Un samedi soir à la campagne

, par  Paul Jeanzé

Un samedi soir à la campagne

Un matin, les tantes revinrent du village dans tous leurs états ; visiblement, une catastrophe venait de survenir et je m’inquiétai vivement devant leur visage fermé. J’appris qu’un chanteur à succès venait de mourir d’une brutale maladie du cœur alors qu’il était dans la force de l’âge. Tante Lisa et tante Suzette furent si bouleversées qu’au cours de l’après-midi, elles rendirent un vibrant hommage au disparu en diffusant sur l’électrophone du salon l’intégralité de sa discographie. C’était très surprenant : j’avais l’impression qu’elles venaient de perdre un proche parent ; plus déroutant encore, je surpris à plusieurs reprises les tantes évoquer de façon quelque peu équivoque le chanteur : « Et puis quel bel homme il était ! On raconte même que de nombreuses femmes avaient succombé à ses charmes. Il y aurait de quoi être jalouse, ne crois‑tu pas Lisa ? » lança Tante Suzette à sa sœur avec un clin d’œil. Plus que l’hommage appuyé au disparu, ce furent ces quelques mots et cette mimique qui surtout me troublèrent. En effet, je voyais les tantes comme des êtres asexués ; dans mon esprit, deux sœurs d’un certain âge qui vivaient ensemble depuis toujours me semblaient être comme deux religieuses recluses dans un couvent. Il est vrai que l’amour et la sexualité ne signifiaient pas grand‑chose pour moi à cette époque ; ou plutôt… il s’agissait pour moi de concepts abstraits à propos desquels je peinais à entrevoir sous quelle réalité ils pouvaient prendre forme. Aussi, c’est beaucoup plus tard que je saisis la portée du deuxième événement dont je fus le témoin privilégié.

Un jour, Camille, la plus jeune des demoiselles m’interpella : « Tiens, demain c’est samedi, et comme tous les samedis soir, les deux tantes regarderont le catch à la télévision. Elles adorent, et nous aussi, on trouve ça très rigolo ! » Effectivement, dès le lendemain matin, il ne fut plus question que de cela. J’ignorais totalement que ce sport pût exister quand elles tentèrent, avec un enthousiasme et une ardeur que je n’aurais jamais soupçonnés, de m’en expliquer les grands principes. Tout ce que je parvins à retenir au milieu du flot de paroles dont je fus submergé était que l’affrontement se déroulait sur un ring ; que cela ressemblait à un mélange de boxe et de lutte ; que c’était bien plus spectaculaire ; que jamais personne ne se faisait vraiment mal malgré la violence apparente ; que les hommes arrivaient dans des tenues dignes de super héros ; qu’il y avait toujours un méchant contre un gentil ; et que ; et que ! Vraiment, j’étais très intrigué par la perspective d’un tel spectacle, moi qui n’avais encore jamais vu allumée la télévision, cet appareil pour moi encore si mystérieux, qui sommeillait dans l’immense salon. Au cours du repas du soir, je sentis chez toutes ces dames une sourde excitation : des sourires, des clins d’œil et même parfois des petits coups de coude si familiers que j’en étais décontenancé ; et l’attente était loin d’être terminée puisque les combats de catch n’étaient prévus qu’en deuxième partie de soirée, vers vingt‑deux heures ! Subitement, je me sentis transporté dans l’œil du cyclone, dans ce calme précaire qui précède la tempête et au cours duquel nous jouâmes aux cartes ; je gagnai sans aucune opposition tant mes compagnes avaient la tête ailleurs. Peu avant vingt‑deux heures, la frénésie fit son retour : les rires reprirent, les demoiselles se firent des chatouilles et se pincèrent les fesses tout en s’asseyant par terre ; quant aux deux tantes, elles gardèrent un semblant de dignité en installant avec force cérémonie leur fauteuil à bascule de chaque côté des jeunes filles. À cet instant, je crois qu’elles en avaient oublié jusqu’à ma présence ; discrètement, je m’essayais sur une chaise de cuisine, bien en retrait de ce public si turbulent.

