Ne pas se préoccuper de soi

dimanche 26 décembre 2021
par  Paul Jeanzé
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Après avoir marié son fils à la fille de Rabbi Eliezer, Rabbi Haïm de Tsans [1] se présenta chez le père de la mariée, le lendemain du jour des noces : « Nous voici devenus parents, lui dit-il, et vous m’êtes désormais si proche que je peux bien vous dire ce qui met mon cœur au supplice. Voyez : mes cheveux ont blanchi et ma barbe est chenue, et je n’ai toujours pas fait pénitence. » « Ah ! beau-père, lui rétorqua Rabbi Eliezer, vous ne pensez qu’à vous-même. Oubliez-vous un peu et songez au monde ! »

Voilà qui semble contredire tout ce que j’ai rapporté jusqu’ici de l’enseignement du Hassidisme dans ces pages. Nous avons entendu que chaque homme doit faire retour sur soi-même, qu’il doit embrasser sa voie particulière, qu’il doit unifier son être, qu’il doit commencer par soi-même ; or voici qu’à présent on nous dit qu’il faut s’oublier soi-même. Pourtant, il n’est que d’y prêter l’oreille plus attentivement pour constater que cette dernière exhortation non seulement s’accorde parfaitement avec les autres, mais qu’elle s’intègre dans le tout comme un élément nécessaire, un stade nécessaire, à la place qui lui revient. Il suffit de poser cette seule question : "Pourquoi ?" Pourquoi faire retour sur soi-même, pourquoi embrasser ma voie particulière, pourquoi unifier mon être ? Et voici la réponse : pas pour moi. C’est ce qui explique également l’exhortation du chapitre précédent : commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi.

Nous voyons un Tsaddik, un homme sage, pieux et secourable, s’accuser, aux jours de la vieillesse, de n’avoir point encore accompli le retour authentique. La réponse qu’il reçoit relève en apparence de la conviction qu’il surestime largement la gravité de ses péchés et qu’en revanche il sous-estime tout aussi largement la valeur de la pénitence déjà faite jusqu’ici. Mais les paroles prononcées vont plus loin. Elles disent d’une façon tout à fait générale : « Au lieu de te tourmenter sans arrêt à propos des fautes que tu as commises, tu dois appliquer la force d’âme que tu consacres à cette auto-accusation à l’action que tu es destiné à exercer sur le monde. Ce n’est pas de toi mais du monde qu’il faut te préoccuper. »

Il importe avant tout de bien comprendre ce qui est dit ici au sujet du retour. On sait que le retour se trouve au centre de la conception juive de la voie de l’homme. Il a le pouvoir de renouveler l’homme de l’intérieur et de transformer son lieu dans le monde de Dieu, si bien que l’homme du retour se voit élevé au-dessus du Tsaddik parfait qui, lui, ne connaît point l’abîme du péché. Mais retour signifie ici quelque chose de beaucoup plus grand que repentir et pénitences ; il signifie que l’homme qui s’est égaré dans le chaos de l’égoïsme, où il était toujours lui-même le but qu’il se fixait, trouve, par un revirement de son être tout entier, un chemin vers Dieu ; c’est-à-dire le chemin vers l’accomplissement de la tâche particulière à laquelle Dieu l’a destiné, lui, cet homme particulier. Le repentir ne saurait être plus que l’impulsion qui déclenche ce revirement agissant ; mais celui qui persiste à se tracasser à propos du repentir, celui qui se torture l’esprit en pensant sans cesse à l’insuffisance de ses œuvres de pénitence, celui-là prive le revirement du meilleur de sa force.

