Six cent trente kilomètres plus tard

, par  Paul Jeanzé

Six cent trente kilomètres plus tard

L’été qui suivit, nous passâmes la majeure partie de nos vacances à Fontperdu dans le chalet des parents de Marlène. Au cours d’un dîner au restaurant, ma compagne m’avoua qu’elle allait restreindre ses voyages à l’étranger qui la fatiguait plus qu’elle ne l’aurait pensé ; quant à moi, je lui indiquai que j’avais demandé à changer de poste pour prendre la responsabilité du bureau des contentieux, ce qu’elle s’empressa dès le lendemain d’annoncer fièrement à son père. Ce que j’avais bien pris soin d’éviter de préciser, c’était que ledit bureau n’était composé que de deux personnes et que j’espérais m’organiser avec plus de souplesse que dans mon emploi précédent. Au service de la comptabilité où le travail tombait avec la régularité d’un métronome, il m’était parfois difficile de m’absenter le mercredi après-midi sans quelques grincements de dents.

Ce fut au cours de ce bel été que je croisai pour la troisième fois le Tour de France. Dix ans après notre dernière rencontre, rendez-vous avait été pris sur les pentes d’un de ces cols mythiques qui font partie de la légende de la Grande Boucle. C’était la dernière ascension de la journée et l’arrivée allait être jugée en bas de la descente qui suivrait. Plutôt que de devoir jouer des coudes dans les ultimes lacets qui avaient été pris d’assaut par les spectateurs depuis trois ou quatre jours, j’avais préféré me poster au tout début de l’ascension ; j’étais presque tout seul sur le bas-côté de la route. Quand l’homme de tête apparut à la sortie du premier virage, je songeai un court instant à prendre sa place pour filer vers la victoire. Je m’identifiai d’autant plus facilement à lui que j’avais escaladé ce col à de nombreuses reprises et souvent j’avais rêvé de participer au Tour de France, quand après une pénible journée de travail, au moment où j’allais basculer dans le sommeil, je me voyais gagner une étape sous les vivats au cours d’une arrivée au sommet. Derrière l’échappée, il y avait un groupe de quatre ou cinq coureurs, à environ deux minutes ; il était peu probable qu’ils parviennent à rattraper l’homme de tête avant l’arrivée. Peu de temps après, je vis déboucher un autre concurrent, tout seul ; difficile de dire s’il venait d’être lâché du groupe de poursuivants ou s’il tentait de les rejoindre après s’être extirpé du peloton. Alors qu’il allait passer sur le côté droit de la route, j’étais installé dans le talus à gauche, le cycliste commença à se diriger vers moi en criant : « ils sont loin les autres devant ? Ils sont loin ? » Malgré ma surprise, je parvins à lui balbutier qu’ils devaient être à un peu moins d’une minute, et soufflant un « merci » derrière un masque de souffrance, le coureur poursuivit alors sa vaine poursuite. En y songeant aujourd’hui avec une certaine émotion, avec un peu de fierté aussi je crois, je me dis que j’avais moi‑même participé à la course, et tant pis si mon intervention n’avait été ce jour-là qu’une poussière microscopique perdue au milieu de toute la tornade médiatique qui suivait le Tour ; ce tout petit événement m’avait rendu intensément heureux.

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Au tout début du mois de septembre eu lieu l’assemblée générale du CycloMainvillois ; et, à cette occasion, j’appris une nouvelle importante. Cela faisait maintenant plusieurs années que les dirigeants réfléchissaient à inscrire le club à une épreuve de cette envergure dont l’organisation demanderait un investissement important aussi bien côté bénévoles que côté coureurs : le CycloMainvillois participerait la saison prochaine à La Guyenne, une randonnée cycliste de six cent trente kilomètres qui, peu avant l’été, traverserait une bonne partie du pays pour se terminer non loin de Mainville. Les dirigeants précisèrent d’emblée que l’objectif serait de rallier l’arrivée en un seul groupe et en moins de trente heures ; pour un départ donné à six heures du matin, cela signifiait arriver au plus tard à midi le lendemain, soit une moyenne de vingt et un kilomètres à l’heure, pauses comprises. Il n’était pas question de dormir, mais seulement de s’arrêter pour se restaurer le midi et le soir ; tout ce qui était nourriture, matériel et vêtements de rechange serait acheminé par des voitures suiveuses. Ces voitures seraient au nombre de trois : le « camion-bar » en amont, comme la surnomma Bruno, pour préparer et servir les repas ; une voiture à proximité des coureurs pour les dépannages rapides ; et plus loin derrière, un véhicule avec la grande remorque qui pourrait accueillir, même si personne ne le souhaitait, ceux qui auraient abandonné. En quittant Mainville à la nuit tombée, j’avais bien du mal à retenir tout ce que j’avais entendu au cours de la soirée ; en revanche, je me voyais très bien sur mon vélo, filant dans la nuit sous la protection de la pleine lune qui m’ouvrait la route en l’éclairant avec bienveillance.

