Une belle victoire

, par  Paul Jeanzé

Une belle victoire

Je ne tardai pas à me décider suite à ce coup de fil salutaire. Non seulement je n’avais jamais revu Manu depuis que je travaillais aux cycles Gontran, mais je me rendis également compte que je n’avais encore jamais fermé le magasin plus d’une semaine. Il était temps pour moi de faire une pause plus longue : je m’arrêterais de travailler vers le vingt juillet et reprendrais le chemin de la boutique après le quinze août ; j’avais remarqué que cette période était extrêmement calme, mon activité s’essoufflant après le Quatorze Juillet pour reprendre doucement quelques jours avant la rentrée scolaire.

Revigoré par la perspective de plus de trois semaines de vacances, je pris le temps d’analyser avec le plus de recul possible mon début de saison : j’avais progressé dans de nombreux domaines et bien négocié l’entraînement hivernal avant d’enchaîner les courses sans trop réfléchir, espérant que sur l’ensemble de mes participations, je parviendrais à obtenir un résultat. Sans doute avais-je oublié l’adage qui veut que qualité ne rime pas nécessairement avec quantité. Après réflexion, je choisis de m’inscrire à une seule course avant mes vacances et de mettre à profit les conseils de Manu : au lieu de réaliser des sorties de deux heures à haute intensité, j’effectuai, à raison de quatre fois par semaine, des sorties très courtes pendant lesquelles je m’entraînais de façon plus spécifique. Ainsi, pour travailler mon point fort, je répétais à plusieurs reprises une bosse difficile, d’abord en souplesse, puis en force, avant de la monter deux fois de suite le plus vite possible, tout en puissance. Je n’oubliais pas pour autant mes points faibles et sur de longues sections de plat, j’essayais de tenir des rythmes très élevés pendant trois minutes, en me laissant au mieux une minute pour récupérer. Je terminais alors mes entraînements en roulant tranquillement pendant un quart d’heure, si bien que malgré la dureté des efforts consentis, je n’en ressentais aucunement la fatigue le lendemain. Au contraire, je n’avais qu’une envie : retourner me faire mal sur la route. Pour m’amuser, il m’arrivait même d’effectuer quelques séances de sprint en commentant mes propres exploits, un peu comme le faisait Manu lors de nos fameuses descentes vers le torrent des boudragues.

Vers la fin du mois de juin, j’abordais ma dernière compétition avant l’été avec un moral retrouvé. Cette course, c’était Francis Pasquier qui me l’avait conseillée ; il m’avait d’ailleurs proposé que nous nous y rendions ensemble, car pour une fois, il serait le seul représentant de sa famille à faire le déplacement. « Tu vas voir, cela devrait bien te plaire, il y a une belle bosse avant la ligne d’arrivée, m’indiqua‑t‑il sur la route qui nous emmenait au départ. Oh ! Et pendant que j’y pense, il y a une autre épreuve qui a lieu le quinze août dans un petit village nommé Bergères‑les‑Moutons, à une heure et demie d’ici. Le tracé devrait te convenir également : assez accidenté avec une très belle côte. Et puis il y a la fête du village et comme c’est la seule course à deux cents kilomètres à la ronde, il y a toujours beaucoup de monde, aussi bien côté coureurs que côté spectateurs ! Chaque année, nous sommes de la partie. C’est devenu le pèlerinage estival des Pasquier, la course de Bergères‑les‑Moutons, ajouta-t-il en souriant ».

Je savais Francis en grande forme depuis le début de la saison : il avait déjà gagné deux courses ; encore une victoire et il intégrerait la catégorie supérieure. Il faisait très beau en ce début de matinée et en sortant de la voiture, je sentis que l’atmosphère était particulière. Au cours de la reconnaissance du circuit, je fis part de mon sentiment à Francis : « tu ne sens pas qu’il pourrait se passer quelque chose ? L’air n’est pas comme d’habitude ce matin. » Francis me regarda en souriant et me répondit qu’il ne sentait rien de spécial avant d’avaler la bosse sans donner l’impression de faire le moindre effort. Je n’essayai même pas de le suivre ; je n’aurais pas pu de toute façon… et puis… je fus de nouveau en proie à un sentiment mystérieux dans cette montée ombragée qui s’évanouissait sur un plateau champêtre aux tons ocre ; dans le ciel, le soleil commençait à réchauffer les organismes et à illuminer la campagne environnante. Francis m’attendait sur la ligne d’arrivée située au sommet de la bosse… non, pas complètement au sommet, il restait après la ligne cent mètres de faux plat montant avant que la route s’aplatisse au milieu des champs de céréales, l’endroit idéal pour… je m’approchai de Francis, et en le regardant dans les yeux, j’essayai de lui exprimer mon pressentiment : « Écoute-moi bien Francis, tu vois le long bout de ligne droite qui continue de monter après la ligne d’arrivée ? C’est là qu’il faudra attaquer pour gagner la course, c’est là que… » J’eus envie d’ajouter : « c’est là que tu devras attaquer pour gagner la course » ; mais je préférai m’arrêter là, trouvant totalement irrationnel que je pusse prédire l’avenir ; pourtant, aussi extravagantes qu’elles fussent, j’avais bien du mal à me départir de mes divagations. Je sentais vraiment qu’il y avait un truc bizarre dans l’air, et que ce quelque chose semblait être en relation avec moi, et avec seulement avec moi. C’était très étrange ; j’avais l’impression de détenir… comment dire… comme un petit bout de la Vérité à venir. Mais quand ? Et quoi exactement ? C’était vraiment déroutant ; il était neuf heures du matin, j’étais sur mon vélo à attendre le départ d’une course et voilà que j’étais aux prises avec un phénomène qui s’apparentait à une expérience d’ordre métaphysique, voire mystique…