Tout à coup, ce fut un déchaînement, aussi bien du côté de la télévision que du côté des téléspectatrices : accompagnés d’une musique assourdissante au sein de laquelle plusieurs guitares électriques s’entre-tuaient afin de jouer la note la plus aiguë, deux gladiateurs des temps modernes, l’un masqué et enveloppé dans une longue cape rouge, l’autre en armure et faisant tournoyer au‑dessus de sa tête une énorme hache, apparurent à l’écran. Alors que les deux géants hurlaient et s’apostrophaient d’un air menaçant en traversant l’immense salle pleine à ras bord, je constatai avec stupéfaction le ravissement de mon entourage : « regarde, Suzette ! c’est Johnny la Menace ! mais si rappelle-toi, c’est lui qui a terrassé Franky Steiner la semaine dernière d’un formidable Monkey flip ! L’autre, c’est un nouveau on dirait, même si avec son masque, il est bien difficile de voir les traits de son visage ! » Toutes les filles applaudissaient, lançaient des bravos vers les deux lutteurs ; des invectives même vers celui qui semblait être le méchant de service. Pour ma part, j’avais les pires difficultés à discerner dans cet étrange spectacle ce qui pouvait être de l’ordre du Bien ou du Mal ! J’avais l’impression d’être dans un autre monde, sur une planète non pas étrangère, mais dans une dimension totalement inconnue et surréaliste, voire diabolique. Alors que je croyais avoir tout entendu, les cris et les rires, qui étaient somme toute encore relativement civilisés, se transformèrent brutalement en un tohu-bohu proche du rut animal quand les lutteurs quittèrent leur costume d’apparat pour se retrouver presque nus sur le ring, leur sexe seul restant protégé par un petit short moulé parsemé de paillettes. Je ne reconnaissais plus les tantes ni les jeunes demoiselles habituellement si sages ; les gloussements reprirent de plus belle dès lors que les caméras s’attardèrent sur les incroyables musculatures des deux athlètes, quand dans un lent mouvement, la caméra remonta le long des cuisses fermes pour saisir au‑dessus des fesses des pectoraux démesurés. Sur les corps aux muscles saillants ruisselait de l’huile et la peau des catcheurs, sous l’effet des projecteurs, semblait dorée à l’or fin. Je fus moi-même pris au piège quand fut venu le temps du combat : surgie de nulle part, une créature vêtue seulement d’un maillot de bain qui mettait en avant des formes généreuses tourna lascivement autour du ring avec un panneau indiquant « une minute », suivie de près par une autre créature tout aussi fascinante munie d’un panneau indiquant « trente secondes » avant que ne retentisse, aussi bien dans l’arène que dans la salle à manger de la bâtisse de campagne, le décompte annonçant le début des hostilités : « … 3, 2, 1, Zéro ! » hurlèrent en chœur spectateurs et téléspectatrices alors que les deux monstres s’empoignaient dans le fracas des muscles qui s’entrechoquent. À partir de là, les tantes et les trois jeunes filles se turent, comme si elles ressentaient à la fois le besoin de reprendre leurs esprits et de se concentrer sur le combat qui s’engageait. Le calme ne dura pas bien longtemps, car dès le deuxième round, Johnny La Menace se retrouva très vite acculé le long des cordes, encaissant de plus en plus difficilement les assauts répétés de son adversaire. Je trouvais sensationnel que les catcheurs pussent résister aussi longtemps à la violence des coups portés et encore plus étonnant qu’ils se retrouvent tous les deux en pleine forme pour un troisième round au cours duquel Johnny La Menace retourna complètement, et la situation, et son adversaire. Ce n’est que plus tard que j’appris, avec un peu de déception je crois, que les combats de catch s’apparentaient à des spectacles dont la chorégraphie était minutieusement préparée en amont de leur exécution ; mais ce détail ne semblait d’aucune importance pour les téléspectatrices et le lendemain matin, alors que le calme était revenu, je remarquai dans les yeux des tantes une petite lueur qui brillait encore.

Il me fallut beaucoup de temps avant de peut-être entrevoir un début d’explication à cet étrange phénomène et je suis certain qu’il me sera pardonné d’avoir trouvé inimaginable, alors que j’avais à peine une dizaine d’années, que deux tantes d’un certain âge vivant chastement dans une belle maison bourgeoise, pussent faire partie des précurseurs qui regarderont plus tard des combats mixtes beaucoup plus osés sur une chaîne cryptée, le premier samedi soir du mois. Le conte de fées était maintenant terminé ; les vacances également.