Nous fûmes une douzaine à souhaiter tenter l’aventure et entre les mois de janvier et de juin, nous nous réunîmes à plusieurs reprises dans le pavillon d’Yvette et Bruno afin de préparer dans le moindre détail cette longue randonnée. J’aimais la chaleur et la douceur qui se dégageait de leur foyer ; et, à chaque fois que notre bande quittait leur maison dans un joyeux bazar, j’étais toujours un peu gêné d’avoir eu l’impression de profaner les lieux pendant les deux heures qu’avait duré notre présence. Au-delà des questions d’ordre logistique, il était également essentiel de bien nous organiser sur le vélo. Lors de nos sorties du dimanche, nous prîmes ainsi le temps de travailler la cohésion du groupe ; et, si certains d’entre nous durent ralentir quelque peu l’allure, les plus lents de leur côté s’efforcèrent de gagner un peu en vitesse. Nous nous entraînâmes aussi à lisser nos efforts, à prendre des relais à vitesse constante ainsi qu’à modérer nos ardeurs dans les côtes. Il fallut plusieurs semaines avant que le groupe devînt homogène, mais avec la bonne volonté affichée par les uns et les autres, et surtout sous l’autorité de Bruno sur le vélo et d’Yvette en dehors qui veillèrent à gérer les petits conflits d’ego qui ne manquèrent pas de survenir, nous réussîmes dans cette délicate entreprise.

Nous allions en outre être confrontés à devoir rouler la nuit, des conditions si particulières que nous y consacrâmes plusieurs entraînements. Pour notre première sortie, nous étions partis un peu avant le coucher du soleil et je garderai une impression étrange, presque mélancolique, du moment où nous nous retrouvâmes entre chien et loup, à cet instant où les bruits se font plus discrets, avant d’être étouffés par le silence qui se répand inexorablement, ne laissant échapper épisodiquement que l’aboiement d’un chien ou le cri strident d’un oiseau de proie. Des tons d’abord rouges, les quelques nuages présents dans le ciel se couvrent de brun pendant que les premières étoiles se mettent à scintiller faiblement ; c’est la nouvelle lune et la nuit promet d’être bien noire même si derrière nous notre voiture creuse un sillon jaune sur la route. « Alors Frédo, tu crois que c’est le moment de rêvasser ? Tu viens de sauter deux relais ! Allez, au boulot comme tout le monde ! » J’acceptai la remontrance sans broncher, m’excusant auprès de Bruno notre capitaine de route, avant d’aller prendre un très long relais. Avec mon petit éclairage et malgré les phares de la voiture qui nous suivait, ce n’était effectivement pas le meilleur moment pour se laisser aller à la rêverie : j’eus l’impression d’être aveugle avant que mes yeux s’habituent à la noirceur de la nuit. La route, qui avait été rectiligne jusqu’à présent, aborda une partie légèrement accidentée avec plusieurs virages d’affilée ; je redoublai d’attention. Enfin, mon relais se termina et je retournai sagement me reposer à l’arrière en attendant d’être de nouveau mis à contribution. Suite à cette soirée, je passai voir Monsieur Gontran afin de m’équiper pour rouler de nuit dans les meilleures conditions, faisant notamment l’acquisition d’un éclairage puissant que j’installerais sur le cintre ainsi qu’une lampe frontale qui serait attachée à mon casque.

