Tante Lisa et tante Suzette

, par  Paul Jeanzé

Tante Lisa et tante Suzette

Je n’avais encore jamais rencontré les deux dames qui allaient m’accueillir. Quand mes parents firent allusion à ces dernières avant leur départ, j’avais simplement retenu qu’elles répondaient au diminutif étrange de « tante Lisa et tante Suzette ». J’ai toujours eu énormément de mal avec les liens de parenté ; enfin, pas vraiment avec les liens de parenté en eux-mêmes, mais avec les termes usités afin que fût définie cette parenté. D’ailleurs, aujourd’hui encore, je suis bien incapable de savoir quel membre de ma famille se cache derrière un cousin germain. Je vais donc tenter de faire simple pour vous expliquer qui étaient pour moi ces fameuses « tante Lisa et tante Suzette ». L’oncle qui m’avait hébergé au cours de la première semaine était un des trois frères de ma mère et sa femme, qui était ma tante, était à la fois de ma famille, mais avait également sa « famille à elle », c’était l’expression qu’elle‑même employait. Les deux tantes étaient donc issues de la famille de ma tante, cette dernière ayant de son côté un oncle qui avait deux sœurs, plus âgées que lui, les fameuses « tante Lisa et tante Suzette ». Au-delà de ma difficulté avec les liens de parenté, je me demande également si mes souvenirs ne m’induisent pas en erreur. Si les tantes étaient effectivement sœurs, je ne suis plus tout à fait sûr qu’elles fussent les sœurs de l’oncle de ma tante. En tout cas, elles me semblaient déjà bien âgées à l’époque, mais il est vrai que lorsque j’avais moins de dix ans, je trouvais toujours vieille toute personne de plus de quarante ans. Dans la mesure où une des deux dames est encore en vie aujourd’hui, sans doute n’avaient-elles guère plus de quarante‑cinq ans lorsque je séjournai chez elles ; mais je m’embrouille. Bref, restons‑en simplement à « Tante Lisa et tante Suzette » sans essayer d’y voir plus clair, car à trop vouloir entrer dans le détail, on en devient parfois inaudible, illisible et surtout sans intérêt…
Je me souviens avec une précision étonnante de mon arrivée devant ce nouveau lieu de vacances. Bien loin du caractère fade et purement fonctionnel du collège provincial, je me retrouvai avec ravissement devant un panorama qui débrida mon imagination. Que pouvaient cacher ces hauts murs en pierres apparentes ? Un manoir lugubre régenté par les deux sœurs vampires Liseratus et Suzenstein ? Peu probable… d’autant que je n’avais pas été accueilli par la foudre et le tonnerre au crépuscule sous une nuée de chauves‑souris… Il faisait un soleil radieux et le lourd portail en fer forgé ne s’ouvrit pas dans un grincement déchirant. Au contraire, il déclencha un joyeux tintement de clochettes qui firent s’envoler une myriade d’hirondelles et une fois le portail franchi, une splendide propriété reposant au milieu d’arbres gigantesques dont les branches retombaient au-dessus d’une grande allée gravillonnée se dévoila progressivement devant moi. Sur la droite, je distinguai une charmille longeant un vaste verger tandis qu’au bout de ce dernier était disposé un élégant salon de jardin sommeillant à l’ombre d’une tonnelle.

Sur le perron, tout sourire, les deux sœurs nous attendaient. Sans être jumelles, elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau : le même visage osseux, rehaussé par des cheveux gris très courts et surtout, les mêmes voix graves, presque masculines, et qui, aussi impressionnantes qu’elles fussent, ne m’adressèrent que compliments et sages recommandations pendant toute la durée de mon séjour. Sans doute les deux tantes avaient passé toute leur existence sans jamais se quitter et j’eus l’impression qu’il suffirait de quelques années à peine pour qu’elles finissent par devenir une seule et même personne. Derrière les deux vieilles demoiselles, j’aperçus trois jeunes filles entre dix et douze ans qui montaient et descendaient à cloche-pied les marches du perron. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi je fus autant chouchouté durant mon séjour : du haut de mes huit ans, j’avais été, le temps de deux heureuses semaines, le seul homme de la maison au milieu de toute cette féminité.

Dès mon arrivée, je me pliai de bonne grâce aux diverses activités des trois jeunes demoiselles de la maisonnée et je découvris à cette occasion le croquet, passe‑temps préféré des tantes. Après le repas du midi, ces dernières avaient pour habitude de s’installer à l’ombre de la vaste tonnelle pour prendre leur café ; et, en les attendant, nous construisions avec soin un parcours à l’aide des arceaux du jeu de croquet. Sur un sol légèrement sableux, abrités du soleil et enivrés par le parfum des roses, nous nous lancions au milieu des rires dans une partie endiablée pleine de rebondissements : les boules de couleur s’entrechoquaient joyeusement à de nombreuses reprises avant que le vainqueur ne réussît à heurter le piquet final sous les hourras de l’assistance. Il était alors temps pour les tantes de se réfugier dans la fraîcheur de leur cuisine. Là, tout l’après-midi durant, avant de préparer le repas du soir, elles concoctaient de la confiture ou des pâtés de volaille qu’elles nous demandaient parfois de goûter, interrompant ainsi agréablement nos interminables parties de cache-cache. J’étais d’ailleurs souvent le dernier à être déniché, car je prenais un malin plaisir à me réfugier dans les coins les plus reculés de l’immense parc, ce qui me permettait, je peux l’avouer aujourd’hui, de pouvoir profiter d’un petit moment de solitude pendant lequel j’observais un couple d’écureuils virevolter autour du tronc massif d’un grand chêne, ou un escadron de fourmis activant leurs mandibules sur un malheureux papillon de nuit venu se poser au mauvais endroit au mauvais moment. Souvent, c’était l’heure de goûter qui venait interrompre la partie de cache‑cache ; chacun s’empiffrait alors de plusieurs tartines d’un pain à peine sorti du four et aussitôt recouvertes de délicieuse confiture de coing ou de framboise. Ressentant le besoin de souffler après ce début d’après-midi passé au grand air, les filles s’installaient sur la grande table du salon pour jouer à divers jeux de société. Avant d’aller les rejoindre, j’aimais prolonger mes petits moments de solitude et parcourir tous les recoins de la propriété en quête de nouvelles cachettes pour la partie du lendemain. C’est de cette façon que je découvris dans un vieux garage, entre les lapins, les poules et une vieille guimbarde, une bicyclette en parfait état.

