Berechit Pour une morale de la relation humaine

, par  Paul Jeanzé

Faisons l’homme à notre image, proclame solennellement le verset.

Pour justifier ce pluriel, à priori encombrant, Rachi ne s’embarrasse pas d’une gymnastique intellectuelle compliquée. "... La Torah n’a pas voulu manquer de donner une leçon et d’enseigner la vertu de la modestie : le supérieur doit prendre conseil auprès d’une personne hiérarchiquement inférieure". La création de l’homme, comme Rachi l’expliquera plus loin, sera l’œuvre exclusivement de Hachem.
Mais la décision, il la prendra avec les anges. Le fait de les consulter explique l’emploi du pluriel. Et bien que ce pluriel puisse créer une équivoque (peut-être existe-t-il plusieurs divinités ?), la Torah a, malgré tout, prit le risque de nous donner cet enseignement.

Le bon choix

Toutefois, à la lecture de ce commentaire, certains de nos Maîtres posent une question. Sur quelle base ce risque a-t-il été pris ? En d’autres termes, quelle garantie la Torah avait-elle que le lecteur verrait plutôt l’enseignement moral et pas la multiplicité des divinités dans le verbe "faisons" ? L’être humain se comporte et réagit selon deux modes d’expression : l’intellect ou les sentiments. Ces deux voies, bien que tout à fait différentes, ne sont pas imperméables l’une à l’autre. Ainsi, il sera possible qu’un individu dont la vie morale est un exemple de droiture et d’honnêteté parvienne à des choix intellectuels justes et sensés. Parce que pour nos Maîtres un bon tempérament et des qualités morales élevées aident l’homme ou le conditionnent pour une vie intellectuellement droite. C’est la raison pour laquelle la Torah a pris avec ce verset le risque de l’équivoque parce que l’attitude qui consiste à prendre conseil auprès de l’inférieur est moralement si élevée qu’elle ne pouvait pas amener l’erreur philosophique de penser qu’il puisse y avoir plusieurs dieux.

Valoriser notre prochain

Tentons de comprendre à présent l’exemple d’humilité cité par Rachi. Nous aurons en fait deux questions. Déterminer d’une part la portée réelle de ce exemple et comprendre d’autre part la raison pour laquelle la Torah nous l’enseigne précisément au moment de la création de l’homme.
Chaque être humain vient sur terre avec un rôle que Hachem lui confie et que personne d’autre ne peut assumer. "Il n’y a pas d’homme qui n’ait sa place (dans le monde)", nous disent les Pirké Avot. Mais cette répartition des rôles comporte un risque qui, dans une certaine mesure, peut porter atteinte à la paix sociale. Ceux qui, par les circonstances de la vie, seront placés aux plus hauts échelons de la hiérarchie sociale, peuvent profiter de cette position pour exercer sur d’autres ( moins élevés socialement) un ascendant malveillant. Qu’il s’agisse de moquerie, de colère, de tyrannie, tout comportement parait légitime dès que la société nous place sur un échelon supérieur à celui de notre prochain. C’est en partie ce que vient prévenir le commentaire de Rachi.
Bien souvent, la condition de celui se trouvant au bas de l’échelle sociale est pénible, douloureuse, humiliante parfois. Si le chef d’entreprise le consulte, ce ne sera pas pour prendre une décision fondamentale, mais pour lui montrer que malgré sa position hiérarchiquement faible, il reste un être humain. Ce geste créera chez ce dernier un sentiment de revalorisation personnelle et lui redonnera une dignité que les difficultés de la vie lui auront fait perdre.
On peut, en fait, élargir cet enseignement à tous les échelons de la vie. Toute relation humaine n’est malheureusement bien souvent qu’un rapport de force, et le malheur des gens vient précisément du fait d’être (pour diverses raisons) déconsidéré par autrui. Notre tâche, alors, doit être de chercher à valoriser l’autre, de le hisser (s’il se sent mal à l’aise) jusqu’à nous par un visage agréable, de la patience, un mot gentil ou tout simplement par un sourire, ce afin de rétablir un équilibre. Ce que les Pirké Avot résumeront par la formule "... Sois humble devant n’importe quel homme..."
Et c’est le sens qu’il faut donner au Midrach qui rapporte que d’autres anges donnèrent leur avis sur l’opportunité de la création de l’homme. Les anges de la justice et de la bienfaisance affirmèrent que le créer était une bonne chose alors que ceux de la vérité et de la paix ne voulurent pas souscrire à ce conseil.
Devant ces prises de position desquelles ne se dégageait aucune unanimité, Hachem prit la vérité et la jeta à terre. Ce geste, explique les Maîtres du Moussar, est à comprendre ainsi : celui qui, dans ses rapports avec son prochain, veut trouver la vérité, doit se baisser, s’incliner pour la trouver. Il doit faire preuve d’humilité (allusion au geste de jeter à terre) pour qu’une relation véritable puisse s’établir.
Il nous est possible, à présent, de comprendre pourquoi l’enseignement de Rachi fut rapporté lors de la création de l’homme. Cet événement, comme tous ceux relatés dans la Torah, n’est pas simplement historique. La Torah étant éternelle, il se répète chaque jour et c’est donc chaque jour que l’homme est créé ou plus exactement se crée. Chaque jour est pour nous l’occasion de devenir quelqu’un de nouveau et de repartir sur de bonnes bases. À quelle condition ? Quand ce départ est empreint d’humilité...

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)