Un rêve de gosse

, par  Paul Jeanzé

Un rêve de gosse

La petite descente qui passe devant l’étang est vite avalée et nous voilà pour la première fois dans la longue bosse qui débute le circuit. Francis et Julien sont à mes côtés ; nous sommes dans le premier tiers du peloton et la montée s’effectue à un rythme régulier ; tout le monde semble s’observer. À la moitié de l’ascension, je sens que j’ai déjà des fourmis dans les jambes ; j’hésite même à lancer la première offensive au moment d’aborder l’épingle à cheveux. Patience, Frédo, patience… Sur le petit chemin de campagne, la course change de physionomie : plusieurs coureurs accélèrent ; je suis surpris et recule vers le milieu du paquet. Merde, quelle faute d’inattention ! Me voilà emprisonné en plein cœur de cet énorme peloton ! Je suis en partie tétanisé et recule de plus en plus alors que nous entamons la descente à vive allure. Peu avant d’arriver au rond‑point, j’entends le bruit des freins et des « attention ! Obstacle ! » J’ai envie de fermer les yeux en espérant me retrouver dix secondes plus tard et un peu plus loin. Arrête tes conneries Frédo, ce n’est pas le moment de flancher ; regarde la route, bon sang, et concentre‑toi sur ce rond-point qu’on va aborder à pleine vitesse et… ouf… on… on l’a contourné par la gauche ! Je ne sais pas comment j’ai réussi à passer, mais c’est passé ! Et maintenant, le virage à angle droit… je freine… putain, mais c’est pas vrai, il y a une dizaine de coureurs qui ont réussi à me passer à l’extérieur en freinant à peine ! Il est vraiment infernal ce passage… dix tours dans ces conditions, je ne vais jamais y arriver !

En passant pour la deuxième fois devant l’étang, je retrouve avec soulagement la longue bosse qui se dresse devant moi ; le rythme ralentit enfin. Je double de nombreux coureurs en empruntant les bas-côtés. Je m’aperçois que beaucoup d’entre eux ne sont pas à la fête ; le rythme ne s’est peut-être pas tant ralenti que ça, c’est plutôt moi qui suis particulièrement à l’aise sur ce type de terrain… Je jette un coup d’œil en arrière : plusieurs coureurs viennent de se faire décrocher. J’ai de nouveau une terrible envie d’accélérer ; mais n’est-ce pas un peu prématuré ? Et puis, ne suis-je pas encore trop loin de la tête ? Je double Nicolas qui ne semble pas au mieux ; à l’avant, Francis et Julien sont toujours bien placés. Je me rapproche enfin des premiers rangs ; nous venons déjà d’effectuer la moitié de la montée. Alors oui, c’est certainement prématuré de tenter quelque chose, mais mentalement, je sens qu’il vaut mieux que je sois devant à agir plutôt que derrière à être ballotté par les événements. Je place un démarrage assez appuyé en espérant emmener deux ou trois coureurs dans mon sillage. La manœuvre semble fonctionner : ils sont quatre à me rejoindre et je prends de gros relais en tête pour tenter de creuser l’écart avec le peloton ; au diable la stratégie ! À la fin du chemin aux betteraves, juste avant de tourner à gauche pour prendre les montagnes russes, nous doublons déjà quatre coureurs attardés. Au moment d’aborder la descente, je suis moins anxieux ; en petit comité, le rond-point et le virage aux bottes de foin seront plus faciles à négocier. J’essaye de me détendre, me place en dernière position et suis sans réfléchir la trajectoire des coureurs qui me précèdent. Nous passons la ligne sous les encouragements des spectateurs ; avec une telle course de mouvement, ils ne doivent pas s’ennuyer.