Dans une prédication qu’il prononça la veille du Jour des Expiations, le Rabbi de Guér trouva des mots audacieux et pleins de vigueur pour mettre en garde contre la pratique des mortifications : « Celui qui revient sans cesse en paroles et en pensées sur la mauvaise action qu’il a commise maintient continuellement sa pensée dans l’abject où il est tombé ; or ce que l’homme pense l’enveloppe, il est enveloppé tout entier, corps et âme, par sa pensée - ainsi s’enfonce-t-il, avec son âme, dans l’abjection. Celui-là ne pourra certainement pas faire retour, ca son esprit s’épaissira et son cœur se pourrira, et il se pourrait bien qu’il en devienne mélancolique par surcroît. Que veux-tu, on a beau remuer la fange, elle reste fange. Pécheur ou pas pécheur, qu’y gagne le Ciel ? Et moi, je perdrais mon temps à ressasser tout cela ? Autant enfiler des perles pour la joie du Ciel ! C’est pourquoi il est écrit : "Écarte-toi du mal et fais le bien" - détourne-toi entièrement du mal, n’y réfléchis pas, et fais le bien. Tu as mal agi ? Eh bien, oppose au mal la bonne action. » Mais l’enseignement de notre récit va plus loin. Celui qui se tourmente sans relâche de n’avoir pas encore fait suffisamment pénitence, celui-là se préoccupe essentiellement du salut de son âme, et donc de son sort personnel dans l’éternité. En rejetant cet objectif, le Hassidisme ne fait que tirer une conséquence de l’enseignement du Judaïsme en général. Et l’un des principaux points de désaccord qui opposent le Christianisme au Judaïsme réside justement dans le fait que le Christianisme assigne à tout homme pour but suprême le salut de son âme propre. Aux yeux du Judaïsme, chaque âme humaine est un élément servant dans la création de Dieu qui est appelé à devenir, par l’action de l’homme, le royaume de Dieu ; ainsi il n’est fixé à aucune âme de but à l’intérieur d’elle-même, dans son propre salut. Chacune doit, il est vrai, se connaître, se purifier, s’accomplir, mais pas pour son propre compte, pas pour le bénéfice de son bonheur terrestre ni pour celui de sa béatitude céleste, mais pour le bénéfice du travail par lequel elle a mission d’influer le monde de Dieu. Il convient de s’oublier et de songer au monde.

Le fait de prendre pour but le salut de son âme propre n’est considéré ici que comme la forme la plus sublime de l’égocentrisme. C’est là ce que le Hassidisme rejette de la manière la plus catégorique, et tout spécialement lorsqu’il s’agit d’un homme qui a trouvé et développé son soi. Enseignement de Rabbi Bounam : « Il est écrit : "Et Coré prit." Mais que prit-il donc ? Il voulait se prendre soi-même - c’est pourquoi rien de ce qu’il faisait ne pouvait plus être bon. » Aussi opposait-il au Coré éternel le Moïse éternel, le "très-humble", l’homme qui, dans ce qu’il fait, ne pense pas à soi. "Avec chaque génération, disait-il, l’âme de Moïse et l’âme de Coré reviennent. Et si une fois l’âme de Coré se soumet de son plein gré à l’âme de Moïse, Coré sera délivré." C’est ainsi que Rabbi Bounam envisage l’histoire du genre humain en route vers la délivrance comme un processus entre ces deux types d’hommes : l’orgueilleux qui, fût-ce sous l’apparence la plus noble, pense à soi-même, et l’humble qui, en toute chose, songe au monde. C’est seulement lorsqu’il est délivré que le monde peut être délivré.

Après la mort de Rabbi Bounam, l’un de ses disciples, le Rabbi de Guér justement, de la prédication duquel j’ai cité quelques passages, dit : "Rabbi Bounam possédait les clefs de tous les firmaments. Et pourquoi ne les eût-il point possédées ? À l’homme qui ne pense point à soi, on donne toutes les clefs." Et le plus grand des disciples de Rabbi Bounam, celui qui, entre tous les Tsaddiim, fut la figure tragique par excellence, Rabbi Mendel de Kotzk, disait un jour à la communauté rassemblée : "Ce que je demande à chacun de vous ? Trois choses seulement : de ne pas lorgner au-dehors de soi, de ne pas lorgner au-dedans du voisin, et de ne point penser à soi." Ce qui veut dire : premièrement, chacun doit maintenir et sanctifier son âme propre dans la manière et le lieu qui sont les siens, et ne pas convoiter la manière et le lieu des autres ; deuxièmement, chacun doit respecter le mystère de l’âme de son prochain et s’abstenir de le pénétrer avec une impudente indiscrétion et de l’utiliser à ses fins ; et, troisièmement, chacun doit, dans sa vie avec soi-même et dans sa vie avec le monde, se garder de se prendre lui-même pour but.


[1Tsans : Nowy Sacz (la nouvelle Sandez), petite ville de la Galicie occidentale.


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