Dès le départ, je réussis pourtant à me concentrer sur la course sans laisser la moindre pensée périphérique m’envahir ; hors de question de chuter sur une nouvelle erreur d’inattention ! J’avais choisi de calquer mes efforts, dans la mesure du possible, sur ceux de Francis et pendant les deux premiers tours d’une course qui en comportait pas moins de huit, nous restâmes sagement en milieu de peloton ; d’ailleurs, vers la fin du deuxième tour, Francis vint à ma hauteur en me disant : « généralement, de par la difficulté de la bosse, il ne se passe pas grand-chose avant la mi-course ! » Je m’impatientai presque : malgré l’absence de compétition, je me sentais en excellente condition et j’avais bien envie d’accélérer.

Peu avant la fin du quatrième tour, sans l’avoir vraiment provoqué, nous nous retrouvâmes dans les premières positions. Je me glissai à la hauteur de Francis et sans réfléchir, je lui indiquai dans un souffle : « Francis, je vais faire la montée à bloc, alors tiens-toi près ! » avant d’accélérer progressivement. Je donnai de rapides coups d’œil derrière moi : si Francis était bien calé dans ma roue sans donner l’impression de forcer, je vis le peloton s’allonger et quelques coureurs lâcher prise. Peu avant de franchir la ligne et d’entamer le cinquième tour, je criai à Francis : « à toi de jouer ; moi, je me charge de les retenir ! » Dès le pied de la côte, Francis avait certainement compris ce que j’avais derrière la tête ; peut-être même se souvenait-il de ma phrase sibylline d’avant le départ : il était prêt à surgir et il surgit ; seuls deux autres coureurs réussirent à prendre sa roue. De mon côté, je coupai légèrement mon effort afin de permettre aux échappées de prendre le large.

À partir de cet instant, je restai aux avant-postes, passant mon temps à fondre comme un mort de faim sur tous les coureurs qui tentaient de rejoindre le trio. Parfois, quelques coureurs tentaient de s’organiser pour relancer le peloton, mais cela ne durait jamais bien longtemps : j’arrivais toujours à me glisser au milieu de ceux qui se relayaient pour, de façon temporaire, désorganiser la chasse. À chacune de mes interventions, je devais faire à peine perdre plus de deux ou trois secondes au peloton, mais ajoutées les unes aux autres, l’échappée commençait certainement à avoir un peu d’avance ; une avance en tout cas suffisante pour qu’on n’aperçoive plus les trois fuyards dans la longue ligne droite précédant la bosse d’arrivée.

Dans le dernier tour, alors que je commençais à fatiguer en raison de l’intensité de la course, j’eus la désagréable surprise d’apercevoir Francis et ses deux compagnons d’échappée à moins de deux cents mètres : sans doute avaient-ils commencé à se regarder en chien de faïence avec la perspective de la victoire. Dans le peloton, la réaction fut immédiate et quatre coureurs tentèrent de contrer. Au prix d’un effort dont jamais je ne me serais cru capable, je rattrapai les quatre coureurs ; mieux, je les dépassais avant de décélérer légèrement. Sans doute surpris de me voir de nouveau jouer les trouble‑fêtes, le groupe de contre marqua une légère hésitation qui lui fut fatale. Ma dernière manœuvre réussit au‑delà de mes espérances : devant, les trois coureurs sentirent la menace et creusèrent de nouveau l’écart avant de virer pour prendre la montée qui les amènerait à la ligne d’arrivée ; le peloton se résigna enfin à se disputer la quatrième place. Mon travail était terminé, je pouvais me relever. Doublé de toutes parts dans la côte, je finis la course en roule libre avant de franchir la ligne d’arrivée bon dernier, mais tout sourire ; en apercevant Francis, je n’eus aucun doute ; je savais qu’il avait gagné.

Quand Francis monta sur la plus haute marche du podium, j’applaudis à tout rompre. Pour la première fois sans doute, je ne ressentais aucunement la frustration de la défaite. Certes, ce n’était pas moi que l’on récompensait, mais Francis, au moment où il reçut le bouquet, se tourna dans ma direction et me fit un clin d’œil en levant le pouce, me signifiant par ce geste que j’avais participé activement à sa victoire et qu’il m’en remerciait. Alors que je n’avais pas lutté pour la première place, jamais je ne m’étais autant donné sur mon vélo ; je m’étais livré sans compter ni calculer, avec comme seul objectif que l’échappée ne fût jamais rattrapée. Quand je regardais les courses cyclistes à la télévision, j’avais toujours trouvé ce rôle bien ingrat ; je me demande même si je ne méprisais pas un peu ces équipiers de l’ombre qui, faute de ne pas être au niveau des plus forts, doivent se contenter de protéger le champion de l’équipe. On ne devrait jamais juger son prochain sans avoir été un jour à sa place ; je les regarderai d’un œil différent dorénavant.

Au-delà de cette petite leçon de vie, j’avais ressenti tous les bienfaits de mon entraînement spécifique puisque j’avais finalement passé toute la course à l’avant du peloton. J’allais pouvoir rejoindre Manu et le terrain de jeu qu’il me proposait dans les meilleures dispositions avec dans un coin de ma tête ce que m’avait suggéré Francis dans la matinée, cette course du quinze août au cœur d’un petit village en fête et dont le patronyme, Bergères‑les‑Moutons, sortait vraiment de l’ordinaire.