C’est le début du troisième tour et nous attaquons la bosse à un rythme très soutenu. En me retournant, je constate que le peloton est assez loin. Je continue d’imprimer un gros rythme. L’épingle à cheveux et le chemin aux betteraves ; le carrefour et le virage à gauche en direction des montagnes russes ; et de nouveau la descente, le lavoir, et la remontée vers la ligne. Le quatrième tour s’annonce déjà et je ressens un peu de lassitude alors que nous ne sommes pas encore à la mi-course. En abordant la montée, j’aperçois l’avant‑garde du peloton revenir sur nos talons ; tout est à refaire ! Je n’ai pas le temps de tergiverser : quatre coureurs contrent immédiatement ; parmi eux, il y a Julien. Ils ont déjà cent mètres d’avance et je sens que le bon coup est en train de partir. J’hésite, j’hésite ; j’ai peur de ramener le peloton sur le groupe de tête et de condamner Julien. Tout cet entraînement pour rien, fait chier quand même… Sur la droite de la route, un coureur tente de s’extraire du peloton ; je me lance à ses trousses, suivi par Francis et deux autres concurrents. Derrière, le peloton ne semble pas vouloir réagir, mais devant, je vois l’échappée s’éloigner inexorablement ; un mélange de rage et de désespoir s’empare alors de moi et je place un démarrage qui laisse Francis et les trois autres coureurs sur place. Il faut absolument que je revienne sur l’échappée avant la fin de la montée sinon c’est mort. Je donne tout ce que j’ai ; le groupe de tête se rapproche. En haut de la côte, j’ai encore une vingtaine de mètres à combler ; je ferme les yeux et appuie de toutes mes forces sur les pédales ; plus que dix mètres et je vais pouvoir rentrer. « Julien, Julien, attends-moi bordel ! » J’ai hurlé tellement fort que j’en ai mal à la gorge. Je commence à avoir soif ; et faim également, mais comment prendre le temps d’avaler quelque chose dans ces conditions ? Julien m’a entendu : il se retourne puis se glisse à l’arrière de l’échappée. Dix mètres… cinq mètres… On vient d’entamer les montagnes russes et j’ai enfin réussi à rejoindre l’échappée ; mais à quel prix ? Je bois un peu avant la descente ; j’essaye également d’avaler quelque chose, mais j’ai tellement de mal à respirer que je manque de m’étouffer ; je recrache tout et suis pris d’une quinte de toux ; j’ai envie de vomir… Et de nouveau la descente et le rond-point ; et le virage avant la remontée vers l’arrivée. Je perds quelques mètres et dois de nouveau faire l’effort pour franchir la ligne dans les roues de mes compagnons d’échappée. Nous entamons seulement le cinquième tour ; quelle intensité cette course bon sang ! Au cours du tour suivant, j’essaye de récupérer en écourtant au maximum mes relais en tête.

Sixième tour. Elle commence à faire vraiment mal aux jambes cette montée, mais en scrutant le visage des autres concurrents, je me dis que je ne dois pas être le seul. Il y a des coureurs éparpillés sur tout le circuit. Derrière nous, le peloton doit avoir bien maigri ; il n’est pas bien loin d’ailleurs le peloton… Un peu agacé, mais surtout très inquiet, je prends un long relais et incite mes coéquipiers à faire de même en effectuant un geste tournoyant avec ma main. L’entente n’est pas extraordinaire : deux coureurs semblent fatigués ; Julien lui, a l’air assez serein, mais ménage ses efforts, le quatrième coureur également. En haut de la bosse, je vois le peloton tourner à l’épingle alors que nous venons à peine de prendre la petite route. Je me sens terriblement las et en même temps en colère d’avoir fait tous ces efforts pour rien. Julien qui me semble toujours autant à l’aise. Je remonte à sa hauteur et crie : « Julien, je commence à être cuit, mais si on continue à cette allure-là, on va se faire reprendre. Prends ma roue, je vais faire un gros tempo en tête ; on va d’abord tenter de reprendre nos distances sur le peloton. Ensuite, tu finiras le travail. » Je me place immédiatement en tête et imprime un train d’enfer, sans me retourner.

Alors que je viens de tourner à gauche en direction des montagnes russes, j’ai un moment de flottement. C’est curieux, les signaleurs semblaient particulièrement m’encourager quand j’ai pris le virage. Je commence à être vraiment crevé, je vais devoir laisser les autres se débrouiller… Je me retourne… Je suis tout seul… Incrédule, je regarde de nouveau derrière moi : pas de trace de l’échappée ni du peloton. C’est incroyable ; sans même l’avoir voulu, je suis seul en tête… à un peu plus de trois tours de l’arrivée ; trois interminables tours… Non, ce n’est pas le moment de penser à ça… Putain, mais c’est dingue ça ! je suis en tête ; je suis seul en tête ! Tout à coup, je suis envahi par une vague d’émotions ; je suis même pris d’une irrésistible envie de pleurer… puis de rire… On se calme Frédo, on se calme… Tu commences par terminer la descente sans te casser la figure… voilà, comme ça… Je passe le rond-point et aborde le virage aux bottes de foin avant de remonter vers l’église. Je commence d’ailleurs à bien l’aimer cette descente ; c’est même grisant ! Au moment de passer la ligne, j’entends la voix du commentateur annoncer mon numéro de dossard, mon nom ainsi que mon appartenance au club de Gironville… puis : « douze secondes d’avance sur le peloton, douze secondes ! » Autant dire rien du tout.

