Marlène

, par  Paul Jeanzé

Marlène

Au cours des deux années qui suivirent, je fis beaucoup moins de vélo. Avec les études, l’école était à une quarantaine de kilomètres de la maison, et le temps passé dans l’entreprise du père de Manu, il ne me restait plus guère de temps pour pédaler. De plus, je n’hésitais pas à donner des coups de main ponctuels aux ouvriers dès que l’occasion se présentait ; je me demande d’ailleurs si je ne préférais pas me retrouver sur la charpente pour hisser les plaques de zinc nécessaires à la réalisation d’un toit, plutôt que de mettre à jour la comptabilité ou organiser les interventions des divers corps de métier sur les chantiers. Mon travail était certes stimulant et j’aimais à devoir négocier avec tel ou tel intervenant, ici un responsable de l’urbanisme pour accélérer l’obtention d’un permis de construire, là un fournisseur pour tenter d’obtenir les prix les plus avantageux. Pourtant, rien ne remplaçait l’arrivée sur le chantier aux premières lueurs du jour, le café et les croissants avec les ouvriers avant de démarrer la journée ; sans compter la fierté d’avoir aidé le chalet à sortir de terre.

Mon BTS en poche, je devins presque naturellement le bras droit du père de Manu ; d’ailleurs, ce dernier me traitait comme si j’étais son fils, ce qui provoqua des tensions que les deux hommes peinèrent à surmonter, et moi à supporter : d’un côté je voyais un Manu malheureux s’éloigner de son père et de l’autre je sentais le père se raccrocher à moi comme si j’allais miraculeusement remplacer son fils. Persuadé d’avoir une grande part de responsabilité dans cette situation, j’envisageai non sans tristesse de quitter l’entreprise familiale, le temps de trouver un autre employeur et de régler les dossiers les plus délicats. Au printemps, j’avais d’ailleurs dû intervenir à plusieurs reprises sur un de nos chantiers où comme cela arrivait parfois, nous avions connu les pires difficultés : fissures sur la façade, fuites d’eau au niveau de la toiture, sans compter des retards successifs dus à des problèmes d’approvisionnement en matériaux. Face à l’agacement légitime du futur propriétaire, je m’étais démené comme un beau diable pour que le chalet fût achevé en temps et en heure au début du mois de juillet.

Très satisfait de mon intervention, l’homme m’invita quelques mois plus tard à sa crémaillère au cours de laquelle me furent présentées son épouse et sa fille. Au cours de la soirée, je discutai longuement avec cette dernière et ne restai pas insensible à son charme : aimable et attentive, elle se montra très intéressée par mon métier, ce qui était plutôt rare chez les demoiselles avec lesquelles je n’avais eu jusqu’à présent que des aventures sans lendemain. Un peu plus âgée que moi, Marlène venait de terminer de brillantes études à Paris et au mois de septembre, elle serait embauchée comme interprète en langue anglaise au sein de la société dans laquelle elle venait d’effectuer son stage. À cette occasion, la jeune femme me confia également maîtriser parfaitement l’allemand et parler couramment l’espagnol. Si je crus tomber amoureux d’elle ce soir-là, sans doute m’étais-je surtout laissé impressionner par son intelligence et son élégance. Subjugué, soudainement entreprenant, je lui proposais de nous revoir dès le lendemain au bar de l’edelweiss ; et, avant de vraiment réaliser ce qu’il m’arrivait, je quittais ma vallée montagneuse pour m’installer quelques semaines plus tard avec Marlène dans une petite ville située aux portes de la région parisienne. J’avais l’impression d’être transporté au cœur d’un conte de fées tant cette idylle inattendue se déroula dans la facilité la plus déconcertante : Marlène était déjà propriétaire d’un bel appartement au cœur de la vieille ville et grâce aux relations de son père, j’obtins sans difficulté un poste de comptable chez le plus gros promoteur de la région. Certes, je ne prenais plus mon café au petit matin avec les ouvriers face aux montagnes teintées de rose, mais j’avais maintenant l’assurance de pouvoir entrevoir une belle carrière dans la région capitale.

Pendant quatre ou cinq années, j’eus une vie flamboyante : je passais de dîners entre amis à des fins de semaine dans les plus belles capitales européennes où je retrouvais Marlène à la fin de ses conférences. Pendant les vacances, nous partagions notre temps entre la côte normande et leur chalet de Fontperdu ; je pouvais alors rendre visite à Manu et bien entendu à mes parents qui, même s’ils avaient été étonnés par ce brusque changement, étaient heureux de me voir en si charmante compagnie. J’étais fiancé, j’avais une situation professionnelle solide, je visitais l’Europe et je voyais du beau monde. Après tout, que pouvais-je rêver de mieux ? De rien justement… si bien que je commençai à doucement m’ennuyer. De plus en plus fréquemment, Marlène se rendit à l’étranger sans que je la rejoignisse en fin de semaine ; après tout, une capitale ressemblait à une autre capitale : bruyante, embouteillée, et pleine à ras bord de gens trop pressés. Sur le plan professionnel, je me satisfaisais de mon poste de comptable et ne ressentais nullement l’envie de prendre de plus amples responsabilités. Le père de Marlène commença d’ailleurs à s’agacer du fait que je ne faisais que bien peu d’efforts pour monter en grade. « Et ce mariage, il est pour quand ? Toujours pas de bébé en vue ? » s’inquiétait de son côté sa mère. Marlène elle-même se sentait gênée par mon manque patent d’ambition ; et, de façon plus intime, je voyais bien que sa gaieté s’étiolait à force de m’attendre.