Monsieur Gontran

, par  Paul Jeanzé

Monsieur Gontran

Marlène venait de s’envoler vers les États-Unis pour trois semaines. C’était la première fois qu’elle partait si loin ; si longtemps également. En la conduisant à l’aéroport, j’essayai de lui parler, mais je restai trop elliptique : laborieusement, je tentai de lui faire comprendre que la montagne me manquait un peu, que j’aimerais me remettre au vélo, mais comme ici je n’en avais pas, que peut‑être faudrait-il que j’envisage de… Je posais sa valise à ses pieds, l’embrassais rapidement et quittais l’aéroport au milieu des embouteillages, seul avec mon envie de vélo sur les bras. Depuis que nous étions tous les deux, je ne dépensais pas grand‑chose ; forcément, je n’avais besoin de rien puisque tout était déjà là ! D’ailleurs, si nous devions nous marier, et le sujet revenait maintenant très régulièrement sur le tapis, je serais bien en peine de savoir quoi inscrire sur notre liste de mariage. Non, franchement, je ne voyais pas ce dont je pourrais avoir envie, surtout que… Derrière moi, un automobiliste klaxonna : j’avais laissé une vingtaine de mètres entre la voiture qui me précédait et mon propre véhicule. Et puis merde à la fin ! je gagne honnêtement ma vie, je peux bien m’acheter un vélo de course non ? Et toi derrière, si tu es pressé, tu n’as qu’à passer par‑dessus ma bagnole, bordel de merde ! Bon sang, comment ai-je fait pour supporter tout ça aussi longtemps ?

Cela faisait maintenant une semaine que Marlène était partie et curieusement, j’appréciais d’être seul dans notre grand appartement. Me sentant beaucoup plus serein que d’ordinaire, j’eus envie de profiter du soleil radieux de ce samedi après-midi et après un quart d’heure à flâner dans les rues, je quittai le centre-ville en empruntant une allée le long de laquelle veillaient des chênes en rangs bien serrés. Au bout d’une impasse, je traversai une rivière avant de m’enfoncer dans les bois par un petit chemin. J’étais surpris de découvrir cet espace boisé si proche du centre, sachant que je déboucherais un peu plus loin dans une des multiples bourgades qui s’étaient développées en bordure de la ville ; d’ailleurs, j’entendais distinctement les voitures qui circulaient sur la grande avenue située à moins de cent mètres sur ma gauche.

J’émergeai du bois en longeant de hauts murs qui s’effacèrent au moment où j’atteignis une petite place pavée ; autour de celle-ci cohabitaient un bar, une petite supérette et un marchand de cycles. J’avais déjà remarqué le magasin de vélos en passant à plusieurs reprises par ce secteur où de nombreux projets immobiliers y voyaient le jour, car malgré le carré de forêt sauvegardé, de nombreuses zones pavillonnaires repoussaient toujours plus loin la campagne environnante. Je m’assis quelques instants sur un des bancs qui sommeillaient autour de la place ; mes yeux fixaient avec intensité le marchand de cycles. Vue de l’extérieur, l’échoppe semblait minuscule et d’un autre temps ; pourtant, derrière une vitre sale, on pouvait distinguer un vélo de course flambant neuf. Lentement, je me levai de mon banc et m’avançai vers le magasin. Je sentais que j’allais me lancer dans une aventure qui ne serait pas du goût de Marlène. Mais que pouvais-je y faire ? N’avais-je pas, sans jamais oser le formuler, juré fidélité à la petite reine ? Et malgré les longues années au cours desquelles je l’avais laissée sur le bord de la route, non seulement je revenais toujours vers elle, mais à chaque fois elle m’accueillait à bras ouverts, sans jamais me faire le moindre reproche.

En poussant difficilement une porte qui m’accueillit avec un grincement plaintif, je pénétrai au milieu d’un capharnaüm indescriptible : des cadres, des roues, des pièces détachées éparpillées dans le moindre recoin d’une pièce submergée par l’odeur de la cigarette, de la poussière et de la graisse. J’allais repartir sans demander mon reste quand des yeux d’un bleu intense vinrent me clouer sur place. La tête de Monsieur Gontran et des cycles du même nom venait de surgir de derrière une pile de chambres à air et une épaisse fumée blanche : « Hé ouais, je peux fumer comme bon me semble maintenant que je ne cours plus le cacheton sur les différents critériums de la région. J’ai raccroché depuis une bonne vingtaine d’années et je me consacre dorénavant à équiper des p’tits gars comme toi prêts à prendre la relève ! Ah ah ! c’est que je n’étais pas manchot sur les critériums ! J’ai même connu mon heure de gloire lors d’un critérium d’après‑Tour, quand j’ai réussi à prendre les roues des pros qui venaient arrondir leurs fins de mois et vérifier leur popularité auprès du public. C’est vrai que dans le dernier tour, quand ils en ont eu marre de voir un inconnu leur coller le train, ils ont méchamment accéléré et m’ont laissé sur place ! Mais n’empêche, ce soir-là, j’ai fini neuvième et premier amateur ; mon plus beau souvenir ! un souvenir encore plus intense que la plupart de mes victoires ! Enfin bon, je suppose que si tu es entré dans mon fourbi, ce n’est pas pour t’entendre raconter des histoires d’ancien combattant ! Qu’est-ce qu’il lui faut au jeune homme ? »

Je sortis du magasin deux heures plus tard, le portefeuille allégé d’environ six mille francs : j’étais l’heureux propriétaire d’un vélo en aluminium frôlant les dix kilos et dont le cadre incliné était composé de gros tubes, ce qui était loin d’être la norme à cette époque. Ce jour-là, Monsieur Gontran m’affirma que le vélo en valait le double, mais qu’avec cette couleur, un vert pomme virant au fluo, personne n’en voulait et qu’il était obligé de le brader. J’ai toujours cru à sa version, car souvent dans les pelotons on se moqua gentiment de la couleur criarde de mon vélo. Je m’équipai également de pédales automatiques. Le temps de procéder à quelques réglages, de monter le cycle avec un triple plateau et de commander des chaussures à ma taille et je pourrais prendre livraison de ma nouvelle monture le mercredi suivant.