mon côté, je ressentais le poids des kilomètres peser sur mes cuisses ; je m’accrochai en serrant les dents. À dix kilomètres de l’arrivée, alors que je pensais être tiré d’affaire et que je parviendrais à tenir mon rang jusqu’au bout, je devinai qu’il y avait de l’excitation dans l’air. Bruno se porta alors à ma hauteur et me prévint : « Ne sois pas surpris Frédéric, ça va visser sévère ; dans les derniers kilomètres, on aime bien se tirer la bourre ! Si tu as du mal à suivre, ce qui peut arriver surtout pour une première, on se retrouve au local : on va arriver à Mainville par une petite descente ; à un moment, tu longeras un long mur d’enceinte sur la gauche de la route ; tu t’arrêtes à hauteur des vélos qui seront posés contre le mur et tu verras une porte de couleur verte ; tu entres et tu trouveras toujours quelqu’un pour te servir l’apéro. Allez, bonne chance ! » Sans doute était‑ce le signal que tout le monde attendait, car immédiatement l’allure devint extrêmement rapide et je fus rejeté sans ménagement à l’arrière. Je suivis tant bien que mal pendant près de cinq kilomètres, mais dans le long faux plat descendant qui nous ramenait sur Mainville, le rythme devint infernal. En regardant le peloton s’éloigner inexorablement, j’esquissai néanmoins un sourire : j’étais heureux ; j’avais l’impression d’avoir trouvé le club qui correspondait à mes attentes. Au tout début de la sortie, j’avais même pu avoir une assez longue conversation avec Bruno, ce dernier ayant pris le temps de m’expliquer qu’aux beaux jours, le club participait aux randonnées cyclotouristes de la région et au mois de juin, à une épreuve de renom en montagne.

Quand, bon dernier, j’entrouvris la porte qui donnait sur un parc verdoyant, je fus accueilli en héros par l’ensemble des membres du club. En une seule sortie, ils m’avaient adopté et j’en fus si touché que j’en oubliai l’heure et le fait que je m’étais fait distancé par des types qui avaient, pour la plupart d’entre eux, plus de vingt ans que moi. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Yvette, aidée par deux jeunes adolescents, finissait de poser sur une grande table un impressionnant apéritif : petits gâteaux, olives, cacahuètes et autres pistaches ; sans compter que de belles assiettes de charcuterie côtoyaient divers sodas ainsi que des jus de fruits. Je remarquai également une mystérieuse bouteille à l’aide de laquelle Bruno remplissait le fond des verres avant d’y ajouter de la bière qui moussait généreusement. « Alors Frédo, on peut t’appeler Frédo hein ! Un petit Picon ? » Je n’eus pas le temps d’exprimer un timide « non » que Bruno me tendit un verre en riant. Depuis mon aventure avec le vin chaud de Manu, je ne buvais que rarement de l’alcool. D’ailleurs, au cours de mes soirées mondaines en compagnie de Marlène, je me sentais souvent bien seul au fur et à mesure que l’heure avançait et que l’alcool faisait son effet sur mes voisins. Là, associé à la fatigue et à la bière, le Picon me fit rapidement tourner la tête. Je devins très loquace, limite euphorique, discutant et plaisantant allègrement avec mes nouveaux coéquipiers. Je fus sur mon petit nuage jusqu’au moment où je vis les premiers coureurs me serrer la main et indiquer à la cotonnade : « bon, ce n’est pas tout ça, mais ma petite famille m’attend pour manger. Allez, à dimanche prochain ! »

Le retour sur terre fut brutal. Je fixai ma montre avec incrédulité : il était treize heures ; j’avais déjà une heure de retard et il me restait encore quinze kilomètres de route ; Marlène allait me tuer. Je lui téléphonai en m’excusant, mais au ton courroucé de sa voix, je préférai lui mentir lâchement en prétendant que j’avais crevé par deux fois et qu’il ne fallait pas qu’elle m’attende pour se rendre chez ses parents ; que j’étais fatigué, ce qui était vrai en revanche, et que je resterai me reposer à l’appartement. Elle raccrocha sans dire un mot. Il me restait cependant une dernière difficulté à affronter : j’avais plus de cent kilomètres dans les jambes, un Picon bière qui commençait sérieusement à me peser sur l’estomac et devant moi quinze kilomètres à parcourir. Qu’ils furent difficiles ces quinze kilomètres ! Crampes, nausées ; je dus même m’arrêter deux fois tellement j’avais envie de vomir. Je crois qu’il me fallut près d’une heure pour réaliser la fin de mon parcours. En entrant en titubant dans l’appartement et en déposant mon vélo dans la buanderie, je consultai le compteur : j’avais effectué près de cent trente kilomètres. Jamais je n’aurais imaginé réaliser un jour une telle distance ! En revanche, lors de la prochaine sortie, je me rendrai à Mainville en voiture, ce qui de surcroît me fera une bonne excuse pour refuser le Picon bière ! Je m’effondrai sur le canapé.

Je n’entendis pas Marlène quand elle rentra vers seize heures. Le soir, pour tenter de briser le lourd silence qui planait sur le repas, j’essayai de lui faire partager, en omettant les détails les plus compromettants, ma joie d’avoir découvert ce club ; je vis bien que son sourire était de façade, que le temps de notre rencontre dans les montagnes n’était plus qu’un lointain souvenir et que… mais je n’avais pas encore trente ans, j’étais encore jeune et notre relation pourrait très bien connaître des jours meilleurs, surtout si de mon côté je retrouvais ce qui m’avait finalement tant manqué. J’étais tellement heureux d’avoir renoué avec le cyclisme.

Pendant les mois qui suivirent, je ne manquai pas un seul rendez-vous dominical avec le CycloMainvillois au sein duquel je fis d’impressionnants progrès. Alors certes, je ne pouvais plus rivaliser avec mes coéquipiers au picon bière, mais j’arrivais dorénavant toujours dans les premiers pour l’apéritif ! En parallèle, je m’entraînais presque tous les mercredis après-midi et il n’était pas rare que ma sortie en solitaire avoisinât les cent kilomètres. Il m’arrivait également de faire un petit tour d’échauffement le samedi. Je parcourrais près de deux cent cinquante kilomètres par semaine.