Plus rude sera la chute

, par  Paul Jeanzé

Plus rude sera la chute

Ma première course se termina de façon prématurée : au milieu d’un peloton d’une quarantaine de coureurs, je fus cueilli à froid par un départ incroyablement rapide et me retrouvai immédiatement relégué dans les dernières positions. Le premier tour fut un véritable supplice : j’avais l’impression d’être un petit morceau de caoutchouc au sein d’un immense élastique dont je subissais chacune des multiples extensions. À chaque entrée de virage, je devais freiner brutalement pour ne pas percuter le cycliste qui me précédait ; à peine sorti du virage, je devais pédaler comme un damné pour tenter de suivre le peloton qui s’étiolait en file indienne. Après dix kilomètres de course, j’étais déjà épuisé. Tout à coup, deux coureurs se percutèrent devant moi : l’un chutait lourdement sur le bitume pendant que l’autre terminait sa course dans le fossé. Par miracle, je parvins à les éviter ; hélas, j’avais freiné si sèchement que j’avais déjà perdu dix mètres sur le dernier coureur du peloton. Je compris, après quelques minutes d’efforts désespérés, que jamais je ne pourrais le rejoindre. Déçu et inquiet de constater combien j’étais loin d’être au niveau de la concurrence, car même sans la chute je n’étais absolument pas certain que je serais allé beaucoup plus loin, je quittai les lieux, fatigué et terriblement déçu ; je sentais confusément que le plaisir de rouler s’était peu à peu transformé en une pénible contrainte, conséquence de ma volonté de vouloir progresser à tout prix. Pourtant, j’étais toujours persuadé que mes efforts seraient bientôt récompensés.

J’oubliais vite ma déconvenue pour me concentrer sur l’épreuve cyclosportive à venir. J’étais le seul coureur du club à faire le déplacement, mes autres coéquipiers trouvant qu’il était un peu tôt dans la saison pour une course de ce genre : selon leurs dires et malgré un kilométrage raisonnable, cette épreuve était loin d’être une formalité. Pour ma part, après la Guyenne, je ne voyais pas trop ce qui pourrait m’arrêter…

Peu de temps après le départ, non seulement il se mit à pleuvoir, mais le rythme imprimé par le peloton se montra aussi élevé que lors de ma première course qui ne comptait pourtant que cinquante kilomètres. Pour couronner le tout, le relief était très escarpé ; je ne pouvais m’accorder aucun temps de repos : dès que je parvenais au terme d’une montée, je devais enchaîner par une descente glissante au cours de laquelle il m’était impossible de récupérer. Au bout de cent kilomètres, je fus à bout de force ; avec la pluie incessante, j’avais si froid que mes doigts s’étaient engourdis à un point tel que je ne parvenais plus à changer les vitesses avec ma main droite. Seul dans le brouillard, loin derrière les premiers qui étaient certainement arrivés depuis longtemps, j’étais à la dérive. Alors que j’abordais un rond-point, un signaleur me fit signe de ralentir : « attention, la chaussée est glissante par ici ! » Je n’eus pas le temps de réagir ; je sentis la roue arrière se dérober et je chutai lourdement sur le côté droit. Je me relevai péniblement avec le genou en sang. Remontant sur mon vélo sous la pluie qui redoublait, je ne pédalai plus qu’avec ma jambe gauche, mon genou droit me faisant trop souffrir. Ralliant l’arrivée tant bien que mal, je fus pris en charge par la cellule de secours qui soulagea la douleur au genou et nettoya une plaie qui s’avéra peu profonde ; je pus même prendre une douche avant de repartir. Le trajet du retour fut néanmoins compliqué : seul au volant avec mon genou endolori, je dus m’arrêter à plusieurs reprises pour me reposer. J’arrivai très tard à l’appartement. Dans l’après-midi, j’avais tenté de joindre Marlène, sans succès ; depuis, je n’avais pas donné de mes nouvelles ; j’espérais qu’elle ne s’inquiéterait pas trop.