Il était écrit que pour mes premiers coups de pédale, jamais je ne disposerais d’un vélo à ma taille, car après le petit vélo blanc de la cour du collège, la bicyclette qui était devant moi me sembla immense. Pourtant, malgré son gabarit, je brûlais d’envie de l’essayer et je demandai aussitôt aux tantes l’autorisation de m’en servir. Quelques minutes plus tard, je prenais la direction du bout du terrain situé derrière la cuisine. Un peu laissée à l’abandon, cette parcelle n’était pas recouverte d’une douce pelouse homogène comme sur le devant de la maison, mais coiffée d’une herbe grasse et hirsute disséminée en mottes éparses, fournissant ainsi au terrain pléthore de bosses irrégulières avec lesquelles j’allais devoir composer. Mais ce léger inconvénient n’était rien en comparaison des oies qui s’étaient appropriées la place et qui ne cessaient de me regarder d’un air suspect ; ajouté à cela la taille du vélo, la tâche qui m’attendait s’annonçait bien hasardeuse. Par chance, le vélo avait un cadre incliné, ce qui me permit de l’enfourcher aisément ; en revanche, je m’interrogeai longuement sur la manière dont j’allais m’élancer tellement il était haut. Au premier essai, le pédalier partit en arrière ; au deuxième, le vélo se coucha immédiatement sur le côté ; plus loin, les oies cacardaient comme si elles se moquaient de moi. Je ne me laissai aucunement impressionner, ni par le vélo ni par les volatiles, si bien que le troisième essai fut le bon : après avoir senti le vélo tanguer pendant un instant, je me hissai sur la selle et réussis à atteindre les pédales sans trop de difficultés. C’est au moment où j’allais savourer mon exploit que deux oies chargèrent : le cou en avant, elles coururent vers moi en sifflant. Pris de panique, je tournai le guidon vers la droite : mon vélo se cabra brutalement et je m’encastrai dans un énorme tas de compost qui amortit si bien ma chute que je ne reçus de cet accident qu’une éphémère blessure d’orgueil. Seules les tantes furent témoins de ce petit drame, les trois jeunes filles étant de leur côté parties faire une promenade dans la campagne environnante. À leur retour, tante Lisa et tante Suzette ne dirent pas un mot de ma réelle mésaventure, se contentant d’indiquer devant mes genoux légèrement écorchés que j’avais fait une malencontreuse chute en vélo consécutive à un virage abordé un peu trop rapidement ; je leur en sais gré d’avoir su préserver avec tact ma dignité en prenant quelques libertés avec la réalité. Quant aux deux volatiles acariâtres, nul doute qu’ils finirent peu de temps après mon départ dans de gros bocaux aux côtés des confitures ; du moins je l’espérai.

À la suite de cet épisode qui ne remit aucunement en question mon enthousiasme, j’appris à maîtriser la grande bicyclette en effectuant un nombre incalculable de fois le tour de la propriété. Tous les matins, je m’élançais sous la charmille, puis rejoignais le mur d’enceinte que je longeais ensuite un bon moment, avant d’appuyer très fort sur les pédales pour traverser un court passage argileux. Là, je remontais en danseuse le chemin gravillonné et terminais au sprint. Avant de repartir pour un tour, j’esquivais la cour devant le perron afin de ne pas l’abîmer avec des traces de freinage intempestives. J’étais aux anges : j’avais enfin retrouvé des sensations similaires à celles de mes tours de cuisine sur mon tricycle. Mieux encore, sur un terrain plus vaste et plus varié, je m’imaginais dans une terrible montée de col qui aurait précédé une descente vertigineuse où chaque virage représentait un défi à l’équilibre, et il suffisait qu’une brise légère fît chanter les feuilles des arbres pour que je m’imagine confronté à un terrible vent de face, rendant mon échappée encore plus héroïque. Au comble du bonheur, je pouvais alors franchir victorieusement la ligne d’arrivée, et quand les jeunes demoiselles me regardaient passer à toute vitesse devant le perron avec un peu d’étonnement, je voyais en elles les charmantes hôtesses qui allaient offrir le bouquet et un baiser passionné au vainqueur. D’ailleurs, ce petit détail ajouté à deux autres événements me laisse aujourd’hui à penser que l’univers enchanteur dans lequel j’évoluais s’abandonnait parfois à une certaine forme de volupté. Quel monde, aussi merveilleux soit‑il, n’était pas entouré de ses propres mystères ?