Un travail d’équipe

, par  Paul Jeanzé

Un travail d’équipe

Premier dimanche de mars. Il fait un temps effroyable. Il est neuf heures du matin et je viens de garer ma voiture dans un champ gorgé d’eau. Pour me rendre au départ, je dois patauger dans la boue. Il pleut à verse et je sens déjà le froid et l’humidité pénétrer mes vêtements alors que je suis recouvert d’une veste imperméable. La course risque d’être difficile, sans compter qu’il va falloir être prudent : il est fréquent que le vélo se transforme en véritable savonnette lorsque la chaussée est détrempée. Pour limiter les risques d’un départ qui pourrait s’avérer dangereux, je viens me placer très tôt sur la ligne. Une petite quinzaine de coureurs sont déjà présents et nous avons presque un quart d’heure à attendre sous une pluie incessante. Au bout de cinq minutes, nous sommes frigorifiés et commençons à grelotter.

Peu avant le départ, Francis et son fils Julien viennent se faufiler derrière moi. « Pour un baptême du feu, ça risque de finir en pétard mouillé cette histoire » plaisante Francis en me donnant une tape amicale sur l’épaule. « Un conseil Frédo, vu le temps, on sera mieux devant que derrière » me lance-t-il en désignant les quarante courageux qui sont prêts à braver les intempéries pour une hypothétique victoire. L’espace d’un instant, je me demande ce qui peut bien nous pousser à nous retrouver là. Je suis certain que la plupart des coureurs présents rechigneraient à travailler dans de telles conditions, moi le premier. Le départ est donné ; la pluie redouble d’intensité.

La première partie du circuit emprunte de tortueuses petites routes de campagne et c’est Francis qui lance les hostilités dès le premier virage. Personne ne réagit. J’hésite un instant ; il n’ira pas bien loin en solitaire, mais si j’essaye de faire la jonction, je risque de ramener tout le peloton sur mon porte-bagages. D’un autre côté, personne ne s’attend à ce qu’un autre coureur de Gironville tente de s’échapper. Francis a déjà cent mètres d’avance et je peine à l’apercevoir derrière les trombes d’eau qui tombent du ciel et les gerbes de flotte noirâtre qui sont projetées par les roues des vélos. Il faut que je me décide au plus vite. Je me déporte sur le côté gauche, me laisse un instant décrocher vers le premier tiers du peloton… et place une violente attaque ! Julien, qui a vu mon petit manège, tente l’aventure avec moi ; seuls quatre autres coureurs répondent à notre accélération. Devant, Francis s’est relevé et nous attend. Ma manœuvre a réussi au-delà de mes espérances puisque sur sept coureurs, l’échappée compte trois membres du club ; reste à savoir si l’on ne va pas nous laisser faire tout le boulot !

Vers la fin du premier tour, au bout d’une longue et large ligne droite en faux plat montant battue par le vent, nous prenons un virage à plus de quatre-vingts degrés afin de retrouver la petite route au bout de laquelle sera jugée l’arrivée, dans sept tours. En tournant légèrement la tête sur ma droite, j’ai la désagréable surprise d’apercevoir le peloton ; il est à deux cents mètres à peine. Rien n’est fait, loin de là. À l’entame du deuxième tour, j’augmente sensiblement l’allure en tête du groupe avant d’être relayé par les autres coureurs de l’échappée. Je suis rassuré, tout le monde semble jouer le jeu. Pendant les trois tours suivants, nous continuons d’accroître sensiblement notre avance et au fameux virage qui nous ramène vers l’arrivée, je n’aperçois plus le peloton. Dans ces conditions, je ne serais pas étonné que nous ayons des chances d’aller au bout ; mais mon optimisme ne m’empêche pas de me montrer très prudent dans les portions en légère descente et dans les virages : la chaussée est trempée et la glissade peut survenir à chaque instant.

Dans l’avant-dernier tour, Francis et Julien connaissent l’un après l’autre une grosse défaillance. Alors que je viens de prendre un long relais, je me replace à l’arrière du groupe et constate que Francis a perdu deux ou trois mètres. Je me laisse glisser pour lui faire raccrocher les wagons. Pendant plusieurs minutes, Francis est au bord de se faire lâcher. Coup de froid ? Coup de fringale ? Un peu des deux sans doute. Devant, nos compagnons d’échappée commencent à s’impatienter de ne plus voir le bleu du club de Gironville aux avant-postes. Alors que je repasse en tête pour assurer ma part du travail, Julien connaît à son tour une sérieuse baisse de régime et je dois retourner à l’arrière « faire la nourrice », c’est ce que je leur dirai en plaisantant une fois la course terminée. L’échappée s’est un peu désorganisée et la tension monte au sein du groupe. Au moment d’aborder le dernier tour, si la pluie a cessé, j’entrevois avec stupeur le peloton qui se rapproche dangereusement. Je me porte aussitôt à l’avant et effectue une grosse part du boulot en tête de l’échappée ; après tous ces efforts, pas question que nous soyons repris dans les derniers kilomètres ! Et Francis et Julien qui semblent avoir récupéré alors que l’arrivée se profile. La ligne étant située en haut d’une petite bosse, je sais qu’il faudra être explosif pour aller chercher la victoire. Avec sa jeunesse, Julien a les capacités requises ; quant à son père, sa grande expérience joue en sa faveur. Moi, c’est la première fois que j’arrive pour la gagne ! Je sens mon cœur accélérer.