*

L’appartement était étrangement calme quand je posai les clefs dans un léger tintement sur le petit secrétaire qui ornait l’entrée. Sur ce dernier, bien en évidence, je découvris une enveloppe blanche avec seulement inscrit : « Frédéric ». En l’ouvrant, je sentis mon cœur s’emballer.

Frédéric,

Dès que tu as quitté l’appartement vendredi soir, j’ai compris que ce n’était plus possible. Je n’en peux plus de devoir attendre un homme qui passe sa vie la tête dans le guidon. Nous deux, c’est terminé. Vu que tu as été incapable de choisir entre le vélo et moi, j’ai choisi à ta place. Nous avons passé de bons moments ensemble, mais aujourd’hui, j’ai besoin d’avoir un projet pour les années à venir. J’ai besoin de sentir que mon compagnon est prêt à fonder une famille et à avoir des enfants. Frédéric, je vais avoir trente‑cinq ans et je commence à penser qu’il va bientôt être trop tard. J’avais des scrupules à me séparer de toi, car cela voulait également dire que je devrais te mettre dehors. Pour me faciliter les choses, Papa t’a trouvé un point de chute : grâce à ses relations, tu peux prétendre à un petit appartement de la cité HLM du quartier de la Minarderie ; cela ne sera pas aussi confortable qu’ici, mais cela te laissera au moins le temps de te retourner. Je suis parti pour quinze jours à Londres. Je crois que ces deux semaines te seront suffisantes pour que tu puisses déménager tes affaires.

Je te souhaite le meilleur pour la suite,
Marlène

Pour lire la lettre, je m’étais assis sur une chaise de la cuisine ; sans doute avais-je compris qu’il aurait été inapproprié de la lire confortablement installé au fond du canapé. Bien entendu, jamais je ne me serais imaginé devoir vivre une telle scène ; dans le même temps, je savais bien qu’un tel dénouement était inéluctable. Je sentais depuis longtemps que j’aurais dû faire quelque chose ; malheureusement, je ne m’en étais jamais senti capable. Il serait malhonnête de dire que je ne fus pas en colère contre Marlène ; je fus même vexé d’avoir été mis si brutalement à la porte, sentiment qui se transforma au fil des jours en une terrible honte. D’ailleurs, je n’osais plus me promener dans les rues de peur de rencontrer Marlène ou ses parents, voire des connaissances que nous avions en commun et qui, je ne le savais que trop bien, allaient être soulagées de constater ma disparition. Sur mon lieu de travail, je ne regardais plus que mes pieds ; je me sentais surveillé de toutes parts. Paranoïa ? Réalité ? Peu m’importait, je n’avais plus qu’une idée en tête : quitter les lieux au plus vite pour me consacrer entièrement à mes courses cyclistes… jusqu’au jour où je perdis une nouvelle fois les pédales et traitai, à la fin d’une épreuve, un concurrent de connard.

*

« Qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard ! » je n’en pouvais plus de répéter cette phrase en boucle. « En à peine deux minutes, j’ai été avalé par le peloton, alors qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard ! » J’étais nul sur le vélo ; j’étais nul en dehors ; pas de jambes et pas de cerveau. Le constat était sans appel. Du jour au lendemain, je ne m’inscrivis plus à aucune course cycliste ; je refusai même de participer aux sorties du mercredi après‑midi que me proposèrent gentiment mes coéquipiers pour me remonter le moral. Je pris avec complaisance le chemin de la dépression ; j’étais décidé à me rouler dans la fange, prêt à me retrouver le héros malheureux d’un mauvais roman… enfin, pas nécessairement un mauvais roman, mais plutôt un de ces bouquins où le protagoniste vivait une vie de merde dans un monde de merde, entouré par des gens de…

Avachi dans un sofa avec une barbe de trois semaines, je me levai en marmonnant avant de traîner péniblement les pieds vers la porte d’entrée dont la sonnerie retentissait pour la quatrième fois. « Alors mon p’tit gars, on ne vient plus me rendre visite ? »