Chapitre six et sept

« Car la terre est à moi » - L’histoire qu’on a pas raconté (extraits)
mercredi 23 février 2022
par  Paul Jeanzé
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On raconte l’histoire d’un homme fort savant qui rendit visite à un rebbe. Le savant n’était plus un enfant - il approchait de la trentaine - mais il n’avait encore jamais visité de rebbe.

 « Qu’as-tu fait jusqu’à présent ? » demande le Maître.
 « J’ai traversé trois fois le Talmud en entier, répond le savant.
 Fort bien ! Mais le Talmud t’a-t-il traversé, toi ? » dit le rebbe.

Une trop abrupte minutie à observer la Loi risque de faire oublier la présence vivante du Seigneur. Et quel est le but principal de ’observance, sinon de sentir l’âme, l’âme en soi-même, en la Thora, dabs le monde ? L’homme n’est pas purement et simplement un reflet d’en-haut ; il est une source jaillissante. s’il se débarrasse de son écorce, s’il se dévêt de ses enveloppes de ténèbres, il est capable d’illuminer le monde. Dieu a déposé en l’homme quelque chose de Lui-même.

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Dans le monde spirituel, le renoncement compte plus que les longues études. Rabbi Isaac Meir Alter de Guer, le plus célèbre talmudiste polonais de son temps, vint présenter un manuscrit à son maître, Rabbi Mendel de Kotzk ; il s’agissait d’un travail important, d’un commentaire sur le Hoshen Mishpat, le code de la loi civile juive. Quelques semaines plus tard, le rabbi de Kotzk répondit à l’auteur : « J’ai étudié de près ton livre ; c’est un ouvrage remarquable. Quand il sera imprimé, les commentaires classiques, établis au long des générations, deviendront inutiles. À vrai dire, je suis un peu triste à la pensée des âmes de tous ces saints commentateurs ». Ceci se passait par un beau soir d’hiver ; le feu brûlait dans la cheminée. Rabbi Isaac Meir prit son manuscrit sur la table et le jeta dans les flammes.

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Dans les livres de lecture hébraïques élémentaires, on pouvait trouver, il y a une trentaine d’années, l’histoire d’un écolier qui, chaque matin, était tout malheureux de ne plus savoir où il avait bien pu ranger ses vêtements et ses cahiers, la veille au soir, en se couchant. Un beau jour, il eut une idée. Sur un bout de papier, il inscrivit : « Mon costume est sur la chaise, mon chapeau dans la salle de bains, les livres sur la table, et moi, je suis au lit. » Il se réveille le matin, et se met à relire son papier ; tout est en place, il peut tout ramasser. Mais quand il arrive au bout de sa liste, il se met à se chercher dans son lit - il cherche, il cherche, mais en vain.

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En ce moment même, nous, les vivants, nous sommes la « Communauté d’Israël ». Ce qu’ont entrepris les Patriarches, les Prophètes, ce qu’ont maintenu leurs descendants, est aujourd’hui entre nos mains, et nous en sommes responsables. Nous seront les derniers Juifs, ou bien nous serons ceux qui auront transmis le passé tout entier aux générations à venir. Nous pouvons trahir comme nous pouvons enrichir l’héritage que des dizaines de générations nous ont confié.

Le Judaïsme est de nos jours la moins connue des religions. Son incomparable splendeur a été si souvent triturée pour se soumettre à la banalité des opinions courantes que ce qui demeure n’est que lieu commun. Il ne reste plus beaucoup de gens à pressentir encore le subtil niggoun, la fluide mélodie, de son éternel appel.

L’humanité n’a pas à choisir entre la religion et la neutralité. L’irréligion n’est pas un opium, mais un poison. Notre énergie est trop puissante pour se contenter d’une vie indifférente ; nous avons besoin d’un but infini pour contenter notre immense puissance, faute de quoi notre âme sera gagnée par une frénétique folie. Si nous ne sommes pas les ministres du sacré, nous sommes les esclaves du mal. Être juif, c’est conserver son âme pure, c’est ouvrir les vannes au flot infini de nos efforts, afin que Dieu n’ait pas à se repentir de Sa création. Le Judaïsme n’est pas une qualité de l’âme, mais une vie spirituelle. L’âme nous a été donnée à notre naissance, mais l’esprit, nous devons l’acquérir.

Le judaïsme est la trace de Dieu dans la forêt vierge de l’oubli. Si nous sommes pleinement ce que nous sommes, des Juifs, si nous accordons notre propre élan à la sainteté solitaire en ce monde, nous aiderons l’humanité bien davantage que par tel ou tel service particulier que nous pourrions lui rendre.

Nous sommes juifs comme nous sommes hommes. Ce qui s’opposerait à notre existence en tant que Juifs est le suicide spirituel, la disparition totale, et non une conversion à quoi que ce soit d’autre. Le Judaïsme peut avoir des alliés, des compagnons de route, mais non des « succédanés ». Il n’est pas le serviteur de la civilisation, mais sa pierre de touche.

Nous ne vivons pas dans un vide. Nous ne souffrons jamais de la crainte de voguer à l’aventure dans le vide du Temps. Le passé est à nous, et nous n’avons pas à redouter ce qu’il pourra devenir. Nous nous souvenons de nos origines. Nous avons conscience d’être impliqués dans une histoire qui transcende les intérêts ou la gloire des dynasties et des empires. Nous avons été appelés, et nous ne pouvons l’oublier, à dérouler le cours d’une histoire éternelle. Nous avons appris à éprouver les nœuds d’une vie où le trivial s’entretisse au sublime. Il n’y a pas de limite à notre expérience de la portée immense et inexorable, de la dangereuse grandeur de la divine ferveur de la vie humaine. Nos floraisons peuvent être écrasées, mais nous demeurons, soutenus par une foi qui monte de plus profond que nos racines.

Notre vie est cernée de difficultés, mais elle n’est jamais dépourvue de sens. Le sentiment du futile est absent de nos âmes. Notre existence n’est pas vaine. L’ardeur de Dieu pénètre notre vie ; c’est là notre dignité. Et posséder la dignité signifie qu’on représente quelque chose de plus grand que soi-même. Le péché le plus grave pour un Juif est d’oublier ce qu’il représente.

Nous sommes l’enjeu de Dieu dans l’histoire humaine. Nous sommes l’aurore et le crépuscule, le défi et la preuve. Combien il est étrange d’être juif et d’errer sur les voies périlleuses de Dieu. Nous sommes offerts comme modèles d’honneur et comme une proie au mépris ; mais il y a plus dans notre destinée. Nous portons en notre âme l’or de Dieu pour forger le portail du Royaume. Le temps du Royaume n’est pas venu, il peut être éloigné, mais notre tâche est claire : maintenir notre part en Dieu, en dépit du danger des railleries. La guerre se poursuit, guerre incessante et universelle, contre tout ce qui est vulgaire, contre la glorification de l’absurde. Fidèles à la présence des fins dernières jusque dans le quotidien, nous devons être capables de montrer clairement que l’homme, tout en œuvrant dans le fini, peut percevoir l’infini, que l’homme est plus que l’homme.


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Des Poézies qui repartent dans le bon sens

Dimanche 16 juin 2024

Nous voici arrivés au mois de juin et je m’apprête à prendre mes quartiers d’été dans un lieu calme où j’espère ne pas retrouver une forme olympique. Sans doute ne serai-je pas le seul à me retrouver à contresens ; si vous deviez vous sentir dans un état d’esprit similaire, je vous invite à lire les poézies de ce début d’année 2024.

Bien à vous,
Paul Jeanzé