Transhumance

, par  Paul Jeanzé

Transhumance

Mes parents s’inquiétèrent de ma mélancolie persistante, mélancolie qui s’estompait seulement lorsque nous partions en vacances d’été dans le petit hameau de montagne où nous nous rendions régulièrement depuis plusieurs années. Parmi ces chalets d’alpage dont la route qui y menait s’évanouissait un peu plus loin au pied d’une vallée escarpée, je passais d’agréables étés en compagnie d’autres enfants de mon âge. J’avais fait notamment la connaissance de Manu, originaire du massif des Maures, et qui était venu s’installer « plus au nord » avec son père moniteur de ski en hiver et charpentier le reste de l’année. Manu était un grand gaillard à peine plus âgé que moi, mais cent fois plus dégourdi. Son passe‑temps favori était de partir à la « chasse à la boudrague », un insecte qui ressemblait vaguement à une sauterelle sans ailes et qui en langage commun était appelé éphippigère. À chaque début de vacances, le cérémonial était toujours le même : j’étais à peine arrivé qu’il venait à ma rencontre et m’apostrophait avec son accent chantant : « alors Frédo, on part à la chasse à la boudrague ? » Et mes parents de me laisser filer sans que je les aidasse à débarrasser la voiture, heureux qu’ils étaient de me voir retrouver enfin le sourire.

Manu, assis sur son vélo, attendait que je prenne place sur le porte-bagages inconfortable le long duquel pendaient deux larges sacoches en cuir. Ainsi installé, je riais aux éclats malgré le martyre que subissaient mes fesses à chaque soubresaut du vélo sur le chemin qui nous amenait vers le torrent. Avec son accent inimitable, Manu se glissait alternativement dans la peau du coureur cycliste et du journaliste sportif commentant l’arrivée dudit coureur sur un vélodrome en lutte avec son compagnon d’échappée. Ainsi, après une envolée lyrique du style « Oh la la ! quel risque il est allé prendre pour couper le virage à la corde ! On a nettement vu le pneu arrière chasser à l’entame du dernier virage mais heu-reu-se-ment qu’il est doté d’un talent ex-cep-tion-nel, talent qui lui aura permis de rattraper avec brio une manœuvre d’une audace hal-lu-ci-nan-te ! », je ressentais ensuite toute la concentration du champion quand il enchaînait à voix basse : « tu es bien calé dans sa roue là ; au prochain virage, tu fais semblant de déboîter par la droite et tac ! Tu plonges sur la gauche pour le doubler à l’intérieur. C’est parti, go ! » Et moi de rire de plus en plus fort, et Manu de renchérir avec toute sa verve méridionale. Le long du torrent, la pente était moins forte, mais le large chemin beaucoup plus caillouteux ; Manu ralentissait avant de s’arrêter aux abords d’une prairie sauvage sur laquelle subsistaient çà et là les cendres d’un feu allumé par des campeurs itinérants. « Ils sont bien inconscients tous ces touristes. Ce n’est pas parce que tu fais un feu au bord de l’eau que tu ne prends pas le risque de faire flamber toute la forêt de mélèzes, ah la la ! Bon, Frédo, je suis venu hier et je te jure, ça stridulait dans tous les sens. Tiens, écoute, elles sont là ! » Subitement, Manu se taisait, fermait les yeux, et se tournant vers le torrent comme pour lui faire signe de couler moins fort, décrivait avec son bras droit un large cercle en direction des bosquets voisins. Fermant à mon tour les yeux afin de me concentrer sur les bruits en provenance du bord du chemin, je commençais à entendre les éphippigères chanter… Alors, lentement, nous nous rapprochions de la source sonore le plus discrètement possible, espérant dénicher grâce à leur chant les gros insectes. La plupart du temps, ils s’arrêtaient avant que nous ayons pu les repérer et nous devions patiemment parcourir chaque branchage pour espérer tomber sur l’un d’eux. Il nous fallait toujours un peu de temps avant que nous nous habituassions à cette traque d’un genre assez particulier, mais nous débusquions toujours, à force de persévérance, une vingtaine de spécimens à chacune de nos battues. Au fur et à mesure de nos prises, nous les glissions dans les sacoches puis remontions à pied afin de ne pas trop brusquer les insectes, poussant tour à tour le vélo dans les pentes les plus raides. De retour dans le vaste jardin des parents de Manu, nous déposions les boudragues sur les plans de cassis et de groseilliers avant de constater, le lendemain matin, qu’elles avaient toutes disparu et que nous allions devoir repartir à la chasse pour alimenter notre éphémère élevage de plein air.

Le vélo avec ses grosses sacoches ne servait pas uniquement de monture pour nous emmener à la chasse aux éphippigères ; je l’empruntais régulièrement à Manu pour aller me promener le long du torrent. Je ne pouvais guère aller très loin, car c’était un vélo sans vitesse, assez lourd, et très rapidement je me retrouvais sur des sentiers trop escarpés. De plus, le hameau était assez isolé et Fontperdu, le village le plus proche, était en contrebas à un peu plus de trois kilomètres ; et, si j’aurais certainement atteint Fontperdu par la route avec le vélo de Manu, il m’aurait été impossible de faire le chemin en sens inverse tant certains passages étaient extrêmement raides. Pourtant, quand nous revenions du village après avoir acheté du pain, il nous arrivait de doubler quelques cyclistes qui empruntaient la petite route serpentant dans la montagne, et malgré les terribles efforts qu’ils semblaient fournir, j’aurais bien aimé être à leur place.

*

Quelle ne fut pas ma joie quand j’appris, au cours de mon année de troisième, que nous allions déménager à une quinzaine de kilomètres de Fontperdu et du hameau de Manu, même si je devais avoir le cœur serré au moment de quitter mon cher village et mes souvenirs d’enfance. Quelques jours avant notre départ, en guise de cadeau d’adieu, je vis pour la deuxième fois le Tour de France, celui-ci faisant étape dans la ville voisine. En cette fin d’année scolaire, j’attendais d’ailleurs avec plus de fébrilité l’arrivée du Tour plutôt que celle de mon relevé de notes ; et, si aujourd’hui je me souviens à peine de la moue dubitative de mes parents à sa réception, j’ai encore parfaitement en tête l’image du coureur qui se grava au fond de ma mémoire ce jour-là. Placé à environ un kilomètre de l’arrivée, j’avais vu passer un train lancé à très vive allure avec à sa tête un colosse au visage impassible agrémenté de petites lunettes noires sous d’immenses cheveux blonds. J’avais eu l’impression de me retrouver face à un héros en provenance d’un de ces films d’action américains dont je raffolais à l’époque, un homme, non pas de chair, mais plutôt en acier trempé et qui mènerait sa mission jusqu’au bout, coûte que coûte, un être capable de s’envoler au‑dessus du peloton si celui-ci venait à être balayé par une chute massive.