Et Dieu créa la femme… Suite à une lecture d’Emanuel Lévinas en mars 2012

, par  Paul Jeanzé

Génèse (1, 26)
Dieu dit : » Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail ; enfin sur toute la terre, et sur tous les êtres qui s’y meuvent. » Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois.

Génèse (2, 18)
L’Eternel-Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit isolé ; je lui ferai une aide digne de lui. »
[…]
L’Eternel-Dieu fit peser une torpeur sur l’Homme, qui s’endormi ; il prit une de ses côtes, et forma un tissu de chair à la place. L’Eternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme, et il la présenta à l’homme. Et l’homme dit : « Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair ; celle-ci sera nommée Icha, parce qu’elle a été prise de Ich. » (C’est pourquoi l’homme abandonne son père et sa mère ; il s’unit à sa femme, et ils deviennent une seule chair.)

Est-il possible que la création de la femme, à partir d’une articulation mineure de l’homme, puisse valoir autant que la merveilleuse idée de la femme d’emblée égale à l’homme, de la femme comme « l’autre côté » de l’homme ?

Il ne s’agit pas de la compossibilité de versets ; il ne s’agit pas de raccords entre textes, mais d’un enchaînement d’idées dans ses multiples possibilités. Le problème consiste à concilier l’humanité des hommes et des femmes avec l’hypothèse d’une spiritualité du masculin, le féminin n’étant pas son corrélatif, mais son corolaire, la spécificité féminine ou la différence des sexes qu’elle annonce ne se situant pas d’emblée à la hauteur des oppositions constitutives de l’Esprit. Audacieuse question : comment l’égalité des sexes peut-elle provenir de la priorité du masculin ?

Est-ce qu’être à l’image de Dieu signifie d’emblée simultanéité du mâle et de la femelle ? Voici la réponse de Rav Abahou : Dieu a voulu créer deux êtres, mâle et femelle, mais il créa à l’image de Dieu un être un. Il a créé moins bien que son idée première. Il aurait donc voulu – si j’ose dire – au-dessus de sa propre image ! Il a voulu en effet qu’il y eût d’emblée égalité dans la créature et qu’il n’y eût pas de femme sortie de l’homme, de femme qui passât après l’homme. Il a d’emblée voulu deux êtres séparés et égaux. Mais cela n’était pas possible ; cette indépendance initiale aurait été probablement la guerre. Il fallait procéder non pas en stricte justice, qui, elle, exige en effet deux êtres séparés ; il fallait, pour créer un monde, qu’il les eût subordonnés l’un à l’autre. Il fallait une différence qui ne compromette pas l’équité : une différence de sexe ; et, dès lors, une certaine prééminence de l’homme, une femme venue plus tard et, en tant que femme, appendice de l’humain. L’humanité n’est pas pensable à partir de deux principes entièrement différents. Il faut qu’il y eût du même commun à ces autres : la femme a été prélevée sur l’homme, mais est venue après lui : la féminité même de la femme est dans cet initial après-coup. La société ne s’est pas constitué d’après des principes purement divins : le monde n’aurait pas tenu. L’humanité réelle n’admet pas une égalité abstraite sans aucune subordination de termes. Qu’est-ce qu’il y aurait eu comme scènes de ménage entre membres du premier couple de parfaite égalité ! Il fallait subordination et il fallait blessure, il fallait et il faut une douleur pour unir les égaux et les inégaux.

Émannuel Lévinas
Du sacré au saint, cinq nouvelles lectures talmudiques – 1977