Le temps presse. Je tente d’élaborer une stratégie : je vais me donner à fond dans la longue bosse ; ils m’auront ainsi en point de mire, mais ils auront l’impression de ne pas me reprendre du temps ; en revanche, je profiterai du reste du parcours, où je serai la plupart du temps hors de vue, pour m’économiser quelque peu. J’effectue alors toute la montée en danseuse ; à bloc. En haut de la bosse, j’ai repris du temps, c’est certain. Sur le bord de la route, je suis constamment encouragé et à la fin du huitième tour, je vois l’ensemble de la famille Pasquier debout sur le lavoir hurler de toutes ses forces ; « allez, Frédo, vas-y, ouais ! » J’entame le neuvième tour et crois entendre une voix étouffée annoncer vingt secondes d’avance. J’aurais donc accru mon avance de huit secondes ; ce n’est pas grand‑chose, mais j’ai roulé plus vite que le peloton au cours du tour précédent. Dans la montée, je me remets en danseuse, mais je commence à avoir mal aux jambes ; à plusieurs reprises, je dois même m’asseoir sur la selle ; je joue avec les vitesses ; je ne sais plus trop quel développement adopter : soit j’ai l’impression de pédaler dans le vide, soit je dois forcer pour avancer. Je finis la montée avec difficulté ; quel soulagement de basculer sur la petite route après l’épingle à cheveux ! J’essaye de maintenir une bonne allure avant la descente ; je me retourne à deux reprises, sans vraiment voir ce qu’il se passe derrière moi. Il ne faut pas te retourner ; si tu te retournes, c’est foutu, tu vas les voir à deux cents mètres derrière et toutes tes forces vont te quitter ; tu risques de te transformer en statue de sel. Enfin la descente… c’est curieux, ce passage qui avait été proche de la vision d’horreur au cours du premier tour est presque devenu un petit havre de paix au milieu de toute cette tempête. Je raconte n’importe quoi…

Plus qu’un tour. C’est incroyable ! cela me paraît complètement irréaliste ; peut-être que je vais… « dix secondes d’avance, plus que dix secondes d’avance » annonce la voix au micro. Un court instant, je me sens faiblir ; et puis non, pas maintenant, pas après tous ces efforts ; et souviens-toi, dans la bosse, c’est toi le plus fort ; sur ce circuit tout entier même, parmi la centaine de coureurs au départ, c’est toi le plus costaud. Allez, ne craque pas maintenant, mais bon sang de bois, que cette bosse est interminable ! Dans les derniers cent mètres, je me dresse sur les pédales et tourne à l’épingle en doublant un attardé qui m’encourage avec ce qu’il lui reste d’énergie. Je ne réfléchis plus ; je donne tout ce que j’ai… bientôt la ferme et après la ferme le carrefour et le virage à gauche et ensuite les montagnes russes puis la descente et le rond‑point et le lavoir et le virage avec les bottes de foin et au bout, au bout… Je viens de passer la ferme, j’aperçois le carrefour ; je n’avais pas fait attention les tours précédents, mais il y a beaucoup de monde au carrefour ; des bénévoles qui se sont rassemblés ; pas mal de concurrents qui ont abandonné et de simples spectateurs bien sûr. Tout le monde m’encourage, en criant ou en applaudissant ; j’arrive à leur faire un léger signe de tête et à esquisser un sourire. Vous allez voir, c’est moi qui aurai le dernier mot ! Et de me lancer à toute vitesse dans les montagnes russes avant d’aborder la descente, ma descente. Oui, ma descente, car je l’ai finalement apprivoisée cette putain de descente ! Elle est de mon côté maintenant et elle va peut-être m’ouvrir les portes de la victoire. J’aborde le rond-point à une vitesse folle et j’entends tout à coup la voix de Manu surgir de ma mémoire « Oh la la ! quel risque il est allé prendre pour couper le virage à la corde ! On a nettement vu le pneu arrière chasser à l’entame du dernier virage mais heu-reu-se-ment qu’il est doté d’un talent ex-cep-tion-nel, talent qui lui aura permis de rattraper avec brio une manœuvre d’une audace hal-lu-ci-nan-te ! » Mais le pneu ne chasse pas ; je passe le rond-point avec une maîtrise incroyable et aborde le dernier virage. J’ai l’impression que le temps ralentit ; que tout ralentit. Je suis dans un rêve… Je vois le virage venir à moi, s’offrir à moi et je vire comme jamais je n’ai viré, j’ai l’impression que je suis à l’horizontale et que mes genoux vont toucher terre ; et, une fois le virage franchi, je crois revivre cet instant une nouvelle fois. La ligne me tend les bras ; je sens les crampes me courir le long des mollets et des cuisses. Je me remets en danseuse une dernière fois ; non j’ai trop mal. Je me rassois avant de franchir la ligne en brandissant un poing rageur. Non, ce n’est pas possible… j’ai… j’ai gagné… avant d’aller m’écrouler un peu plus loin dans le fossé : je n’ai pas eu le temps de descendre de vélo que les crampes ont envahi mes jambes. Je ne peux plus bouger. Je suis couché dans l’herbe sous mon vélo. Mais quelle importance, j’ai gagné… j’ai gagné… et je pleure comme jamais je n’ai pleuré ; de joie ; mais aussi de la souffrance endurée, de tous ces efforts enfin récompensés ; de toute cette émotion, c’est… oui j’ai gagné… j’ai enfin réalisé mon rêve de gosse, un rêve pourtant tellement simple à son commencement : gagner une course de vélo.