J’aborde le dernier virage en tête, et après l’avoir franchi prudemment en raison d’une chaussée toujours très humide, je constate avec soulagement que le peloton est définitivement battu ; j’accélère pour imprimer un rythme aussi soutenu que possible afin de limiter les attaques. Soudain, une centaine de mètres avant d’aborder la bosse, les six coureurs me doublent sans que je sois capable de les suivre. Je suis abasourdi de les voir ainsi s’envoler ; je suis tellement dépité que je ne les regarde même pas se jouer la victoire. Je termine septième à une dizaine de secondes. C’est Francis qui remporte la course devant son fils Julien. Le peloton coupera la ligne avec plus d’une minute de retard.

J’ai beau être content pour eux et pour le club, je ne peux cacher une pointe d’amertume en voyant le père et le fils se congratuler. L’espace d’un instant, j’ai même l’impression de m’être fait rouler dans la farine lors de leur baisse de régime. Était-elle réelle finalement ? Je retourne vers ma voiture ; le froid s’ajoute à la déception alors que je patauge dans la boue. Avant de quitter les lieux, je me dirige du côté de la petite tente organisatrice pour rendre mon dossard où je suis accueilli par le président du club, qui tout sourire, m’indique que je suis attendu pour la cérémonie protocolaire. Je suis quelque peu étonné ; le septième serait également récompensé ? Au pied du podium, Francis et Julien m’accueillent en me serrant chaleureusement la main. Le club de Gironville, en plus de la victoire individuelle, remporte le prix d’équipe, basé sur le classement des trois meilleurs coureurs de chaque club. Forcément, avec la victoire, une deuxième et une septième place, le prix d’équipe ne pouvait nous échapper et je me retrouve sur le podium en compagnie de mes deux compagnons. Francis me tend alors la coupe du prix d’équipe : « sans toi, Frédo, j’explosais à deux tours de la fin et je pense que Julien aurait connu le même sort si tu n’avais pas été là. Cette victoire, c’est donc un peu la tienne ; mais… Francis hésite un peu et ajoute : peut-être devrais‑tu apprendre à plus t’économiser si tu veux un jour gagner une course ; et aussi à vraiment te faire très mal dans les ultimes hectomètres, à vouloir aller au-delà de ce que tu crois être capable de faire. C’est quelque chose qui n’est pas facile à sentir, mais, comment dire… nous avons tous, au fond de nous, des ressources insoupçonnées qui nous permettent de nous transcender. Bien entendu, il faut bien se connaître ; il m’aura fallu du temps pour découvrir que je pouvais, sur les deux cents mètres d’une montée très courte, mettre tout le monde dans le vent. En regardant Julien, il ajoute avec un sourire : lui, ce n’est pas pareil, il a à peine dix‑huit ans et déborde d’énergie ! Allez, Frédo, encore merci pour ton aide précieuse et ne te décourage pas ; sois patient, cela n’est finalement que la première course de la saison, tu as encore le temps pour en claquer une belle. Tu en as le potentiel en tout cas. »

En pataugeant une dernière fois dans la boue, je ne peux m’empêcher, malgré les propos rassurants de Francis, de repenser au déroulement de la course. Moi qui pensais pourtant avoir ma destinée bien en main, il aura suffi que trente secondes d’une course de plus d’une heure trente m’échappent pour avoir l’impression d’être passé complètement à côté. Je suis d’autant plus déçu que je m’étais imaginé que ma première course connaîtrait un meilleur sort vu ma condition physique à l’issue des entraînements. Dans le même temps, septième et le prix d’équipe pour une course de reprise après quatre années sans la moindre compétition, devais-je vraiment faire la fine bouche ? J’ai de plus en plus froid et je suis en train de transformer l’intérieur de ma voiture en champ de labour. Vite, il faut que je rentre à la maison me réchauffer avant d’attraper une bronchite.