A’haré Moth Ne pas fuir le monde

, par  Paul Jeanzé

Le jour de l’inauguration du temple du désert, le Michkane, deux des fils d’Aarone moururent pour avoir pénétré dans le Saint des Saints sans y avoir été autorisé. Ce lieu était l’espace du Michkane le plus élevé spirituellement et seul le Cohen gadol, le grand prêtre, pouvait y entrer. Qu’est-ce qui les poussa à enfreindre l’interdit ? Le désir de voir hachem, expliquent nos Maîtres, et cela même s’ils devaient en mourir. Cette tentation existe chez chacun d’entre nous et pour ne pas y succomber, la Thora nous donnera deux mitzoth.

La première de ces deux mitzvoth fut donnée dans la paracha Chemini. À la suite de leur mort, la Thora interdira aux Cohanim (prêtres) de boir du vin ou toute liqueur forte avant d’entrer dans le Temple. La seconde mitzvah introduit notre paracha : le grand prêtre ne sera pas autorisé à pénétrer à toute heure dans le Saint des Saints si ce n’est pour y accomplir ses fonctions.

L’étude dans la main

Les deux fils d’Aarone étaient des tsaddikim, des Justes, et Moshé (Moïse) le confirmera en s’adressant à leur père : "... ils sont plus grands que moi et toi". Pourtant leur geste fut considéré comme une faute : leur désir de spiritualité fut si intense que leur âme quitta leur corps. Il s’agit d’un degré extrême d’attachement à Hachem mais qui n’épouse pas le véritable idéal du judaïsme. Étre juif signifie appliquer la Volonté divine dans le monde sans chercher à s’en éloigner.

D’une manière générale, l’homme peut se trouver confronté à deux types de situation à travers lesquelles il cherchera à fuir la matérialité. La première est celle dans laquelle il consacre sa vie à l’étude de la Thora au point de considérer le monde matériel comme un obstacle à son épanouissement spirituel. C’est à lui que s’adresse l’ordre de ne pas boire de vin ou toute autre liqueur enivrante. Dans le symbolisme de la tradition, le vin évoque la dimension profonde de la Thora. "Lorsque le vin entre, le secret sort.", déclare le Talmud se fondant sur l’équivalence numérique hébraïque des deux mots. Ici la Thora nous avertit : "Ne pénètre pas trop les secrets de la Sagesse divine au point de t’enivrer et par cela oublier le monde et le but pour lequel tu as été créé." L’étude reste incontestablement le moteur d’une vie juive authentique et chacun d’entre nous doit y consacrer toutes ses forces mais dans le même temps nous devons garder à l’esprit la finalité de cette étude : la traduire dans la réalité la plus quotidienne de notre vie. C’est dans ce sens que l’on peut comprendre une autre affirmation talmudique selon laquelle : "Heureux celui qui vient ici (dans le monde futur) avec son étude dans la main" : la main, c’est l’action. L’étude de la Thora ne trouve sa véritable valeur que lorsqu’elle éclaire et guide chaque moment de notre existence.

Un temps pour tout

La seconde situation est à l’opposé de la précédente. Elle décrit un homme qui cherche aussi à fuir la matérialité mais non par attrait de la spiritualité mais parce que cette matérialité est devenue trop pesante pour lui. Le poids des préoccupations quotidiennes est devenu pour lui une aliénation et il désire alors se réfugier dans l’oubli total de la vie. C’est à ce type de situation que s’adresse la mitzva qui introduit notre paracha : le grand prêtre ne sera pas autorisé à pénétrer à toute heure dans le Saint des Saints. Le grand prêtre c’est aussi le Juif que l’on avertit : il y aun temps pour tout et c’est précisément en équilibrant ses activités qu’il parviendra à trouver la sérénité. Bien souvent, en effet, l’homme d’affaires ou le commerçant se sent submergé sous le flot des responsabilités et pense trouver dans l’oubli du monde le repos de son âme. C’est là un mauvais chemin. En consacrant régulièrement quelques heures à l’étude, il parviendra à mieux maîtriser le tourbillon de ses activités et donnera un sens plus humain à sa vie. Nous avons là, peut-être, le remède capable de prévenir toutes les maladies psychiques nées de ce monde un peu trop moderne.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)