Porté par l’ambitieux projet du club de vélo, encouragé par la timide éclaircie dans nos relations, je proposai à Marlène de partir à l’étranger l’été suivant : « Et si tu me faisais découvrir les États‑Unis ? » Marlène fut si enthousiaste qu’à partir de cet instant, elle consacra de longues soirées à élaborer un séjour de trois semaines qui nous conduirait de la Côte Ouest jusqu’à New York. Assis à ses côtés, j’étudiais le parcours de la Guyenne afin de le découper en tronçons d’environ cent kilomètres, notant le moindre changement de relief et les rares traversées de ville. J’avais mené cette tâche avec une telle précision que vers la fin du mois d’avril, je connaissais le parcours dans ses moindres détails alors que je n’avais jamais roulé sur les routes que nous allions emprunter ; pour me sentir capable d’avaler six cent trente kilomètres sans fermer l’œil, j’étais persuadé que l’aspect psychologique était plus important que d’aligner de longues sorties sur le vélo. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentis incroyablement serein ; enfin, la vie s’écoulait à un rythme qui me convenait et Marlène semblait heureuse. Quelques semaines plus tard, quand j’installai au petit matin mon vélo sur la remorque avec ces autres compagnons, je ne voyais vraiment pas comment nous pourrions ne pas mener notre aventure à son terme.

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Il faisait encore nuit lorsque nous nous présentâmes au départ, situé aux abords d’un gymnase de la périphérie. Nous avions toute une ville à traverser au petit matin, avant de retrouver pendant près de six cents kilomètres une atmosphère champêtre composée de longues lignes droites longeant les vignes et les champs de colza. Malheureusement, le début de notre périple ne se déroula pas comme nous l’avions envisagé : surpris par l’immense peloton qui traversa à vive allure un majestueux pont sous lequel un large fleuve coupait la ville en deux, nous n’eûmes pas le loisir de profiter du magnifique spectacle qui s’offrait à nos yeux. Pire, nous fûmes très vite séparés en trois groupes ; je fus même proche de me retrouver tout seul à l’arrière ! Heureusement pour moi, trois autres coureurs du club, tous des hommes d’expérience, ne cédèrent pas à la folie du départ et partirent prudemment. Après deux heures de course, nous menions si bon train que nous rattrapâmes le deuxième groupe dans lequel figurait Bruno. Ce dernier avait la mine des mauvais jours quand il nous raconta comment il avait tenté de résoudre la délicate équation suivante : nous attendre sans laisser trop de champ au premier groupe. Soulagé de nous avoir retrouvés, Bruno décida que nous roulerions sans nous préoccuper du groupe de tête ; nous le rejoindrions certainement vers treize heures pour la pause déjeuner. En arrivant sur les lieux du rendez-vous où Yvette et trois autres membres du club étaient en train de faire cuire une immense marmite de spaghettis, nous retrouvâmes les fuyards qui furent aussitôt sévèrement vilipendés par Bruno. Après ce rappel à l’ordre et cet arrêt réparateur, nous repartîmes tous ensemble dans la bonne humeur, heureux d’avoir laissé passer l’orage sans trop de dommages ; toute la tension du début de course était enfin retombée. Du côté du ciel, les nuages s’amoncelaient au-dessus de notre tête sans qu’aucune pluie fût annoncée pour le reste de la journée et vers dix-huit heures, alors que nous franchissions la barre des trois cents kilomètres, nous eûmes même droit à un passage très ensoleillé au moment d’aborder un relief vallonné, rare exception d’un parcours qui dans son ensemble comportait peu de difficultés.

Le soleil était encore haut dans le ciel et nous venions de nous arrêter à un point de contrôle qui faisait office de ravitaillement. J’étais reparti le premier en prenant soin de prévenir mes coéquipiers que j’allais musarder devant. Alors que nous étions partis depuis près de douze heures, je ne ressentais aucune fatigue. Mieux, j’avais le sentiment, en contemplant le paysage autour de moi, de saisir des impressions que jamais je n’avais pu saisir auparavant : je voyais le monde qui m’entourait dans toute sa limpidité. C’était extraordinaire, et la sensation était d’autant plus exacerbée que je me trouvais seul sur la route. Cette sensation fut à la fois si intense et si fugace qu’aujourd’hui encore je peine à croire avoir vécu ce moment si particulier. Soudain, un coup de klaxon retentit derrière moi : c’était Yvette dont la voiture ralentit en se portant à ma hauteur : « Alors, on en profite pour fuguer ? Yvette me regarda en souriant, comme si elle comprenait ce que je pouvais ressentir. On se retrouve dans deux heures pour le repas du soir. Bonne route ! » Et la voiture de s’éloigner avant de disparaître dans le lointain. Alors mes compagnons me rejoignirent et je sentis que notre groupe était serein, soudé comme jamais ; tout le monde semblait en bonne forme et chacun profitait de cette belle fin de journée. Personne ne l’évoqua, mais sans doute pensions-nous, avec une pointe d’appréhension, à la nuit qui s’approchait.

