Nuit blanche

, par  Paul Jeanzé

Nuit blanche

D’abord étonné de ne plus me voir pousser la porte de son magasin, Monsieur Gontran s’était ensuite inquiété. Comme il comptait parmi ses clients plusieurs membres du club de Gironville, il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre la situation dans laquelle je m’étais abîmé, car si je ne m’épanchais que très rarement sur mes problèmes personnels, j’avais bien été obligé de répondre aux interrogations de mes coéquipiers qui me trouvaient de plus en plus fatigué.

Ce jour-là, Monsieur Gontran n’était pas resté très longtemps dans mon appartement. « Hé bien, tu t’es mis dans un bel état ! Si tu continues comme ça, tu vas réussir l’exploit de perdre deux petites reines en moins de trois mois ! Allez, tu me rases tout ça, tu passes la meilleure nuit possible et je t’attends demain matin à sept heures trente devant le magasin. Et habille-toi avec autre chose qu’un costard, c’est toujours plein de graisse chez moi ! » Je n’avais pas protesté ; je crois que j’avais même lâché un piteux « Oui, monsieur Gontran ».

*

À sept heures et quart en ce samedi matin, j’attendais avec un peu d’anxiété devant la devanture baissée du marchand de cycles : je venais de passer une nuit blanche, intrigué par ce que me voulait Monsieur Gontran et échafaudant mille hypothèses à ce sujet. De plus, j’avais pris le temps de me remémorer comment j’en étais arrivé là. Une nuit à passer en revue les souvenirs d’un homme bien ordinaire pour lequel il n’y avait là pas de quoi écrire une histoire et… « Je suis sacrément content de te voir mon garçon ! » me lança Monsieur Gontran en même temps qu’il me pressait amicalement l’épaule avec sa grosse main. Allez, rentrons et prenons un café. J’ai deux ou trois trucs à te dire ! »

Il était presque vingt heures quand je refermai la porte de mon petit appartement, éreinté par ma journée à laquelle s’ajoutait une nuit blanche. En m’écroulant sur mon lit, je n’eus pas le temps de repenser au samedi qui venait de s’achever. Plus tard, je verrais tout cela plus tard…