Chemini Manger ou être mangé ?

, par  Paul Jeanzé

Notre société, tout en valorisant l’image, laisse une place considérable aux slogans, aux messages et cela aussi bien dans la sphère culturelle que politique. Nous sommes quotidiennement assaillis d’idées ou de mots d’ordre dont la fonction est à la fois d’informer et de fabriquer, pour chaque individu, une conscience de la réalité qui l’entoure. C’est ce que tout un chacun appelle la "liberté de pensée". On pourrait comparer cela à un grand self service idéologique où chacun vient choisir ses idées ou ses opinions sur tout et n’importe quoi. Pour nous ce modèle social n’est qu’une illusion parce que la liberté n’est pas seulement la faculté de choisir, mais aussi (et surtout) la capacité intellectuelle de savoir choisir. C’est l’une des raisons pour laquelle Hachem nous a donné des mitzvoth (des commandements). Une mitzva est comme un repère qui permet à l’individu à la fois de se situer par rapport à la réalité du monde et de connaître sa propre réalité intérieure. Sans "mitzvoth" l’homme poussera comme une herbe sauvage au gré de la pluie et du beau temps.

Distinguer le pur de l’impur

Ainsi l’homme moderne croit consommer des idées alors qu’en fait ce sont les idées qui le mangent. Il est victime des modes et des courants de pensée qui régulièrement font et défont sa conscience : il pensera un jour que la peine de mort est une nécessité sociale parce que la veille un homme aura tué des enfants, mais changera d’avis à l’écoute d’un plaidoyer humaniste condamnant la peine de mort. En fait il lui sera impossible de se créer une idée objective et dépassionnée de ce problème. Pour y parvenir on trouvera dans notre paracha des éléments de réflexion pouvant nous y aider. C’est la première fois en effet ici que la Thora nous ordonne de distinguer le pur de l’impur. Or cette injonction nous est donnée précisément en même temps que les premières lois alimentaires. L’idée pour nous est claire : pour être capable de distinguer le pur (le bien) de l’impur (ce qui est mauvais pour nous) il faut faire attention à ce que l’on mange c’est à dire allusivement à ce que l’on entend et à ce que l’on voit, à ce qui formera notre conscience des choses. La première catégorie d’animaux mentionnée dans notre paracha est celle des mammifères qui pour être permis à la consommation devaient obligatoirement posséder deux caractéristiques : être ruminant et avoir des sabots fendus. En consommant la chair de ces animaux, ces deux caractéristiques deviendront elles aussi (comme la viande) partie intégrante de notre nature.

Réfléchir sans cesse

L’animal qui rumine emmagasine dans sa panse de l’herbe qui sera plus tard triturée après avoir été ramenée dans sa bouche pour être digérée définitivement par la suite. Nous devons nous aussi adopter cette attitude devant toutes les idées que l’on tente de nous faire assimiler. Réfléchir et y réfléchir sans cesse (principe de la rumination) pour garder ce qui est bon et rejeter ce qui peut être préjudiciable pour notre santé spirituelle. Toutefois cela n’est pas suffisant. L’animal doit aussi avoir des sabots fendus. Un sabot tout d’abord évite le contact direct de la patte avec le sol. Ainsi doit-il en être pour nous : prendre ses distances avec le monde matériel pour ne pas y être asservi. On gardera dans ces conditions une certaine indépendance d’esprit. Néanmoins la Thora n’exigera pas d’un Juif de se couper des choses terrestres. C’est pourquoi le sabot doit être fendu. Même lorsqu’il sera immergé dans la matérialité du monde, le Juif devra tracer une ligne de séparation entre ce qui est nécessaire à ses besoins quotidiens et ce qui est superflu. Ces précautions alimentaires lui donneront la conviction que l’on peut toujours influer sur le cours des choses même si le monde nous donne l’impression d’être manipulé par l’histoire.

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)