Le rêve de Pessah

, par  Paul Jeanzé

Hans Meyerhoff, le philosophe né en 1914 à Braunschweig et qui trouva refuge aux États-Unis en 1934 après qu’il fut interdit aux Juifs de s’inscrire dans les universités allemandes, écrivait en 1960, dans son ouvrage Time in literature :

« Ainsi est apparue une situation pour le moins paradoxale pour l’homme : les barrières du passé ont été repoussées loin comme jamais auparavant. Notre connaissance de l’histoire de l’homme et de l’univers s’est élargie dans des proportions et a atteint un niveau qu’aucune génération n’avait jamais rêvés. Mais dans le même temps, le sens de l’identité et de la continuité avec le passé, que ce soit notre propre passé ou le passé historique, n’a cessé de graduellement décliner. Les générations antérieures avaient du passé une moindre connaissance que la nôtre, mais peut-être avaient-elles le sentiment d’un identité et d’une continuité plus grande avec le passé… »

C’est peut-être pour cette raison liée à notre époque contemporaine qu’il est important d’aborder la fête de Pessah ainsi que son Seder comme un moment incontournable de la mémoire juive. Dans son livre Zakhor, qui signifie Souviens-toi en hébreu, Yosef Hayim Yerushalmi nous rappelle que le Seder de Pessah est un exercice essentiel, voire quintessentiel s’il en est pour la mémoire collective juive :

Au cours du repas pris à la table familiale, les rites, la liturgie et même la cuisine visent à transmettre d’une génération à l’autre un passé vital.

– C’est ainsi que l’os (zeroa) rappellera l’ancien sacrifice pascal,
– l’œuf dur (betsa) symbolisera le sacrifice supplémentaire offert au Temple à Pâques,
– les herbes amères (maror) nous permettront de nous souvenir de la dureté de la vie et des souffrances endurées en Égypte,
– le harosset et son mélange écrasé de couleur brune devra nous faire penser au mortier utilisé par les esclaves pour construire les villes de Pharaon,
– le karpass (persil ou céleri) trempé dans la coupelle d’eau salée (mé-mélah) symbolisera le souvenir des « larmes versées par nos pères en Égypte »).
– les 3 matzots symboliseront, selon la tradition juive les trois patriarches : Abraham, Isaac et Jacob, et selon la Cabale : le Cohen, le Lévi et Israël, soit l’unité du peuple juif.

L’important est que chaque geste et chaque symbole se joigne à la parole, non pas pour nous rappeler le passé, mais pour que le présent se fonde avec le passé. Que le présent et le passé se transforment en mémoire, une mémoire actuelle et réactualisée qui se doit d’aller bien au-delà du souvenir. Et c’est ainsi que l’on pourra s’approprier cette formule talmudique essentielle à la Haggada de Pessah : « Qu’à chaque génération chacun se sente comme étant lui-même sortit d’Égypte », formule qui fait elle-même écho à ce passage du Deutéronome (XVI, 3) : « Afin que tu te souviennes du jour où tu sortis d’Égypte, chaque jour de ta vie. ». Car il est fondamental de se souvenir de sa naissance et parce que chaque jour, après une nuit de sommeil, est une nouvelle naissance.

Cette naissance peut sembler bien dramatique puisque Israël n’est pas né sur sa terre mais en exil. Et l’on sait combien a été dramatique et douloureux l’exil égyptien. On sait également que le peuple juif a vécu la majeure partie de son histoire en exil, et que cet exil est loin d’être terminé pour une bonne partie de celui-ci. À cela s’ajoute le fait que l’on peut se retrouver exilé au beau milieu de la Terre Sainte, comme les trois amis du Solal d’Albert Cohen dont les répliques qui suivent ne manquent vraiment pas de sel :

– Enfants, si je reste ici, conclut Mangeclous […], je sens que je vais devenir antisémite et que je vais faire un pogrom, parole d’honneur ! Il y a trop de fils de Jacob par ici. Bref, j’ai la nostalgie de revoir les Chrétiens.