Nous venions de finir de manger et le crépuscule s’avançait doucement ; la température baissait. En regardant le ciel qui s’assombrissait, j’installai mon éclairage sur le guidon et troquai mon équipement estival pour une tenue longue et automnale avant d’enfiler une chasuble fluorescente. Après nous être brièvement encouragés les uns les autres, nous reprîmes notre route dans un faux plat montant. Je n’entendais maintenant plus que le bruit des roues… et le silence… la nature elle-même semblait retenir sa respiration. Je constatai rapidement que mon éclairage était beaucoup plus puissant que celui de mes coéquipiers. Je ne sus jamais si c’était pour cette raison ou parce que j’étais particulièrement affûté, mais j’allais passer une bonne partie de la nuit aux avant-postes. Curieusement, je ne garderai que très peu de souvenirs de la nuit, peut‑être parce que pendant que mon corps continuait à s’employer, mon esprit, de son côté, essaya de se reposer un peu, et m’aura transformé le temps de quelques heures en une sorte d’automate sur roues. Je me souviens seulement que nous fûmes suivis pendant près d’une demi‑heure par un véhicule équipé de phares si puissants que nous pûmes relâcher quelque peu notre attention. Vers quatre heures du matin, Bruno lui‑même connut un passage difficile et dut s’allonger dix minutes dans la voiture d’Yvette. De mon côté, j’avalai un comprimé d’un tube de vitamine C déjà bien entamé ; mon estomac ne savait plus trop s’il devait manger quelque chose ou pas ; j’avais perdu la notion de faim ; l’ensemble de mon corps et de mes sens étaient maintenant obnubilés par un seul objectif : tourner les jambes en évitant tout effort superflu.

Nous sortîmes de notre léthargie au petit jour et pendant plus d’une heure, à l’approche du dernier poste de contrôle, nous roulâmes à vive allure, entre trente et trente-cinq kilomètres par heure, galvanisés par l’aube qui peinturlurait timidement un ciel dans les tons orangés. Il était six heures du matin quand nous prîmes le petit déjeuner dans le café‑restaurant qui abritait le dernier ravitaillement. Les visages étaient marqués ; la fatigue, lentement, avait fait son œuvre. En sortant, nous eûmes la désagréable surprise de voir la pluie tomber ; par précaution, je gardai mon équipement de la nuit ; j’ajoutai même un garde‑boue sur la roue arrière en même temps que je rangeais mon système d’éclairage. Il restait un peu moins de quatre-vingts kilomètres à parcourir. Alors que nous allions repartir, Pascal, le plus jeune d’entre nous, nous indiqua qu’il était trop fatigué pour continuer et que sa selle le faisait atrocement souffrir. Bruno essaya de le convaincre de remonter sur le vélo ; en vain. Cela sera le seul abandon ; peut-être que la brusque accélération matinale lui avait été fatale, et peut‑être avions-nous perdu un peu de notre lucidité à ce moment-là. Peut‑être avait‑il laissé des plumes au départ en suivant le premier groupe ; peut-être, peut-être… Malgré notre préparation sérieuse, nous n’avions pu tout prévoir. D’un autre côté, nous n’avions eu que deux crevaisons à déplorer et pas un seul incident mécanique et… mais je n’eus pas le temps, et encore moins le courage de continuer à m’interroger. Il fallait repartir…

Les trois dernières heures furent dantesques. À la bruine fine qui se transforma en trombes d’eau, s’ajoutèrent de nombreuses côtes et une circulation qui s’intensifiait avec le jour et l’approche de zones beaucoup plus denses que celles traversées jusqu’alors. Pourtant, malgré le froid, malgré la pluie, malgré les côtes interminables et les descentes glissantes, malgré les ronds‑points, malgré les ralentisseurs et de tortueux passages en ville, plus je voyais l’arrivée se rapprocher et plus je souhaitais retarder le moment où l’aventure se terminerait. J’aurais souhaité rester sur mon vélo et garder précieusement en moi la sensation que je m’apprêtais à accomplir une performance quelque peu hors norme ; qu’une fois la ligne d’arrivée franchie, l’aventure qui m’avait portée durant toute une année serait terminée. Qu’allait-il advenir de moi quand demain je me réveillerai après une très longue nuit de sommeil réparateur ? Non, surtout ne pas y penser ; profiter et vivre avec intensité la fin de mon épopée.