– Ce qui est vrai, dit Michaêl languissamment, c’est qu’on s’embête en cette sainte terre. […]

– Il n’y a pas assez d’allées et venues en cette contrée qu’on m’affirme chanaanéenne, soupira Maïmon en se soulevant sur son cercueil. Est-il juste que je ne voie pas les autres pays avant de défaillir dans les bras de l’ange de la mort ? Et suis-je une population pour rester en cette Palestine ? Le sel doit être répandu et non concentré.

L’exil peut ainsi vraiment sembler dramatique si on le considère comme un tout et dans sa définition première la plus courante à savoir : Situation d’une personne qui a été condamnée à vivre hors de sa patrie, en a été chassée ou s’est elle-même expatriée (Dictionnaire de l’Académie française). Dramatique si l’on chante la France de Jean Ferrat et pour laquelle le vieil Hugo tonne de son exil. Dramatique si au crépuscule de sa vie, Émile Zola doit se réfugier à Londres pour avoir pourtant si justement accusé dans l’Aurore.

Mais oublions un peu l’histoire, la géographie et la littérature pour nous concentrer un peu plus sur l’homme, et faisons en sorte de ne plus considérer l’exil comme étant un évènement autonome, ou encore un accident. En effet, qui d’entre nous, au cours de sa propre vie, ne s’est jamais senti en situation d’exil ? L’exil traverse alors nos vies autant que nos vies traversent l’exil. L’exil n’est plus un événement mais une expérience par laquelle tout être humain doit nécessairement passer au cours de son existence. Toute vie comporte une part d’exil. Et puis, il manque toujours un compagnon dans l’exil. Il manque toujours un compagnon à l’exil.

On se sera alors pas surpris de constater que l’exil ne se rencontre jamais seul dans la pensée juive : à l’exil (galout) est associé la délivrance (guéoulah), dont les racines sont très proches.

L’exil, c’est le sommeil, c’est le rêve.
La délivrance, c’est le réveil.
Et ce qui est essentiel, c’est que tout homme a besoin de sommeil.

Le Cantique des Cantiques V, 2 ne dit-il pas : Je dors, mais mon cœur veille ?

Et Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, dans le chandelier d’or, de poursuivre et de mettre en lumière de façon audacieuse l’imbrication entre l’exil et le rêve :

Tout le thème de l’exil est placé sous le signe du rêve. C’est parce que Joseph rêve qu’il est vendu par ses frères et entraîné en Égypte, frayant ainsi la voie à l’exil d’Égypte. Et c’est pas sa capacité d’interpréter les rêves des ministres du Pharaon puis du Pharaon lui-même qu’il accède au pouvoir. Or, la conséquence immédiate de ce pouvoir, c’est que Joseph fera venir les Hébreux en Égypte, posant ainsi la première pierre de l’exil.

Un jour, on demanda à l’auteur de Zakhor d’où venait son nom Yerushalmi. Il répondit (presque) ceci :

Mes ancêtres auraient vécu dans un village ukrainien si petit que je ne l’a jamais trouvé sur une carte… Le nom du village ? Goloskov. Un jour, à la veille de Pessah, le tsar Nicolas 1er exigea (pour des raisons d’impôts et de recensement) que tous les Juifs portassent désormais un nom. Alors, trois Juifs s’assirent sur la place du village et méditèrent sur les noms qu’ils allaient prendre. Le premier dit : « Puisque je réside à Goloskov, je m’appellerai Goloskover ». Le deuxième dit à son tour : « Mes affaires se font à Bogopol, alors je m’appellerai Bogopolsky ». Le troisième, qui était mon ancêtre, déclara alors : « La nuit dernière, j’ai rêvé de demeurer un jour à Jerusalem. Un rêve non interprété est comme une lettre non lue nous enseigne le traité Berakhot. Ainsi, je m’appellerai Yerusalimsky. »